Au fil de discussions, je me rends compte que Keating, le prof du Cercle des poètes disparus, est un modèle dans l’imaginaire collectif, et même source d’inspiration pour les profs de la vraie vie. Ce prof qui fait briller les yeux des élèves, qui dispense un savoir presque magique… Les films d’école sont nombreux, et les profs qu’on y voit sont souvent calqués sur ce modèle.
C’est un archétype. Le dispensateur est face à un groupe qui, pour une raison x ou y, ne va pas trop bien. Parmi les élèves, il y en a, confiants, dont les yeux brillent dès le début, il y a aussi celui qui résiste (vous le connaissez : c’est celui dont tout le corps dit Non, je n’apprendrai pas de toi), mais qui finalement sera conquis.
« Le modèle de la majorité des films
est celui de l’histoire de chasse. »
Le modèle est celui de l’histoire de chasse, qu’on retrouve dans presque tous les films quel que soit le sujet : un héros (le prof), une quête (transformer les élèves), des obstacles (le refus des élèves d’être transformés, ou parfois des embêtements plus extérieurs). Obstacles dont le héros sort victorieux, in extrémis. Les yeux brillants des élèves, c’est le trophée de chasse. Musique de fin, générique.
Il est charismatique. Il peut être blanc parmi les Noirs. Ou femme parmi les hommes. Romantique, un peu magicien, en tout cas un être délicat, différent, parmi des brutes à qui il permettra d’être moins brutes, plus délicats, tout en étant plus eux-mêmes.
Michel Condé dit[1]Dans « L’école sous le regard du cinéma », dossier Les Grignoux. que son charisme est censé le mettre au-dessus des autres et lui permet « de s’affranchir de l’ordre traditionnel ou bureaucratique » (le prof génial fait des trucs fous comme se mettre debout sur une table, déplacer les meubles ou emmener ses élèves dehors sur un coup de tête). Il note que cette posture semble être appréciée par beaucoup d’élèves, mais aussi d’enseignants « qui y voient une espèce d’idéal à accomplir ».
Dans ces films, les profs sont des personnes qui sacrifient leur vie pour leurs élèves. Ils ont laissé leur amour à Londres, vendu leur voiture, refusé des postes confortables pour venir sauver des jeunes en perdition. Ils n’ont pas vraiment de vie, d’ailleurs : faire briller les yeux des élèves leur suffit amplement !
C’est faire aimer la poésie, redonner foi en l’avenir, parfois rien moins que sortir les élèves de la rue ou les révéler à eux-mêmes.
Le film d’école utilise souvent les procédés narratifs habituels avec une tension dramatique progressive et un climax, alors que, comme le dit Condé, « il est très rare que notre existence se déroule selon un tel schéma narratif (surtout à l’école) ! »
C’est là que ça devient intéressant. Le climax du film, ce sont des joutes verbales entre prof et élève qui se passent devant le reste de la classe, public prêt à basculer d’un côté ou de l’autre selon l’issue de la joute. Spatialement, on voit souvent le prof tout seul ou les élèves tous ensemble. Le prof est face à un collectif qui semble toujours un peu menaçant.
Dans Dangerous minds, l’héroïne-prof jouée par Michelle Pfeiffer parvient à ses fins (donner aux élèves le gout, la passion même, de la poésie anglaise) en surprenant les élèves (coup de bol, elle est karatéka), puis en les achetant (« travaillez sur ce poème, nous irons au parc d’attractions » — il y a même une scène grotesque où elle leur lance des barres chocolatées à chaque bonne réponse), puis en les flattant outrageusement (« C’est un de mes élèves préférés », dit-elle aux parents de Raúl qu’elle est allée voir chez eux sans y être invitée).
Le trophée : à la fin du film/de l’année scolaire, les élèves de Michelle — non pas un, mais tous — lui disent qu’elle est leur lumière et la convainquent de rester prof dans leur école.
Dans Le cercle des poètes disparus, une poignée d’élèves ont appris à se rebeller, à être eux-mêmes, à « saisir l’instant présent » comme le leur a intimé leur prof dès la première leçon. Le trophée est surtout l’immense admiration que les élèves vouent à leur professeur, et qui s’exprime alors que celui-ci est renvoyé de l’école.
Dans Radical, les élèves de 6e primaire ont (tous) attrapé le gout d’apprendre et ont laissé germer leurs passions respectives pour la philosophie, la physique, l’aéronautique.
Dans le modèle classique du film d’école, ce n’est pas la pédagogie qui change les élèves. La bataille décisive, c’est un life-changing speech où le prof convainc les élèves de leur valeur profonde, et qui les change à tout jamais. Dans Radical qui n’est pas plus crédible, le prof parvient à ses fins en laissant les élèves apprendre par eux-mêmes. Miracle pédagogique, une leçon suffit pour qu’ils se mettent spontanément à l’apprentissage coopératif, et quelques semaines après la rentrée, Lupe (11 ans) fréquente la bibliothèque universitaire pour lire des ouvrages de John Stuart Mill.
Dans Entre les murs, François Bégaudeau incarne un prof de français dans un collège dit sensible. Là, on est quand même beaucoup plus proche du quotidien réel d’un prof. Le message est moins clair, on ne sait pas trop quelle est la quête du prof : simplement tenir le coup jusqu’à la fin de l’année, peut-être. Les joutes verbales entre prof et élèves constituent une bonne partie du film. Souvent, le prof sort gagnant grâce à sa répartie. Parce qu’il manie mieux la langue, la belle. Il reste plutôt sourd aux appels, comme quand les élèves râlent parce que les prénoms utilisés dans le cours sont toujours des prénoms de blancs, ou quand elles dénoncent l’inutilité de l’imparfait du subjonctif. Perches tendues qui montrent que les élèves perçoivent très bien la distance sociale installée par le prof (« bon moi je veux bien vous foutre la paix et vous laisser tels que vous êtes, mais dans ce cas-là vous ferez jamais rien »). Bien qu’il sorte gagnant des joutes, au bout d’un moment cette distance installée lui explose à la figure. Les yeux de Souleymane ont brillé quelques minutes grâce au boulot du prof, mais plus loin Souleymane pète un câble et s’en prend à lui. Ici, il n’y a pas non plus de trophée (c’est la vraie vie) ; la dernière parole du film est celle d’une élève qui dit : « J’ai rien appris moi cette année. »
Il y a l’élève récalcitrant. Quand tous les autres se laissent emporter par l’amour pour le prof, pardon par le désir d’apprendre, celui-là résiste, il bougonne. Dans La brigade, c’est celui qui annonce à la prof qu’il n’a pas d’ordre à recevoir d’une femme. Bien sûr, à la fin il se laisse emporter aussi. Un échange de regards significatifs entre le prof et l’ex-récalcitrant nous l’indique : la victoire du prof est totale.
Au rayon obstacles, il y a aussi l’environnement des élèves, qui ne fait rien que se mettre en travers de leur glorieuse destinée, et qui se rappelle au spectateur de manière tragique, souvent par la mort d’un des élèves. C’est l’élève qui se suicide parce que son père veut l’empêcher de faire du théâtre, qui se fait tuer à cause d’une sombre histoire de dette, ou par le trafiquant de drogue qui l’emploie ; c’est l’élève étranger qui est renvoyé au pays. Dans tous les cas, il y a des pertes collatérales, mais le prof finalement est un sauveur. Lui seul peut extraire l’élève de son milieu délétère.
Quels idéaux sont créés ou renforcés par cette image ? Comment cet archétype joue-t-il sur notre vision du métier, des enjeux, de ce qui se passe dans la relation avec les élèves, et sur ce que ça veut dire réussir, quand on est prof ?
D’abord, il faudrait accepter l’idée qu’on est des travailleurs et que le métier s’apprend — l’image du prof dévoué, qui est né pour enseigner (la fameuse vocation), nous fait déjà pas mal de tort quand on la confronte à la réalité.
Et puis si un bon prof, dans l’inconscient collectif, c’est quelqu’un qui fait briller les yeux en faisant des discours poignants, comment se sentir socialement valorisé si ce qu’on fait ne ressemble pas du tout à ça ? Si pour nous réussir, ce sont des petites victoires, de tout petits déplacements ? Dans les écoles, il y a des personnes qui font un bon travail éducatif, pédagogique, émancipateur et qui ne paient pas de mine. Il y en a qui sont très fortes en discours et pédagogiquement nulles. Il y a des normes, plein de profs qui se sentent en décalage avec ces normes et se demandent : « Est-ce possible, même si je ne suis pas comme vous l’attendez ? »
Et sur les élèves, quel effet ? Cela crée peut-être une posture d’attente : « C’est quand qu’il va y arriver, le prof, à me faire apprendre ? » Les élèves aiment ça, les profs qui se mettent en scène, qui les séduisent avec un show. Bégaudeau dit que les premiers cours (la première, la deuxième, voire la troisième année) on les fait devant les élèves, et qu’après seulement on commence à enseigner avec les élèves : « Quand je suis content du show que j’ai fait, c’est pas bon signe. Ça prouve que j’ai fait du théâtre, et qu’eux finalement, ils étaient au spectacle[2]« Débuter dans l’enseignement », sur le site de Philippe Mérieu. . »
Dans les joutes verbales qu’on voit au cinéma, on sent que le prof doit avant tout tenir tête, et ne jamais renoncer au projet qu’il a, dans son for intérieur, construit pour les autres. La tension dramatique nous indique que la fierté du prof est en jeu. Mais fierté de quoi ? C’est peut-être problématique ; comme si l’aventure de l’école c’était deux projets qui s’affrontent, dont un, à la fin, sort victorieux. Et que renoncer partiellement à son projet pour écouter ce que les élèves veulent vraiment dire, admettre qu’eux aussi nous font quelque chose à nous, c’était un aveu de faiblesse.
Cela dit, il faut savoir tenir bon parfois : tenir bon avec un projet, un désir, pour la classe. Et l’effet show peut venir de notre propre désir qui entre en jeu dans ce qu’on fabrique en classe. Il y a un équilibre à trouver là : laisser de la place à ce désir, sans qu’il devienne écrasant pour les élèves. C’est de la dentelle. On attend le film qui nous le montrera…