Donner des cours particuliers ? Pas le temps avec un temps plein et maman solo de trois enfants. Pas d’accord idéologiquement qu’il faille suppléer en privé ce qui devrait être fait au sein des écoles.
Et pourtant… les enfants sont devenus grands, je suis pensionnée, on me demande de l’aide pour Miyaz, treize ans, j’accepte.
Première rencontre, Miyaz est en deuxième année de l’enseignement général dans un établissement à Etterbeek. Il éprouve des difficultés en français. Ma venue tombe vraiment bien pour lui, dit-il, car il a eu une dictée sanctionnée par un 0/15. La feuille est pleine de mots soulignés en rouge par la professeure, la note est écrite en grand accompagnée du commentaire : « Rien n’est maitrisé, tout est à revoir. »
Le texte comporte une dizaine de lignes, c’est un extrait de La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée qui a été publié en 1837. Il raconte la découverte d’un cadavre. Il est écrit au passé simple dans un langage peu familier « roide et froid », « agonie terrible », « empreinte livide », « il avait été étreint ».
La professeure a dicté le texte en donnant la ponctuation, les élèves ont eu un temps de relecture avec dictionnaire et ils devaient également donner la nature (adjectif, adverbe…) de cinq mots du texte et la fonction (sujet, complément du nom…) de cinq autres.
L’activité me pose déjà question, faire une dictée, pourquoi pas même s’il existe des dizaines de formules pour faire réfléchir sur un texte commun. Mais, pourquoi partir d’un texte aussi macabre, aussi vieilli, avec l’usage du passé simple ? Le but est-il de leur faire découvrir un auteur ? Pourquoi celui-là ? Pourquoi cet extrait-là ? Mystère, mais il est peu adapté à un public de jeunes de douze, treize ans.
Ma stupéfaction arrive seulement après, lorsque Miyaz m’explique qu’il doit recopier vingt fois les mots fautifs. J’ai du mal à croire que la prof de français demande qu’il recopie vingt fois le mot « serrées » sans exiger qu’il le remette dans sa chaine d’accords « ses dents serrées » ou qu’il doive justifier « serrées au féminin pluriel, car l’adjectif se rapporte à dents qui est au même genre et nombre ».
Et ce n’est pas tout ! Les enfants n’ont pas reçu de correctif. Comment sont-ils censés corriger leurs erreurs s’ils n’ont pas le modèle original ? La professeure table sur les parents ? Le professeur particulier ?
J’ai dû aller sur internet, lire plusieurs extraits avant de tomber sur le bon, car moi-même j’hésitais « nulle trace de sang » ou « nulles traces de sang » ?
On se conforme aux exigences, mais ça se complique encore lorsqu’il faut définir la nature et la fonction des dix mots. Toujours pas de correctif et je me rends compte que Miyaz mélange allègrement les deux notions. Elles ne sont pas acquises, il a pourtant fréquenté une bonne école en primaire, a réussi très correctement le CEB, mais cette partie grammaticale n’est pas du tout acquise. J’y vais au forceps, lui donne les bonnes réponses, on se met en conformité pour remettre le travail corrigé le lendemain. Le gamin est content, les parents soulagés, je rentre chez moi avec plein de questionnements et un gout plus qu’amer en bouche.
« Je pensais que la dictée pratiquée de cette façon appartenait à un autre âge. »
Un sentiment de colère m’anime. Comment cette professeure peut-elle enseigner ainsi ? Je pensais que la dictée pratiquée de cette façon appartenait à un autre âge, je suis retournée vers le programme pour voir ce qu’il en disait : « Le référentiel des Socles de compétences en français indique que travailler à s’approprier la langue française, c’est travailler à acquérir le langage de référence de tout apprentissage, c’est développer l’aptitude et le plaisir à communiquer, c’est accéder à la culture. Le référentiel ajoute que ces priorités (se rencontreront) si les situations de communication (sont) chargées de sens pour l’élève et propices à son épanouissement (…) Les savoirs linguistiques qui sont répertoriés (…) doivent être envisagés dans le cadre des 4 axes de la communication et au service d’une réflexion sur la langue. Ainsi, les exercices d’entrainement et les activités de structuration doivent contribuer à assurer la réalisation d’une tâche de communication. Ils ne peuvent donc constituer une fin en soi[1]Programme d’études du cours de français premier degré commun 43/2000/240 pages 7 et 10.. »
Avec cette dictée, on est loin du prescrit légal ! Par la suite, j’en ai parlé au papa qui m’a dit avoir interpelé la titulaire, cette dame est connue de tous ses collègues pour son niveau d’exigence, un dix sur vingt avec elle équivaut à un seize chez les autres… Elle lui a signalé aussi que son fils avait beaucoup de chance d’avoir une prof de français, car vu la pénurie, la classe d’à côté n’a plus eu ce cours depuis plusieurs semaines… et le papa a eu la chance de pouvoir inscrire son fils à des séances de remédiation le mercredi après-midi. Plus que de la remédiation, elles préparent au CE1D que les élèves doivent passer fin juin.
Aider, oui, devenir complice, non. Quelle posture tenir ?
Comme tout le personnel des écoles de devoirs, comme tous les parents, je me pose la question de jusqu’où on accompagne, on fait à la place de… Si tous les enfants de la classe de Miyaz revenaient avec un devoir de correction non fait ou mal fait, la professeure devrait se poser la question de quoi mettre en place pour qu’ils y arrivent.
En acceptant d’accompagner un jeune ado, je me faisais un plaisir de pouvoir partir des difficultés d’un seul enfant, d’être là au bon moment pour les repérer et apporter des pistes de solution et de réflexion sans avoir tous les phénomènes de groupe à gérer comme c’est le cas face à une classe, sans avoir à me soucier de l’hétérogénéité, les remises au travail des plus rapides, les coups de pouce aux plus lents ou en difficulté. Je me retrouve cependant coincée par des injonctions qui ne font pas sens pour moi. Miyaz doit se mettre en conformité pour réussir et en même temps, il faut dégager du temps pour revenir sur ce qu’il ne maitrise pas pour lui permettre d’apprendre.
Rendre les parents et l’enfant critiques par rapport aux exigences de cette professeure et de l’institution est à double tranchant. Souvent, il vaut mieux faire le dos rond, accepter une certaine soumission pour éviter de s’attirer des problèmes. Lorsqu’on devient critique, on a tendance à remettre en question, à s’opposer à des injonctions qui ne font pas sens et c’est parfois difficile à assumer seul. Décharger totalement Miyaz de la responsabilité de cet échec est risqué aussi, il se dédouane très souvent : « C’est la faute du prof, le temps était trop court. » Si je veux qu’il mette au travail ses difficultés, il faut qu’il accepte le constat qu’il a des manques et que donc, il faut revenir sur certains apprentissages pour les consolider.
Après avoir été confrontée à tout ça en tant que maman enseignante, je me retrouve à nouveau sans avoir la maitrise des contenus et des méthodes et en désaccord profond sur l’utilisation de la langue dans ce cours de français.
À l’approche de cette fin d’année et de l’échéance du CE1D, les parents sont demandeurs de plus de cours particuliers. Ils souhaiteraient que je réalise plus d’épreuves des années antérieures.
Pouvoir dire non. Le plus important est de partir des questions de Miyaz, de ce qui lui pose problème. C’est surtout l’aider à changer de posture. Chaque fois qu’on parle de ce qu’il a fait à l’école, les contenus sont très généralistes, mais les résultats obtenus, il peut me les citer à la virgule près. Il cache ce qui n’a pas été, est réticent à corriger surtout s’il sait que le professeur ne vérifiera pas ou ne cotera pas la correction. J’insiste auprès des parents pour qu’ils puissent parler d’école avec leur fils, qu’ils le poussent un peu dans ses retranchements : « T’as fait des maths ? Ok mais quoi en math ? Des exposants ? Mais, ça sert à quoi ? Qu’est-ce que tu as compris ? Qu’est-ce qui était ou reste difficile ? Comment pourrais-tu dépasser cela ? … »
Pour ma part, heureusement qu’il n’y a pas des devoirs ou interros pour l’école chaque semaine et que je peux aider Miyaz à progresser dans tout ce qui n’est pas acquis. Il apprend vite, il progresse et ça donne plus de sens à mon travail d’accompagnement.
Notes de bas de page
| ↑1 | Programme d’études du cours de français premier degré commun 43/2000/240 pages 7 et 10. |
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