Dans le premier degré du secondaire inférieur, le programme de français préconise des lectures longues[1]« En fonction du niveau de lecture des élèves, la lecture personnelle de récits plus ou moins longs (nouvelles ou romans) sera exigée (cinq ou six minimum par an, empruntés, si possible, à des … Continue reading. Objectif ambitieux. Mais comment faire ?
Un dispositif a été pensé avec mes collègues du cours de français. Lorsque les élèves de première arrivent en septembre, le professeur leur donne un cahier A4 et y fait coller trois feuilles qui explicitent les consignes, les échéances et les étapes à suivre pour réaliser les traces de leurs lectures. Par exemple, pour le 1er décembre, il faudra avoir lu deux romans. Les élèves peuvent les choisir dans une liste, ou ils peuvent en proposer, mais ceux-ci doivent être validés par le professeur. Quelques critères : que le roman n’ait pas été porté à l’écran, qu’il comporte au moins 80 pages, que ce soit de la littérature pour ados. Les élèves devront également avoir lu quatre textes courts (recette, manga, BD, article de journal, conte, poème…). Chaque lecture, longue ou courte devra déboucher sur une trace. Pour ce faire, une vingtaine de consignes différentes leur sont proposées. À eux de choisir celle qui leur plait le plus ou convient le mieux en fonction de la lecture réalisée ou d’utiliser les deux jokers qui leur permettent de créer une nouvelle consigne qui devra être validée avant sa réalisation.
Quelques exemples de consignes :
Malgré que tout soit explicité et écrit, beaucoup d’élèves n’arrivent pas à remettre dans les temps un travail complet, approfondi et soigné. J’ai beau rappeler régulièrement les échéances, prévoir un moment de partage pour savoir où chacun en est, me proposer pour relire les brouillons des traces, les élèves de milieu plus populaire, plus éloignés de l’école et de la culture écrite ont du mal. Pour les autres, il y aura bien papa ou maman qui seront là pour conseiller telle ou telle lecture, pour accompagner dans le choix des traces, pour mettre à disposition aquarelles et pastels gras pour la mise en page.
Dans notre école, il y a aussi des temps de travail qui peuvent être considérés comme une étude et qui permettent aux élèves de bénéficier de cet accompagnement plus individualisé pour travailler dans leur cahier de lecture. Nous disposons aussi d’une bibliothèque, mais les élèves n’y ont pas souvent recours pour y chercher des ouvrages utiles à leur travail. Face à ce constat, nous avons décidé, dans le cadre des ateliers se déroulant trois après-midis par semaine durant trois semaines, de proposer un éventail d’activités intitulé Entrer dans un livre.
Au sein de l’équipe des profs de français, j’ai proposé qu’avant de lancer les élèves dans des lectures non accompagnées, d’entendre leurs difficultés (ou pas) à lire. Je voulais aussi réaliser quelques traces pour des lectures courtes afin de montrer aux élèves ce que ces consignes pouvaient donner si on se les appropriait, et le plaisir qu’on pouvait y trouver. Je souhaitais également aller à la bibliothèque proche de l’école, afin de leur faire découvrir ce lieu et d’en ressortir avec une carte de lecteur permettant l’emprunt d’ouvrages. J’avais dans la tête ce témoignage d’Annie Ernaux[2]A. Ernaux, La place, Gallimard, 1983. :
« Un dimanche après la messe, j’avais douze ans, avec mon père j’ai monté le grand escalier de la mairie. On a cherché la porte de la bibliothèque municipale. Jamais nous n’y étions allés. Je m’en faisais une fête. On n’entendait aucun bruit derrière la porte. Mon père l’a poussée, toutefois. C’était silencieux, plus encore qu’à l’église, le parquet craquait et surtout cette odeur étrange, vieille. Deux hommes nous regardaient venir depuis un comptoir très haut barrant l’accès aux rayons. Mon père m’a laissé demander : “On voudrait emprunter des livres.” L’un des hommes aussitôt : “Qu’est-ce que vous voulez comme livres ?” À la maison, on n’avait pas pensé qu’il fallait savoir d’avance ce qu’on voulait, être capable de citer des titres aussi facilement que des marques de biscuits. On a choisi à notre place, Colomba pour moi, un roman léger de Maupassant pour mon père. Nous ne sommes pas retournés à la bibliothèque. C’est ma mère qui a dû rendre les livres, peut-être, avec du retard. »
« Cela peut apaiser les élèves de réaliser qu’on a le droit d’avoir eu de mauvaises expériences de lecture. »
Tout d’abord, faire vivre l’atelier d’écriture Entrer dans un livre[3]Th. Diez, « Entrer dans un livre » dans le « 100 % démarche », TRACeS de ChanGements 152, 2021.. Première étape : faire découvrir aux élèves le témoignage d’une jeune fille qui n’aime pas lire et qui dit pourquoi. Cela peut apaiser les élèves de réaliser qu’on a le droit d’avoir eu de mauvaises expériences de lecture, d’avoir du mal à finir un gros livre, de ne pas aimer se couper de tout autour de soi pour être immergé dans un bouquin. Ensuite, les élèves choisissent parmi plus d’une centaine d’images colorées celle qui exprime son rapport à la lecture. Nous écrivons ce qui fait difficulté (ou pas), ce qui plait, quand, comment, un souvenir. La consigne, l’image et le petit texte vont constituer la première double page de leur cahier. C’est la première trace courte exigée.
Deuxième incontournable : la visite à la bibliothèque. Pas simplement pour la visiter ou remplir un formulaire d’inscription. Une amie m’avait parlé d’une démarche qu’elle avait vécue avec sa classe : chercher des albums avec en couverture un visage ou un élément en gros plan. Avoir une recherche à effectuer, un but pour la visite qui n’empêche pas de se laisser tenter par les mangas ou BD se trouvant à portée de main. Cette couverture sera le point de départ d’une production en arts plastiques : il faudra la compléter avec son propre corps. On forme des binômes. De retour en classe, avec nos albums, on se met d’accord sur ce que chacun va apporter, pour se faire photographier avec un vêtement qui fasse prolongement avec l’album choisi. Ensuite, on fait un hitparade de la photo la plus drôle, la plus terrifiante ou émouvante… Cette activité permet de feuilleter ces albums et d’entrer dans des mondes peu explorés d’habitude.
Troisième pilier, lire ou écouter un roman ensemble. J’aime beaucoup me servir de CD audio, car en plus du texte, il y a de la musique, des bruitages qui créent une ambiance. J’ai des exemplaires du roman et certains aiment suivre le texte des yeux, d’autres préfèrent piocher dans les mandalas que je mets à leur disposition ainsi que des feutres et des crayons, un calme apaisant envahit le local et l’histoire prend vie. Les élèves sont toujours étonnés que ce roman leur ait semblé si court, même les lecteurs plus récalcitrants se prennent au jeu. Et voilà une cinquième lecture engrangée, en plus des quatre romans qu’ils liront seuls. Elle fera aussi l’objet d’une trace. La sixième lecture longue sera faite en classe à partir de nouvelles policières.
J’aime reprendre des démarches imaginées par Patrick Michel[4]P. Michel, 1001 escales sur la mer des histoires, 52 démarches pédagogiques pour apprendre (et aimer) les livres, Collectif alpha, 2001., elles s’adressent à un public de faibles lecteurs et ont pour but de familiariser les personnes avec le monde des livres.
Connaissez-vous Djeha le Malin ? Originaire de Kabylie, c’est un personnage haut en couleur. On ne sait trop s’il est bête ou très malin, mais il a un sens de la dérision et un humour très particulier. Après avoir fait connaissance avec le personnage, les élèves reçoivent une des mésaventures de notre héros dans laquelle il ne reste qu’un mot sur dix, les autres ayant été effacés. Lecture individuelle, puis en binôme, ensuite collectivement. Hypothèses, inférences, et, petit à petit, le texte se dévoile et donne envie d’aller plus loin. Je distribue alors à chacun une nouvelle blague de Djeha, différente pour chacun, elle tient en une page, la consigne est de la lire, de tenter de la comprendre pour pouvoir ensuite la présenter à la classe. Pas si simple pour certains. La trace pour le cahier de lecture consistera à représenter la blague, sous format BD, en minimum trois cases. Cette démarche entre culture orale et écrite a pour but d’élargir des horizons, de désacraliser une culture perçue souvent comme trop savante, on peut rire, s’amuser. C’est aussi une façon d’inviter en classe le Maghreb dont beaucoup d’élèves sont originaires.
Eh bien non, pas de miracle. Même avec cet atelier qui vient mettre le pied à l’étrier aux moins bons lecteurs ou aux dégoutés de l’écrit, beaucoup de cahiers de lecture restent inachevés ou très en deçà de ce qui est attendu.
Pour quelques-uns, je vais imposer des échéances plus courtes et ne pas attendre fin avril pour constater qu’ils n’y sont pas arrivés. Je vais en obliger plusieurs à me présenter leur brouillon pour que je puisse faire des relances sur le contenu et la forme. Pour d’autres en grosse difficulté et avec des aménagements raisonnables, je vais suggérer des titres de livres que j’ai en format numérique. Pour d’autres encore, je me rendrai à la bibliothèque de l’école sur certains temps de midi pour accompagner le travail.
Par ailleurs, beaucoup de plaisir a circulé, soit dans la présentation à la classe d’une des lectures préférées, soit dans des cahiers qui ont été investis par le dessin, les collages, soit enfin dans des livres qui circulent et font de nouveaux adeptes.
Notes de bas de page
| ↑1 | « En fonction du niveau de lecture des élèves, la lecture personnelle de récits plus ou moins longs (nouvelles ou romans) sera exigée (cinq ou six minimum par an, empruntés, si possible, à des genres différents… » |
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| ↑2 | A. Ernaux, La place, Gallimard, 1983. |
| ↑3 | Th. Diez, « Entrer dans un livre » dans le « 100 % démarche », TRACeS de ChanGements 152, 2021. |
| ↑4 | P. Michel, 1001 escales sur la mer des histoires, 52 démarches pédagogiques pour apprendre (et aimer) les livres, Collectif alpha, 2001. |