Le français est à vous ! Langue et citoyenneté

D’où vient la peur de voir la langue française disparaitre, s’abimer, se déformer ? À qui appartient la langue ? Qui la transforme ? Comment et pourquoi ?

À chaque rentrée, dans les grands médias français, ce sont les mêmes rengaines : va-t-on enseigner l’arabe à l’école ? La suppression des accents circonflexes (réforme de 1990) ou des opinions caricaturales d’un usage excessif de l’écriture inclusive. Comment relever le débat ?

L’Académie française détient toujours un pouvoir et une légitimité sur la langue alors qu’aucun de ses membres n’est linguiste. C’est pourtant une bonne idée d’avoir une institution publique qui construit le dictionnaire, mais il faut une institution qui ne fasse pas de la désinformation, qui ne soit pas complètement obsolète. Or, si on cherche par exemple dans le dictionnaire en ligne la définition du mot « mec », on trouve : « Argot. Homme reconnu du monde de la pègre. Désigne parfois le souteneur d’une prostituée. » Soit, une définition des années 50…

Y a pas moyen dja dja

Autre problème : l’affirmation que les jeunes n’auraient que 400 mots de vocabulaire. Si on étudie de plus près, rien qu’avec les noms de marque, les verbes, iels ont bien plus de mots que ça. On en a plutôt entre 8 000 et 15 000. C’est dramatique ces intox d’un point de vue scientifique. Bien sûr des difficultés et des inégalités existent, mais il faut les nommer correctement.

Il n’y a pas une seule langue française, elle existe sous diverses variations. Les clichés sur la langue française se reproduisent hors de la France : « le belge » n’existe pas, on parle le français avec des parlers wallons qui amènent des variations. Dans la langue « belge », il y a des croisements avec le néerlandais et l’allemand. Le belge, c’est juste de spécificités lexicales (ex : la distinction d’usage de savoir/pouvoir). Quant à Aya Nakamura, elle mélange différents parlers dont le bambara, langue la plus parlée au Mali (« dja dja ») et du vieil argot français (« catin »). Les linguistes reconnaissent la richesse de la langue de cette chanteuse. Et les académicien·nes ?

Je dirais même plus !

Quand on touche à la langue, il faut y aller sous un cheval de Troie, car ça touche à l’intime, à l’inconscient. Certain·es peuvent se sentir dépossédé·es de ce capital durement acquis. D’autres sont dans une logique de bizutage : si j’ai souffert pour apprendre l’orthographe, les jeunes doivent y passer aussi.

Aujourd’hui, on sait que Molière écrivait un même mot avec des orthographes différentes sur une même page. Alors, d’où vient cette crainte de commettre des fautes de la part d’une personne qui a intégré l’idée que son parler ne correspondait pas aux normes en vigueur ? Tout le monde peut la ressentir, mais elle dépend beaucoup de l’origine sociale. Les fautes qu’on peut faire renvoient à notre identité, à notre place dans le monde social. Annie Ernaux, dans son roman La place, raconte la honte de son père qui, ne sachant pas écrire « lu et approuvé », écrit « à prouver ».

Les réactions à l’insécurité linguistique sont diverses, il y a principalement : le mutisme, l’évitement (choisir un autre mot que celui qu’on ne sait comment écrire) et l’hypercorrection. Pour ce dernier critère, un exemple fréquent est l’usage de l’accent circonflexe : celleux qui sont dans l’hypercorrection en ajoutent parfois aux mots où il n’en faut pas parce que ça fait bien.

Jean-Marie Klinkenberg qui enseigne les sciences du langage à l’université de Liège distingue trois postures face au langage et se sert pour les représenter des personnages de Tintin dont le langage reflète la norme, des Dupont et Dupont dont l’insécurité linguistique est représentée par une reformulation éternelle, et enfin le capitaine Haddock dont la colère et la bouteille encouragent vivement la créativité linguistique.

Pierre Bourdieu a quant à lui théorisé le concept du « marché linguistique » qui dit que toutes les situations de parlers ne sont pas régies selon les mêmes normes et qui invite à penser la langue en articulation avec le contexte de communication : qui est mon interlocuteur·ice ? Quelle est mon intention ? Quel statut ai-je dans cette communication ? Je parle en tant que prof de français supposé·e gardien·ne de la norme ou est-ce que je parle en mon nom ?

La norme : liberté ou vomi ?

Comment se construisent les normes ? Il y a une obsession de la « bonne forme », d’avoir une norme partagée. Il y a donc des obsessions puristes qui se construisent sur la distinction entre les beaux mots et les mots moches. Mais qu’est-ce qu’un beau mot ? « Liberté », c’est un beau mot ? Ou est-ce ce qu’il représente qui plait ? Et le mot « vomi » ?

Les normes sont objectives et subjectives. Des exemples de normes objectives sont l’ordre des mots dans la phrase ou les normes d’usage (statistiques liées à l’occurrence des mots). Les normes subjectives sont par exemple les normes esthétiques, fictives, historiques, morale, prescriptives (dire ce qui peut se dire ou pas) et identitaires ou culturelles. Elles sont très ancrées, difficiles à objectiver et ce sont celles qui vont prioritairement être évoquées quand on touche à la langue.

Aller au coiffeur

À la question : « Tu peux me dire pourquoi c’est une faute ? » « Parce que c’est comme ça » est souvent la réponse. Il y a des règles logiques, mais d’autres sont arbitraires. Une faute souvent pointée aujourd’hui sur les réseaux sociaux est l’abréviation de « Monsieur » avec « Mr » plutôt que « M ». Alors, pourquoi de nombreuses personnes écrivent « Mr » ? Parce que c’est une règle d’abréviation logique qui assemble le début et la fin du mot, comme pour « Mme » (Madame) ou « Dr » (docteur). Cette forme n’est pas un anglicisme récent, elle existe depuis longtemps. L’accusation de faute ne tient pas la route, c’est une forme qui a sa logique et dont l’usage se défend.

Une autre exemple est lié au choix de la préposition dans l’expression « aller chez le coiffeur ». La préposition « chez » serait plutôt d’usage quand on se rend dans l’habitation de quelqu’un (« chez » vient de « casa » en latin). Or, le coiffeur n’habite généralement pas dans son salon de coiffure, on devrait donc plutôt aller « au coiffeur ».

Les normes évoluent et il faut les interroger plutôt que de se cramponner à l’erreur ou à la crainte d’en commettre une.

L’œuf ou la poule ?

« Regarde dans le dictionnaire si le mot existe » est une formule étonnante si on pense au fait que les mots doivent d’abord exister dans l’usage avant que les lexicographes ne les intègrent au dictionnaire. Il y a par exemple eu une demande de mot pour répondre au besoin des parents ayant perdu un enfant. Aucun mot n’existait jusqu’à celui de « parange » qui a été soumis à l’Assembée nationale en 2021. Cette dernière s’est engagée à populariser l’emploi de ce terme et sa signification, à inviter à son inscription dans les dictionnaires ainsi qu’à garantir sa reconnaissance par l’Académie française et l’administration publique française. Il faut oser créer des mots, les imaginer collectivement et en réseau (se demander par exemple quel serait le verbe associé à un nouveau nom. Ex : parange nc. : désenfanter v.)

Le prof est pris dans un paradoxe entre enseigner les normes et pousser à la créativité. Iels sont tenu·es de s’adapter à des situations complexes et différentes. Pour beaucoup d’apprenant·es, l’idée première est de se réconcilier à l’expression écrite. Pour d’autres, il s’agit de souligner les fautes pour avoir un texte impeccable. Ce paradoxe ne doit pas décourager, mais inviter à travailler collectivement en fonction des réalités de terrains partagées. On pourrait s’inspirer par exemple du thésaurus du syndicat des IMMENSES (des personnes en non-logement ou en mal-logement) qui parmi les deux-cents mots inventés propose : l’autruchisme, le calmnerver, le burning (= burn out de rue).

Se réapproprier le langage, c’est un acte politique.

Aux armes…

Au Moyen-Âge, la langue française était symboliquement représentée comme une femme munie d’un grand couteau. Quelle menace !

Pour combattre l’insécurité linguistique, il faut donner des occasions de prendre la parole dans des groupes où on se sent en sécurité et pouvoir utiliser la langue comme arme, car c’en est une.

Ne pas oublier les moyens de production et de diffusion, de réception : ces moyens vont valoriser certaines paroles et en invisibiliser d’autres. Musk, Bolloré, certain·es confisquent la parole.