Le GR, grande randonnée ?

Une école secondaire qui veut faire autrement. Six heures par semaine, une quinzaine d’élèves se retrouvent en verticalité de la première à la rhéto. Un temps institué pour faire les travaux autonomes. Un référent pour les accompagner de septembre à juin. Cela s’appelle le GR : groupe de référence.

Le local est spacieux, les bancs sont disposés en U, je suis à la porte pour accueillir les élèves en cette fin de matinée. Ils arrivent au compte-goutte : « je viens du 4e étage de l’autre bâtiment », « c’est le prof qui nous a retenus pour terminer », « je suis vite passé par les toilettes ». Ils se posent, en général, contents de se retrouver, quatre fois par semaine.

Les trois élèves de rhétos se mettent souvent à la même table. Chimène va parfois aider vers les plus jeunes. Jessica, Marc et Samy s’installent ensemble, ils sont assez vite au travail et s’entraident, mais sont moins tournés vers les petits. Irina, en 3e comme eux, préfère se tenir à l’écart et travailler seule. Timothée et Fernand s’asseyent presque toujours côte à côte, ils sont en 4e, ils ont les mêmes travaux avec les mêmes échéances.

«  Il y a de profondes inégalités dans l’aide et les ressources présentes à la maison.  »

Puis, il y a le groupe des plus turbulents : Mathieu est en 1re et vient d’une 1re différenciée, il est confronté à un rythme de travail plus soutenu avec des échéances plus rapprochées que l’année dernière. S’il a l’occasion d’échapper au travail avec Manoé et Joaquim de 2e, il sautera sur l’occasion. Je dois souvent gendarmer. Ibrahim, de 5e, est très peu là, il prépare le jury central en dehors de l’école et est élève libre. Et il y a Sacha, en 1re. Elle est en difficulté. Elle ne comprend pas toujours ce qui est attendu et va rarement jusqu’au bout de la consigne.

La composition des GR est faite par les éducateurs. Ils veillent à un équilibre de sexe, d’âge, d’origine. Certains glissements se font lors des premières semaines à la demande d’étudiants, mais ensuite ces groupes sont fixes. En cas d’absence du professeur, chaque élève a un GR d’adoption dans lequel il doit se rendre, pas de licenciement.

Tenir la boussole

« Est-ce que Maria peut venir dans notre GR pour faire sa tâche finale avec moi ? » Je refuse. Les travaux de groupe inter GR ne sont pas autorisés. Les temps de midi sont expressément longs et des locaux sont mis à disposition pour les élèves qui souhaitent travailler ensemble.

Le responsable de ces groupes verticaux est appelé référent. C’est dans son casier qu’aboutissent les évaluations des élèves. Ce système permet de très vite se rendre compte où en est l’élève. Est-ce que son étude a été pertinente ? Est-ce qu’il y a un manque de compréhension ? Un problème de méthode ?

En remettant les travaux, je prends le temps de les commenter avec eux, de leur faire des relances pour la correction, de les féliciter lorsque c’est bon. Aujourd’hui, je remets à Irina une évaluation en sciences. J’essaie de voir avec elle pourquoi elle est en échec, elle dit ne pas comprendre. Je lui propose de comparer sa copie avec celle de Jessica qui est en réussite, elles se mettent en duo.

Vingt minutes se sont déjà écoulées et Manoé n’est toujours pas au travail, je le rappelle à l’ordre.

J’ai reçu une feuille de la collègue de néerlandais qui me signale que Fernand n’a pas rendu son TA (travail autonome). Il s’offusque, me dit qu’il l’a envoyé de sa tablette. Je lui demande de vérifier et de me donner le jour et l’heure de l’envoi pour que sa professeure puisse le retrouver. Il s’avèrera que, ce jour-là, elle avait donné un TA et une évaluation, il a bien renvoyé l’évaluation, mais pas le TA.

Trois élèves ont été se servir dans l’armoire, ils ont mis un casque antibruit pour rester concentrés, je m’en réjouis.

Lors du GR, les élèves réalisent des travaux à courte échéance : terminer un exercice entamé en classe, étudier une interro pour dans deux jours, achever une tâche finale qui vient ponctuer la fin d’un thème qui a duré trois semaines. Il y a aussi des tâches plus longues qui demandent un autre type d’organisation : le cahier de lecture que les élèves doivent remettre au bout de trois mois en ayant lu deux romans et quatre lectures courtes, des rallyes-maths qui sont un dossier d’entrainement sur une matière donnée, les élèves ont plusieurs semaines pour les faire et disposent d’un correctif. Puis, il y a aussi les corrections des évaluations reçues, difficile de faire revenir les élèves sur leurs erreurs, leur demander d’aller plus loin lorsque la correction n’est pas évaluée.

Construire son itinéraire

Fernand, en quatrième, ayant fait une partie de sa scolarité en Wallonie, n’a pas eu de cours de néerlandais. Ses évaluations ne sont pas bonnes et ce qui me fait enrager, c’est qu’il est en échec pour la partie vocabulaire. J’ai toujours dit à mes propres enfants que je ne leur en voudrais pas s’ils se plantaient dans une compréhension à l’audition où il faut en deux écoutes avoir capté l’essentiel d’un message, mais rater la partie vocabulaire… C’est difficile pour moi de l’excuser. Nous avons passé une heure à créer de petites fiches ensemble. Nous avons aussi cherché des trucs mnémotechniques pour les retenir. « Désespéré », hop on est prêt à se jeter dans le vide : « hooploos », « paresseux » ce n’est pas à moi, mais à lui de le faire « lui ». On est dans la recherche d’une méthode qui va lui permettre par la suite de devenir plus autonome.

Mathieu a du mal avec les consignes, souvent, il ne sait pas exactement ce qu’il doit faire. Le problème, c’est que certaines ont été données oralement ou écrites au tableau. En remettant son bilan de fin de trimestre, je constate qu’il n’a pas remis une tâche et que le professeur l’exige pour après le congé. Il reconnait qu’il n’a pas su la faire, qu’il a perdu ça de vue et quand je lui demande comment il va se mettre en ordre, il me répond qu’il ne sait pas. Comme je n’ai pas d’élèves de sa classe en GR, je l’envoie prospecter dans les GR voisins pour essayer de trouver un élève ayant compris et réalisé ce fameux travail. Il revient une première fois en me disant qu’untel l’a rendu et ne se rappelle pas. Je le renvoie chercher ailleurs. Il revient en disant qu’un autre lui a dit ce qu’il fallait faire et qu’il a toutes les consignes chez lui. Pas besoin de matériel ? Non. Il semble serein, on verra à la rentrée.

En tant que référente, je dois aussi vérifier les journaux de classe toutes les trois semaines. Celui de Joaquim est très incomplet : « Normal, j’ai été malade », me répond-il. Mauvaise réponse ! Il est prié d’aller emprunter un journal de classe auprès d’un camarade d’un autre GR, comment savoir ce qui a été fait et ce qu’il reste à faire si ce document essentiel n’est pas complété ?

Certains plus jeunes ont du mal à tenir lorsque l’échéance est trop longue. Je les vois désœuvrés et ils me disent qu’ils n’ont rien à faire. Je surjoue l’étonnement. « Comment ça rien à faire ? Impossible ! Et le rallye-math ? Et le cahier de lecture ? Tu n’as pas de livre ? Va voir dans la bibliothèque du GR, plusieurs romans peuvent convenir. » Parfois, il faut s’assoir à côté de l’un ou l’autre et anticiper une échéance qui semble très lointaine. Quelle serait une bonne date intermédiaire pour avoir lu un premier roman ? Pour avoir fait la trace exigée ? Idem pour le deuxième et les lectures courtes. Quand le calendrier se précise, l’élève se rend compte qu’il n’y arrivera pas s’il attend la dernière semaine pour tout faire.

Sortir des chemins balisés

Quand je suis arrivée dans cette école qui n’avait qu’un an d’existence, ce que j’ai apprécié, c’est la volonté de faire autrement. Elle ne s’est pas contentée de beaux mots couchés sur le papier, elle a modifié profondément l’organisation du temps, des groupes et la relation au travail qui se veut coopérative entre adultes aussi. Parmi toutes ces nouveautés, je trouve que le GR est une merveilleuse trouvaille. Plus question de renvoyer le travail à faire à domicile. C’est une école où il y a une vraie mixité sociale et par conséquent de profondes inégalités dans l’aide et les ressources présentes à la maison. Ce GR est un lieu, un temps où les jeunes peuvent s’adresser à l’adulte ou aux autres jeunes pour avancer dans le travail scolaire. C’est un temps aussi où la verticalité de la 1re à la 6e ouvre plein de possibles. Entre élèves d’une même année, il y a une entraide assez spontanée et les ainés sont là aussi pour accompagner, voire devenir tuteurs de plus jeunes.

Certains rechignent un peu, tel un élève en réussite et de milieu favorisé qui m’a dit : « Je ne suis pas son père ! » Je lui ai répondu qu’il était son pair et que puisqu’il s’en sortait bien et avait toujours un coup d’avance pour anticiper les désidératas du professeur, cette solidarité était un défi supplémentaire et qu’il serait fort apprécié.

Le GR sert aussi à faire vivre la démocratie à travers le Conseil qui se tient une fois par semaine. Et en GR, on peut aussi organiser des gouters ou des activités plus festives. Mais, c’est surtout, de mon point de vue, un temps et un lieu où l’autonomie peut s’apprendre, où l’on peut accompagner le jeune vers une réussite.