Le miroir du collectif

Je suis instit. Pour moi, les salles des profs n’ont toujours été que le lieu des repas collectifs, pris rapidement entre une réunion et des corrections, et il ne semble pas y avoir grand-chose d’autre à en dire. Pourtant, bien que cela ne m’apparaissait pas nettement sur le moment, je crois que ces lieux de retrouvailles informelles ont également toujours reflété l’état du travail collectif dans les écoles que j’ai traversées.

Dans cette école-là, un internat, on s’entendait bien entre collègues. Peut-être parce qu’on était nombreux, plus de quarante, cela limitait les occasions de se fatiguer les uns des autres ; peut-être aussi – rétrospectivement cela m’apparait comme une raison dangereuse – parce que les élèves avaient la réputation d’être compliqués, difficiles, et qu’on se serrait les coudes, tous plus ou moins aux prises avec des situations qui nous dépassaient parfois. Et puis surtout parce qu’on travaillait ensemble, par petites équipes d’enseignants, à certains moments à plusieurs en même temps : cela permettait de se connaitre et de s’apprécier, de voler des idées aux collègues, d’imiter leurs trucs. Mais, ce travail collectif était surtout formalisé dans des réunions hebdomadaires où nous discutions pour prendre des décisions de façon autonome.

Démocratie

Ce fonctionnement collectif faisait d’autant plus sens qu’il reprenait celui que nous, les adultes, avions adopté avec les élèves : des conseils ou des discussions collectives avaient lieu très souvent pour organiser la vie commune, parler des conflits, des envies ou des problèmes… Les enfants n’y étaient pas simples spectateurs, je crois, mais souvent à l’origine des solutions ou des aménagements que nous trouvions pour parvenir à continuer ensemble. Pour moi, c’était très neuf et j’avais à certains égards l’impression de vivre une expérience démocratique.

Le directeur de l’établissement se présentait comme discret et adepte du laisser-être, différent à cet égard des adorateurs de l’autorité que j’avais pu croiser en début de carrière.

Pénurie

Un jour, la direction a supprimé la réunion hebdomadaire des petites équipes d’enseignants. Nous avions protesté, en signalant que cela appauvrissait grandement le sens du travail, mais sans succès. La semaine suivante, la direction avait circulé dans l’établissement afin de s’assurer que personne ne faisait de réunion secrète et que les collègues ayant terminé leur service ne cherchaient pas à rester à leur poste de travail. Le chef surveillant que l’on ne travaille pas trop, un moment de révélation du grotesque du pouvoir pour moi. À force de faire valoir nos arguments, nous avions cependant obtenu le rétablissement de ce créneau de réunion.

Dès lors, d’autres décisions avaient suivi, toujours dictées par les contraintes de la pénurie : « x ne sera pas remplacé, les groupes d’enfants seront plus importants, etc. » Ces décisions compliquaient toujours plus les conditions de travail. Mais, le travail nous avait aussi organisé : nos petites équipes sont devenues des lieux de propositions, de contre-propositions… on nous rétorquait qu’il fallait plutôt nous adapter à la nouvelle situation, celle du manque de moyens.

La pénurie avait pour autre conséquence de réduire toujours plus notre autonomie, de casser nos collectifs de travail. Il fallait sans cesse parer au plus pressé et assurer le minimum, qui revenait surtout à garder les enfants.

Au début, la salle des profs se trouvait au rez-de-chaussée, tout près de l’entrée, dans un couloir emprunté par tous les collègues. Et on s’y retrouvait, pour des discussions à cent lieues du travail comme pour y discuter les dernières décisions de l’administration et mettre en forme nos réponses collectives. Mais le directeur, avec qui les rapports s’étaient tendus depuis son virage autoritaire (il nous avait une fois répondu : « C’est peut-être une mauvaise décision, mais c’est la mienne »), avait un jour décidé, « par souci de rationalisation de l’espace », de déplacer cette salle dans une pièce à l’étage, en mezzanine au-dessus de la salle de la photocopieuse (deux étages à monter pour y accéder !), pièce sombre, où faisaient malheureusement défaut toute forme de siège, table où installer des bouilloires, ou tout autre de ces accommodements dont l’on use d’ordinaire pour agrémenter la vie, et où l’on devait chuchoter pour ne pas déranger les élèves qui avaient cours à côté.

La salle demeurait vide.

Hors de l’internat, c’était le moment de Nuit debout, les protestations sur les places, puis la contestation plus violente des Gilets jaunes.

Violence

Avant d’arriver dans cet internat, je travaillais près de Hénin-Beaumont, une ville connue à l’époque comme l’une des premières municipalités passées aux mains du Front national. À l’école sévissait l’effrayante Peggy.

Lors des repas, pris dans la salle commune, Peggy était en colère contre beaucoup de choses : les parents d’élèves, les élèves, le gouvernement, les gens du voyage, moi, la maman de Farah, moi, l’instit stagiaire, les chômeurs, les gens qui font trop d’enfants, les gens qui n’ont pas grandi là où elle avait grandi, les gens, les gens, les gens. Elle conservait une sorte de réserve un peu comique sur ses préférences politiques explicites, affirmant que ce n’était pas le lieu pour en parler, tout en exprimant son avis dans un style, fait de hurlements et de grossièretés, qui ne laissait pas beaucoup de place à la réplique.

Grâce à elle, j’ai au moins appris que le fascisme ce n’étaient pas juste des opinions, mais tout un style de vie.

Il y avait une directrice, mais Peggy était la vraie cheffe : du repas à la réunion elle restait la même, vociférations et menaces voilées, tout le monde avait peur et se taisait.

Résignation

Aujourd’hui, je suis davantage sensible aux conditions matérielles : la salle des profs est bruyante, sale (c’est notre saleté, personne ne nettoie, sauf Dounia lorsqu’elle ne supporte plus, elle n’est pas prof, mais aide un élève handicapé). J’y entends parfois les énormités de l’époque (« certaines filles font semblant d’avoir été agressées afin d’accuser les hommes, il faut se méfier », nous instruit Audrey, qui est un peu réac), mais je laisse passer, après Peggy, c’est presque léger.

La directrice de l’école, Charlotte, a par contre des convictions généreuses. L’organisation collective n’en fait malheureusement pas partie. Les réunions sont un sommet de chaos, de « on a décidé quoi au fait ? », de parler fort pour se faire entendre, plus fort que l’autre. Communiquer une information à Charlotte tient de la gageüre, tant celle-ci, confrontée à une montagne sans cesse croissante de micro-tâches sans rapports les unes avec les autres, semble avoir choisi d’abandonner toute capacité d’écoute pour se concentrer sur ses propres problèmes, qu’elle exprime avec une énergie remarquable, force exclamations, au débotté, sans explications, à tout le monde, davantage comme un long discours toujours interrompu et toujours repris que comme une discussion. Sa fonction de directrice, sans cesse aux prises avec nos requêtes, celle de la mairie, de l’administration, des parents, veut sans doute ça.

Dès lors le repas est devenu tacitement la réunion de la seconde chance : chacun tente entre deux exclamations de se faire entendre de la directrice perdue dans son monologue sans fin. Les sujets sérieux y sont alors entrecoupés de blagues, les questions personnelles évoquées devant tout le monde.

« Un lieu où se révèle la violence toujours sous-jacente des collectifs qui n’en sont pas vraiment. »

Miroirs du collectif, donc. Loin d’être le temps informel où le vrai travail s’interrompt, la salle des profs est un lieu où se révèle la violence toujours sous-jacente des collectifs qui n’en sont pas vraiment.