Léger ou amer, on fait la file

Qu’est-ce qui lie les gens et les rassemble comme des animaux sauvages autour du point d’eau dans la chaude savane ? Comment donner au personnel l’envie de faire causette, de partager un moment ? Et pour quoi faire ?

Dans un lieu où règne le pouvoir de l’ancienneté, où les places se réservent avec les vestes sur les dossiers des chaises quand elles ne sont pas instituées de fait, on ne sait pour quelles obscures raisons si ce n’est le nombre d’années passées. Un endroit foisonnant où les tables se répartissent par équipes, les zèbres, les gnous, les félins, chacun scrutant l’autre du coin de l’œil. Où les histoires et les ragots vont bon train, où les photos des gosses à Pairi Daiza côtoient celles du mariage de la cousine à l’abbaye de Villers-la-Ville. Comment, dans un espace partagé et disparate, mettre tout le monde d’accord ?

La réponse est simple : la machine à café !

Ça donne du grain à moudre

Il est de notoriété publique que la sainte machine à café offre à ses usagers un moment convivial à l’instar de la série télé à succès. Selon Capital.fr, il existe même, dans certaines entreprises, des gestionnaires café chargés de l’approvisionnement et de l’entretien des machines assurant leur parfait fonctionnement et ainsi la vitalité de l’esprit d’équipe. De plus, il est prouvé que la caféine stimule l’énergie et la concentration favorisant un travail de meilleure qualité. Elle a donc toute sa place, fière et fiable, entre les valves d’infos diverses, les affiches des prochaines manifs et la liste des absents.

Alors oui, elle peut paraitre mineure, à la marge des tendances pédagogiques ou éloignée des grands enjeux et chantiers d’une école, mais elle me semble centrale.

En y regardant de plus près, ces respirations aux saveurs arabica nous offrent l’occasion d’être nous-mêmes, rien que ça ! Quand on sort de nos postures professionnelles, quand la course ralentit, on peut enfin s’arrêter, s’intéresser à ce qui se dit, écouter un collègue passionnant, partager un article, se rencarder une expo, un bouquin, parler de ce qui nous touche et nous traverse. C’est seulement dans ces épisodes véritables qu’émergent les envolées enthousiastes dont nos cours se nourrissent !

De plus, les pauses moka nous permettent de respirer, de lâcher, d’analyser nos succès et nos échecs pédagogiques de la matinée. C’est le moment de confronter nos pratiques hasardeuses à celles de nos collègues et de déplier les tensions courantes avec notre public récalcitrant. Une soupape !

Qui prend quoi ?

Notre direction ne s’y est pas trompée. En observatrice avertie, elle a financé de sa poche une machine pour satisfaire les transfusions caféinées de 80 fonctionnaires. Elle a sans doute compris l’importance des arômes et à quel point ils peuvent nourrir son projet pédagogique. Nous sommes, en contrepartie, censés payer notre dû par ordre permanent, au prorata de nos consommations mensuelles. Un rapport de confiance donc. À cette même direction de courir derrière les mauvais payeurs. À elle également de couvrir la caution de la machine et d’assurer les comptes. Entre les farfelus qui ne prennent que du noisette, les moins de 25 ans consommateurs de chocolats chauds, les précieux et leurs cappuccinos au lait de soja fouetté du vendredi, les toxicomanes dont le dernier tombe à 16 heures et encore, les pires, les buveurs de thé, il est extrêmement compliqué de tenir des comptes sérieux. À la bonne volonté de chacun, quitte à creuser le budget du chef. Et du chef seul, notre pouvoir organisateur étant peu enclin à prendre ces dépenses à sa charge, dans aucune de ses écoles d’ailleurs.

Ça pose aussi une autre question, celle du pouvoir. Qui a les clés de la machine ? Qui possède le précieux sésame permettant l’approvisionnement en grain ? À qui doit-on demander de rajouter du lait, du sucre, de vider les bacs ou de nettoyer les conduits ? Les gens possédant ce grade ultime et qui tiennent la vitalité de l’équipe dans leurs mains ont acquis ce pouvoir de manière obscure. La manière dont celui-ci est donné devrait absolument être partagée.

« La machine à café et les moments qu’elle nous offre ne sont pas la panacée d’un véritable esprit d’équipe. »

La machine à café et les moments qu’elle nous offre ne sont pas la panacée d’un véritable esprit d’équipe, cela ne fonctionne qu’avec d’autres ingrédients tout aussi importants. Il est évident, vous l’aurez compris, qu’une simple torréfaction, si bonne soit elle, ne peut tenir l’ensemble du fonctionnement d’une institution scolaire de sa seule vertu. La salle des profs elle-même doit être accueillante et agréable. Les réunions de travail hebdomadaires, les verres du vendredi, les fiestas annuelles, les teams-buildings variés sont autant de bonnes occasions de s’inspirer des autres, de se mettre en lien, de faire connaissance et de se nourrir des malins et malines autour de nous. C’est seulement ainsi vécu que nous pourrons, je pense, transmettre cette même complexité curieuse à nos apprenants, à défaut de leur servir une djatte.