L’épopée administrative

Dans les épisodes précédents[1]Voir l’épisode 1 dans TRACeS 259 et l’épisode 2 dans TRACeS 260., nous avons raconté les débuts de «La Cité école vivante».
Le projet était lancé, il fallait ensuite opérationnaliser le dossier…

Ouvrir une école peut paraitre aussi simple qu’impossible. Nous tenions à ouvrir une école publique (et donc gratuite, accessible à tous), ancrée dans sa ville et fondée sur des bases pédagogiques solides. Mais, d’invincibles monstres (l’argent, le pouvoir, le conformisme…) font vivre à notre projet une véritable épopée!

Ainsi, dans son Odyssée, la Cité école vivante se heurte à de grandes institutions, colosses aux lourdes (et parfois obscures) règlementations et aux (dys-)fonctionnements mécaniques : les réseaux de l’enseignement (Cpeons, Segec, WB-E et Felsi), la direction générale de l’enseignement obligatoire (DGEO), la Fédération Wallonie-Bruxelles…

En juin 2018, la Cité école vivante constituée en asbl, la CEV (entendez «La sève», oui, oui!), s’attèle à la composition du dossier à remettre au gouvernement pour se constituer en école et obtenir des subventions. Toute la logique du projet doit s’y détailler ainsi que des aspects très concrets dont nous sommes encore assez éloignés. Avant le 1er décembre, on se doit d’y décrire six points majeurs qui détermineront l’octroi (ou non) de reconnaissance et de subsides par la FWB.

  1. Le lieu : où sera implantée l’école? On propose un ancien centre de formation Forem à Cointe dont l’implantation est stratégique, car accessible à une population hétérogène. Le bâtiment est fortement délabré, mais sain. Moyennant de lourds travaux, il pourra être réaménagé et adapté à une école inclusive.
  2. Le réseau : quelle idéologie traduira le projet de l’école? Nous rencontrons trois réseaux très différents, qui portent chacun l’une des facettes essentielles de notre projet organisationnel : la neutralité, la liberté et l’ouverture. Mais ce sont d’abord les atouts financiers du réseau officiel des villes et communes (Cpeons) qui guident notre choix.
  3. Le pouvoir organisateur (PO) : quel type d’association détiendra le pouvoir décisionnel dans notre école? À l’instar des écoles plurielles bruxelloises, nous estimons qu’un PO mixte (c’est-à-dire une association de notre asbl La CEV et des pouvoirs publics locaux) est une solution idéale en complémentarité. Ainsi, notre PO se compose de quatre entités partenaires : la Communauté française (FWB), la Ville de Liège (échevinat de l’instruction publique), l’ULiège (département des sciences de l’éducation) et notre asbl privée. À priori, tout le monde semble nous suivre dans ce projet ambitieux.
  4. La filière d’enseignement : quel est le projet de trajectoire scolaire porté par notre école? Nous optons pour un enseignement de transition, dans la filière générale, pour des élèves de la 1re à la 6e année, pour lutter contre les mécanismes de sélection et de relégation de notre système scolaire.
  5. Le projet éducatif et pédagogique : quelles sont les options et les particularités d’apprentissage de notre projet? Il s’agit de présenter de façon explicite, toutes nos valeurs, intentions pédagogiques et dispositifs. Mais nos particularités[2]Hubs, ateliers, accompagnement individuel… : voir l’épisode n° 2 de notre Saga. doivent aussi rencontrer les exigences légales d’organisation de l’enseignement en FWB. Après lecture et analyse des textes légaux, décrets et circulaires donnent des balises, mais aucune de nos idées n’y trouve d’opposition. Incroyable!
  6. Le règlement d’ordre intérieur (ROI) : qu’est-ce qui organise la vie des élèves dans notre projet d’école? Hum… Problème : nous comptons élaborer ce règlement avec les élèves, comme première démarche de réflexion démocratique au sein de notre établissement! Pour répondre aux exigences du dossier, nous optons donc pour un règlement très général, basé sur nos valeurs fondamentales. Outre les aspects légaux obligatoires, on retranscrit les droits humains.

Durant les six mois d’attente précédant la réponse de la DGEO, l’équipe souffle un peu, et l’une des membres du groupe entreprend la formation de direction, qui sera utile pour remplir l’une des conditions administratives. On introduit aussi une autre demande de subsides à la FWB pour une création de places dans une région à tension démographique. On n’est plus à un dossier près, maintenant!

Vers une gouvernance partagée

Dès ses débuts, la Cité école vivante s’intéresse autant à la dimension pédagogique qu’à la dimension organisationnelle de son projet éducatif. Équipe de direction avec mandat, composition de l’équipe avec une évaluation concertée, responsabilisation de toutes et tous dans les missions d’accompagnement des élèves… Pour cadrer ces aspects organisationnels, nous nous formons à la gouvernance partagée[3]Conception horizontale du pouvoir., ainsi qu’aux techniques d’intelligence collective[4]Notamment avec la construction de périmètres de responsabilité gérés en interdépendance, l’organisation d’élections sans candidats, de décisions par consentements et de prises d’avis..

Le 1er juillet 2019, nous recevons la réponse de la commission d’analyse des dossiers : la FWB donne son accord pour la création de la Cité école vivante et promet des subsides dès constitution du PO! Ce sont de très bonnes nouvelles : 3,5 millions de subsides, cela nous permet de croire que cette école ouvrira bel et bien dès septembre 2020…

Mais, faire bouger les lignes, rassembler en un même organe des représentants de différents réseaux, éplucher les décrets, opérationnaliser nos dispositifs d’apprentissage et maintenir nos valeurs… ça prend du temps! Ainsi, pour être plus efficace, la CEV s’ouvre à de nouveaux membres et, passée à une trentaine de personnes, se réorganise en trois cercles autonomes :

  • Le cercle pédagogie imagine le parcours des élèves au sein de la future école (horaires, options, temps de travail des profs, accompagnement des élèves, système d’évaluation sans redoublement avant les quatre premières années).
  • Le cercle in-formation accueille les nouveaux membres, forme l’équipe aux outils d’intelligence collective, communique vers l’extérieur pour partager nos avancées et travaille aussi à la création d’un nouveau site internet, dynamique et coloré, avec la société liégeoise In fine.
  • Le cercle gestion travaille à la création administrative de l’école et à la recherche de fonds.

L’ouverture de l’école semble pour bientôt! L’enthousiasme est à son comble!

Se heurter au système…

Dans l’inertie des systèmes incluant les pouvoirs publics, constituer un PO mixte avec quatre partenaires complémentaires devient un véritable terrain miné. Pot de terre contre pot de fer, les fêlures seront nombreuses à la CEV. Tous nos partenaires se désolidarisent les uns après les autres, pour des motifs variés… Et personne n’y peut (soi-disant?) rien.

Malgré l’avis unanime des membres académiques de la faculté de psychologie, logopédie et sciences de l’éducation, le nouveau recteur de l’ULiège ne croit pas opportun d’impliquer son institution dans une école d’enseignement obligatoire.

En scindant ses missions de pouvoir subsidiant (DGEO) et celles de réseau public (WBE), la Communauté française se réorganise et rend ainsi obsolète le décret relatif au PO mixte. Sans se donner pour priorité de le modifier, elle nous place dans une impasse décrétale. Ni la nouvelle WBE ni le gouvernement ne veulent initier une participation à un PO mixte dans ce cadre.

Enfin, si au départ, la Ville de Liège nous soutient et découvre notre projet pédagogique avec bienveillance, en co-construisant même les laborieux statuts d’un PO associant l’échevinat et notre asbl La CEV, le réseau du Cpeons refuse finalement de soutenir un tel projet.

Nous voilà seuls. Pour un PO mixte, c’est raté…

Cette mise en déroute nous déstabilise. Au vu de notre long travail avec la Ville de Liège, nous sommes à deux doigts d’accepter de créer une école politiquement comme les autres, dont le PO serait la Ville de Liège, renonçant ainsi à cette complémentarité et participation aux organes de pouvoir de l’école. Mais nos valeurs resteraient-elles intactes? Avant de prendre une telle décision, le cercle gestion organise une AG exceptionnelle de tous les cercles de la CEV.

Puis rebondir!

Les voix des forces vives de La CEV rappellent les fondamentaux du projet et remotivent toute l’équipe. On envisage tous les scénarios possibles, même ceux que l’on n’avait pas voulu suivre… Une décision se profile : changer de réseau, aller à la Felsi[5]Fédération des établissements libres subventionnés indépendants.. Nous pourrons y disposer de la liberté que nous recherchons, mais nous serons moins bien financés… Il va donc falloir trouver des fonds pour que l’établissement accueille gratuitement tous les élèves…

Cette décision semble évidente, parce qu’elle donne une place prépondérante à nos valeurs (et non aux financements, même si cela reste à dénouer…). Mais c’est aussi renoncer à faire bouger les institutions de l’intérieur. C’est aussi revenir à la case 2018 et à ce fameux gros dossier. C’est perdre toutes les promesses de subsides et ne jamais recevoir les 3,5 millions sur lesquels on comptait. Nous sommes en 2023 et il nous faut recommencer là où nous étions il y a quatre ans et demi… Ne serons-nous pas trop désabusés pour panser le passé et penser l’avenir?

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Voir l’épisode 1 dans TRACeS 259 et l’épisode 2 dans TRACeS 260.
2 Hubs, ateliers, accompagnement individuel… : voir l’épisode n° 2 de notre Saga.
3 Conception horizontale du pouvoir.
4 Notamment avec la construction de périmètres de responsabilité gérés en interdépendance, l’organisation d’élections sans candidats, de décisions par consentements et de prises d’avis.
5 Fédération des établissements libres subventionnés indépendants.