Gilles, menuisier de formation, travaille depuis neuf ans pour une ASBL qui propose des ateliers pour adultes visant à apprendre à se débrouiller dans les gestes du quotidien, à maitriser une multitude d’outils et de techniques.
C’est un public aisé qui s’inscrit à ce genre de stage. C’est intéressant pour moi, car comme je travaille également dans l’enseignement spécialisé en secondaire, cela me fait deux casquettes très complémentaires. Le public est composé de gens qui, pour la plupart, travaillent et veulent se former à la menuiserie. D’autres formations sont également possibles comme plomberie, soudure, carrelage… Le but n’est évidemment pas d’avoir un diplôme, mais de maitriser, en ce qui me concerne, la menuiserie. On peut rencontrer différents profils : des personnes seules, en couple, des jeunes qui viennent d’acheter un bien et qui se rendent compte qu’ils peuvent éviter des frais en faisant des travaux eux-mêmes : meubles sur mesure, pose des plinthes… J’ai également des aspirants pompiers, car ils ont une épreuve où ils doivent créer une réalisation en bois et utiliser des outils de manière opportune. J’ai aussi de retraités qui viennent en disant : « j’aurais rêvé de faire ça dans ma vie » et qui se créent un petit atelier à la maison, d’autres encore viennent parce que leur père, leur oncle ou leur grand-père était menuisier. Ils connaissent toutes ces machines, mais se rendent compte qu’ils font des erreurs tout le temps, et ils aimeraient acquérir plus de maitrise.
Dans les gens rencontrés, l’ainée avait 87 ans et la plus jeune 9 ans, elle accompagnait sa mère, elle était incroyable. J’ai dû lui mettre un escabeau pour qu’elle soit à hauteur des machines, elle les a toutes utilisées, même celles de chantier !
Au début, c’est surtout le bruit et les vibrations qui effraient les gens, mais avec un casque ils acceptent que les vibrations soient transmises au corps et ils se sentent plus à l’aise avec les machines.
Concrètement
Les formules proposées comportent vingt heures de formation. Elles peuvent être réparties soit en quatre dimanche, avec 5 heures de travail, soit en huit jeudis soirs consécutifs, avec 3 h 30 au programme.
Quelle que soit la formule choisie, les participants ressortent avec exactement le même bagage.
On part de zéro avec tout le monde. Je prends une boite à outils et je passe en revue avec eux tout ce qu’elle contient, comment ils se nomment, comment on les utilise. On passe ensuite aux machines, quatre pour commencer, celles que tout bon amateur doit pouvoir maitriser. La scie circulaire sur rail qui sert à couper tout droit. La scie circulaire à onglet, fixée sur un établi, elle va permettre de faire des coupes à 45°. La scie sauteuse, qu’on va tenir à la main et qui va permettre de faire des arrondis. Et enfin, la visseuse-foreuse portative. Lors de ce premier atelier, c’est moi qui bosse, eux sont assis et ils m’écoutent. Je trouve ce moment très important, car si on ne parle pas le même langage, si on n’utilise pas les outils de la même manière, on va rencontrer des difficultés par la suite.
Tout dans la boite
La séance suivante, on va construire une boite parce que la boite, c’est la base de tout. Ton dressing, c’est une boite, simplement elle est beaucoup plus grande. Mais finalement, le modus opérandi est le même pour fabriquer une boite qui fait 30 cm sur 20 cm avec 10 cm de profondeur par exemple qu’un dressing qui fait 60 cm de profondeur avec 2 m 40 de hauteur, le procédé est identique.
Notre boite comportera un fond qu’on vient coller, visser ou clouer à l’arrière. Le principe, c’est comme « Donne un poisson à quelqu’un, il va manger une journée, apprends-lui à pêcher, il va se nourrir toute sa vie. » Le but, c’est de rendre les gens capables de faire énormément de choses, d’avoir compris comment on utilisait les outils, comment les calibrer, leur utilité, la sécurité… Souvent ils fabriquent leur objet, mais ils le laissent sur place à l’atelier, il partira à la déchetterie. Le but, c’est qu’ils aient compris à partir de leurs erreurs. S’ils ne les font pas avec moi, professeur d’ébénisterie, ils les feront tout seuls chez eux, sans explications pour les dépasser.
Lors de la troisième séance, j’introduis deux nouvelles machines qui, de mon point de vue, font passer les amateurs du côté professionnel ou semi-professionnel. Il s’agit de la défonceuse. Elle va permettre de faire des moulures, de placer des charnières par exemple. On peut se permettre de faire des meubles avec des portes, c’est très agréable de se dire qu’on peut vraiment aménager des espaces à la maison. Et ensuite, la lamelleuse qui va nous permettre de faire des assemblages invisibles. Pendant les premiers ateliers, on a vissé, collé et là d’un coup, cette machine professionnelle qu’utilisent la plupart des menuisiers va nous permettre de faire des assemblages sans rien de visible, on ne voit pas où se trouve l’assemblage. On apprend à maitriser ces deux machines, on s’entraine sur des chutes.
Les deux derniers modules vont être consacrés à la construction d’un objet fini, joli, qu’on a envie de ramener à la maison. Souvent les gens travaillent en binôme, donc une seule des deux personnes possèdera l’objet, mais la finalité réside dans l’apprentissage. Les gens travaillent en binôme parce qu’il y a toujours plus dans deux cerveaux que dans un.
La réalisation finale devra comporter des charnières et tous les outils seront utilisés. Les gens choisissent souvent un petit meuble suspendu avec une porte. Il servira de pharmacie dans leur salle de bain ou trouvera sa place au-dessus des toilettes pour ranger les rouleaux de papier, d’autres encore le placeront dans leur atelier pour ranger différents produits. Cette production-là ne traine jamais dans mon atelier ! C’est un bel objet avec assemblage invisible, dans de belles matières.
Et après
À la fin du stage, lorsque les personnes me demandent où se procurer tel ou tel outil, je n’aime pas conseiller telle ou telle marque, par contre, je les oriente vers des associations sociales. Par exemple, il y a, à Bruxelles, « Tournevie » qui existe depuis plus d’une dizaine d’années et propose des formules absolument géniales pour prêter du matériel professionnel. Elle permet de louer à peu près 8 machines à la fois, c’est extrêmement intéressant. J’oriente aussi vers les ateliers partagés, mon but n’est pas de faire de la publicité, mais de signaler des occasions sans devoir absolument investir.
Si les gens veulent absolument avoir leur propre matériel, je leur conseille de le faire à certaines périodes de l’année, il y a des magasins qui font des actions où ils offrent la TVA. Le métier du bois bénéficie d’un capital sympathie auprès de grosses boites, elles se sont rendu compte que même le particulier a envie d’avoir du bon matériel et donc il y a des actions qui permettent de s’équiper à des prix très concurrentiels. Il y a aussi des sites de faillite qui recensent du matériel de menuiserie, vendu à des prix dérisoires, du seconde main de très bonne qualité.
J’envoie aussi systématiquement un mail à toutes mes débrouillardes au bout de quelques semaines, avec des dizaines et des dizaines de liens de blogs de jeunes femmes qui construisent des meubles et qui montrent la procédure. Ça facilite les premiers pas avant de se lancer dans ses propres créations.
Le public qui vient est amateur et chacun vient avec ses envies. Certains n’en feront peut-être jamais rien, d’autres viennent pour leur culture générale, ils se disent que c’est intéressant de comprendre et d’autres encore arrivent avec de vrais projets. Au bout de la troisième semaine, ils me montrent leurs plans en me demandant comment je les réaliserais.
Avec certains groupes, je peux leur montrer, par exemple, comment fabriquer un meuble sur mesure encastré entre 2 murs et un plafond, avec d’autres groupes, je ne vais pas jusque-là.
Au départ, ces ateliers ont été créés par deux mères et ne s’adressaient qu’aux femmes. Cela a évolué et ils accueillent maintenant un public mixte. Des hommes viennent au cours des débrouillardes et reconnaissent qu’ils sont au niveau 0. Dans mes derniers ateliers, c’est plutôt des femmes qui sont arrivées avec le plus de connaissances. Il y en a même une qui est venue avec son propre matériel : pas seulement sa boite à outils, mais aussi sa plongeante sur rail, sa défonceuse. Elle retapait sa baraque depuis un an, toute seule, et avait besoin de savoir bien utiliser ses outils pour éviter des erreurs. Elle maitrisait déjà tellement qu’elle-même donnait des conseils aux autres, j’intervenais le moins possible parce qu’elle avait le bon procédé, le bon vocabulaire.
Transmission
J’ai souvent des personnes qui s’inscrivent en disant : « J’avais ou j’ai un proche qui est ébéniste. Il est débordé ou n’a pas envie de m’apprendre, mais ça m’intéresse. Et je préfère m’adresser à quelqu’un d’extérieur. » On est à l’époque de YouTube où l’on peut trouver l’info et la transmission générationnelle se fait moins.
Mon métier est un des plus vieux au monde, il existe depuis les huchiers. Il n’a pas beaucoup changé si ce n’est que les machines sont venues nous aider alors qu’avant tout se faisait à la main. C’était un métier qui se transmettait de père en fils. Les menuisiers plantaient des arbres, non pour leurs enfants, mais pour leurs petits-enfants. Moi, j’ai deux filles, je le leur transmettrais volontiers si elles sont un jour intéressées. J’aimerais bien.