« Les enfants d’immigrés font baisser le niveau scolaire »

Quand on parle des enfants d’immigrés en ces termes, on pense plus aux enfants issus de l’immigration ouvrière ou financière, on ne parle pas des enfants de fonctionnaires européens ou de diplomates. Et cela recouvre une certaine réalité. Les enfants issus de l’immigration ouvrière réussissent en moyenne moins bien les tests PISA[1]PISA (“Program for International Student Assessment”) est un projet de recherche mené par l’OCDE qui vise à évaluer “dans quelle mesure les élèves qui approchent du terme de leur … Continue readingque les enfants autochtones. C’est avéré depuis de nombreuses années.

Mais où est la cause et où est l’effet ?

Plusieurs facteurs jouent pour expliquer les moindres résultats de ces jeunes. Ciblons-en quatre.
1) Dans toutes les sociétés, et de manière dramatiquement criante en Belgique francophone, les enfants de milieux socioéconomiques défavorisés réussissent moins bien à l’école que les autres. Cela s’explique entre autres par l’éloignement de la famille de la culture de l’école, le conflit de loyauté de l’enfant qui ne peut s’autoriser à « dépasser ses parents » ou la honte engendrée par le manque de moyens financiers ou autres pour répondre aux demandes de l’école (pour ne citer que quelques exemples). Or les « enfants d’immigrés » font majoritairement partie des classes socioéconomiques les plus faibles. Pour reprendre l’assertion du titre, ce ne sont pas les « enfants d’immigrés » qui « font baisser le niveau », mais les « enfants pauvres ».
2) La question de la maitrise de la langue joue évidemment en défaveur des enfants d’immigrés. Ne pas parler le français quand on arrive à l’école complique l’entrée dans les apprentissages. Pourtant les enfants de diplomates ou de fonctionnaires européens mis dans la même situation ne vivent pas du tout de difficultés aussi importantes. On peut donc dire que ce n’est pas la maitrise de la langue française qui pose un problème, mais le rapport à la langue construit en famille. L’école a bien du mal à apprendre aux enfants qui n’en ont pas fait l’expérience en famille que la langue est autre chose qu’un outil de communication, elle est un objet d’apprentissage.
3) L’effet Pygmalion est aussi connu sous le concept de prophétie autoréalisatrice. Si un enseignant s’attend à ce qu’un élève échoue, il a plus de chance d’échouer et inversement — c’est vrai même avec des rats dans un labyrinthe — . Donc si un enseignant pense que les enfants d’immigrés ont moins de chance de réussir, ceux qui seront dans sa classe auront effectivement moins de chance de réussir. Or les enseignants porteurs de ce type de préjugés existent.
4) La ségrégation scolaire : en Belgique francophone on peut choisir son école comme on veut (sauf pour la première secondaire et encore). Les écoles peuvent promouvoir le type de pédagogie qu’elles veulent. Du coup chacun fait son marché : les parents choisissent l’école et d’une certaine façon les écoles choisissent les élèves. Ce mécanisme appelé quasi-marché fait que les enfants d’un même milieu se retrouvent rassemblés dans les mêmes écoles, particulièrement dans les grandes villes. À l’exception de certaines écoles qui relèvent magnifiquement le défi d’accueillir un public immigré, les enseignants sont souvent démunis devant des enfants qui ont des codes si différents des leurs. Les cours et l’enseignement ne se passent pas bien. Les jeunes sortant de ces écoles ne sont pas formés au même niveau que les autres.

En conclusion, ce ne sont pas les enfants d’immigrés qui font baisser le niveau scolaire, mais l’école qui n’arrive pas à amener les enfants d’immigrés et bien d’autres au niveau attendu, alors que ces jeunes sont tous porteurs de talents.

Pour aller plus loin :

Dirk Jacobs, professeur à l’Université Libre de Bruxelles – Andrea Rea, professeur ordinaire à l’Université Libre de Bruxelles : Gaspillage de talents, Fondation Roi Baudouin, 2011

Émission Télévisée Tam-Tam – La Trois.be : La langue de l’école, les langues des familles, Mini reportage du 16/11/12.

Rosenthal, R. & Jacobson, L. (1971). Pygmalion à l’école. Paris : Casterman .

Marc Demeuse et Ariane Baye : Indicateurs d’équité éducative – Une analyse de la ségrégation académique et sociale dans les pays européens, Revue Française de pédagogie, 2008.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 PISA (“Program for International Student Assessment”) est un projet de recherche mené par l’OCDE qui vise à évaluer “dans quelle mesure les élèves qui approchent du terme de leur scolarité obligatoire possèdent certaines des connaissances et compétences essentielles pour participer pleinement à la vie de nos sociétés modernes” (OCDE 2014: 23). Cette enquête à large échelle a été conduite tous les trois ans depuis 2000 et concerne actuellement 65 pays (approximativement 510 000 étudiants de 15 ans interrogés) Rapport FRB 2013