Les enfants lisent bien avant six ans !

Longtemps tenue à distance par une institution scolaire préoccupée de faire entrer l’enfant dans le monde de l’écrit, l’oralité́ revient en force et l’école est peu à peu réinvestie par les nouveaux usages sociaux de la voix et de l’oreille.

On a coutume de considérer que l’apprentissage de la lecture se réalise au moment où l’enfant découvre un système alphabétique et son organisation propre à sa langue maternelle. Il n’en est rien, cette étape n’intervient que comme la dernière d’un processus beaucoup plus long, engagé dès la plus petite enfance. Avant de lire au sens strict, on apprend d’abord à écouter et à regarder, dans des situations où l’oralité joue un rôle essentiel, comparables à celles qui ont prévalu durant des siècles dans la culture orale populaire et semblables à celles qui émergent à nouveau, à la faveur de moyens techniques sans cesse plus performants.

Lire, c’est d’abord écouter

Les enfants se préparent à lire en écoutant les lectures offertes par des adultes, dès leur plus jeune âge, parce que l’oreille joue un rôle essentiel dans la découverte du système de la langue. Les sciences du langage nous invitent en effet à reconsidérer l’importance de l’audition. Au début du XIXe siècle, Wilhelm von Humboldt mettait déjà en évidence le concept d’articulation de la langue sur trois plans : la pensée, la phonation et l’audition. Le plus surprenant était ici l’importance accordée à l’audition : « L’ouïe est un sens exclusivement destiné à l’articulation. [Car] celle-ci ne se laisse jamais directement exprimer par un autre sens. » Humboldt évoquait « l’inséparable lien dans la langue entre la pensée, l’appareil phonateur et l’ouïe ».

En 1998, Jürgen Trabant prolonge cette réflexion en insistant sur la dimension réceptive et en développant l’idée d’une articulation de l’audition : « À côté de la pensée et des mouvements de la voix, l’audition de la voix […] signifie aussi séparer et lier, analyser et synthétiser. Et écouter, c’est donc aussi organiser, articuler. » Pour ce linguiste, l’activité d’écoute (au stade de la réception) est une opération complexe dans l’organisation du sens. Elle est comparable à celle de la parole (stade de l’expression), lorsque les idées deviennent des sons. Écouter, transformer des sons en idées, c’est organiser la chaine sonore en segments porteurs de sens, c’est entrer dans la mécanique complexe de la langue.

Cette approche confirme donc l’ouïe comme un sens essentiel et porte en elle des conséquences importantes sur le plan de l’enseignement de la lecture à tous les âges. On ne s’étonnera pas de voir des didacticiens allemands mobiliser la réflexion des linguistes au service d’une nouvelle conception de la lecture. « La lecture commence par l’audition[1]H. Lösener, « Pourquoi tout comprendre, c’est tout prononcer », Didactiques en pratique, 2019. », affirme Hans Lösener. Le didacticien de Heidelberg dénonce le caractère réducteur de l’appellation première lecture : selon lui, lire n’équivaut pas à apprendre à déchiffrer à l’âge de six ans.
On commence à lire bien avant de savoir décoder des graphèmes et des mots, en écoutant les adultes qui lisent à voix haute.

« L’importance de ces moments
où l’enfant écoute la voix d’un lecteur. »

La psychiatre Marie Bonnafé[2]M. Bonnafé, Les livres c’est bon pour les bébés, 1994. avait déjà montré l’importance de la lecture offerte pour le développement psychique des tout petits ; le rôle de l’audition dans la progressive maitrise du langage et dans la préparation à la lecture/déchiffrement confirme l’importance de ces moments où l’enfant écoute la voix d’un lecteur.

Lire, c’est aussi regarder

Les enfants apprennent aussi à lire en regardant, car la littérature qui leur est adressée mobilise aussi des images, pour donner naissance à des genres ou formes caractérisés par leur nature hybride. Ainsi, l’album iconotextuel, comme le définit Isabelle Nières, met en œuvre deux instances qui prennent en charge le récit : le narrateur textuel et le narrateur iconique. Souvent redondantes ou complémentaires, les deux instances peuvent aller jusqu’à se contredire, créant ainsi des conflits interprétatifs. Face à cet objet esthétique parfois assez sophistiqué, les enfants mobiliseraient des compétences de sémioticiens, si l’on en croit Perry Nodelman.

Nathalie Prince[3]N. Prince, La littérature de jeunesse : pour une théorie littéraire, 2010. a analysé l’album et surtout son mode de réception : elle parle de double destinataire et de double lecture. Adressé à l’enfant, mais aussi à l’adulte qui le choisit, le livre est partagé dans une situation particulière où le lecteur du texte à voix haute se concentre sur ce dernier, alors que l’enfant confronte les informations ainsi reçues avec celles offertes par les images. Cet exercice implique simultanément une compréhension des codes de l’image (dont on aurait tort de croire qu’ils sont évidents), une attention au message du texte porté par la voix, et une capacité à combiner les informations fournies par ces deux narrateurs. Aux yeux de certains didacticiens comme Élisabeth Bautier[4]É. Bautier et alii, « Supports de travail et inégalités d’apprentissage à l’école élémentaire », Les sciences de l’éducation pour l’ère nouvelle, 2019., la complexité de la tâche peut être telle qu’elle se révèle insurmontable pour des enfants insuffisamment acculturés et/ou préparés.

L’expérience de lecteur acquise avant six ans et/ou avant les premiers contacts avec l’alphabet semble donc déterminante. On ne peut s’empêcher de penser qu’elle s’inscrit dans un contexte qui renvoie à une forme très ancienne de la culture populaire, fondée sur les échanges de bouche à oreille.

Le retour de l’oralité

En 1991, Hans-Heino Ewers montrait que la littérature adressée à l’enfance et à la jeunesse était un des derniers témoins de la culture orale populaire, dans son mode de transmission bien sûr, mais aussi dans son style, marqué par l’art du conteur, jusque dans le roman. Cette présence de l’oralité auprès des enfants a été servie par des moyens techniques de plus en plus nombreux et performants. En 1877, Thomas Edison concevait déjà son phonographe comme un procédé pour faire entendre les livres ; son premier enregistrement, destiné aux enfants, était une comptine célèbre, intitulée Mary Had a Little Lamb. Après 1918, l’enregistrement sur disque se développe comme un complément au livre pour enfants et atteint des millions d’exemplaires en anglais. Les années 1970 sont marquées par un premier saut technologique, avec l’arrivée de la cassette audio.

Enfin, longtemps considéré comme une solution de rechange pour ceux qui ne savent ou ne peuvent lire, le livre audio connait aujourd’hui une dématérialisation quasi totale avec les fichiers numériques.

S’est ainsi développée, ce que Walter J. Ong appelle une oralité secondaire, fondée sur l’usage des moyens de reproduction de la voix, qui permettent de reproduire des situations d’échange de bouche à oreille, telles qu’elles se vivaient au temps de l’oralité primitive. Les usages des adultes en matière de lecture commencent donc à ressembler à ceux des enfants, puisque le livre audio[5]D. Delbrassine, « Lire avec les oreilles ? », Lecture jeune, Automne 2021. capte un nouveau public, ni analphabète ni malvoyant, mais tout simplement désireux, lui aussi, d’entendre des livres et de revivre ainsi l’intimité chaleureuse.  


D. Delbrassine, Les enfants lisent, bien avant six ans ! », Revue générale, 2021/4
https://miniurl.be/r-5h3f

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 H. Lösener, « Pourquoi tout comprendre, c’est tout prononcer », Didactiques en pratique, 2019.
↑2 M. Bonnafé, Les livres c’est bon pour les bébés, 1994.
↑3 N. Prince, La littérature de jeunesse : pour une théorie littéraire, 2010.
↑4 É. Bautier et alii, « Supports de travail et inégalités d’apprentissage à l’école élémentaire », Les sciences de l’éducation pour l’ère nouvelle, 2019.
↑5 D. Delbrassine, « Lire avec les oreilles ? », Lecture jeune, Automne 2021.