Les groupes de niveau, ce n’est pas une bonne idée !

Depuis la rentrée 2024, les groupes de niveaux ont été imposés au collège en maths et en français. Cette réforme très contestée tient-elle lieu de « différenciation à la française » ou vise-t-elle
à accentuer le tri des élèves ?

Dans un groupe de niveau, des élèves sont assignés de manière permanente à la même entité, sur la base de leurs performances académiques au sein d’une discipline spécifique. Ils ne sont pas à l’initiative de ces placements. En fonction d’évaluations ponctuelles, la composition des groupes de niveau peut évoluer, certains élèves « grimpant » dans un meilleur groupe, d’autres « descendant » dans un groupe plus faible. Lorsque les groupes de niveau sont stabilisés sur une année scolaire, par exemple, ils forment une classe de niveau.

Un groupe de besoin est une organisation différente. Il est le fruit d’une composition ponctuelle et ciblée par les enseignants ou par les élèves qui le rejoignent, selon les besoins d’accompagnement qu’ils perçoivent. Un groupe de besoin est déclenché autour d’un contenu d’apprentissage précis. Les élèves qui participent à ce groupe tentent de mieux comprendre les notions ou les objectifs des enseignements en jeu et le quittent lorsqu’ils se sentent suffisamment autonomes cognitivement et émotionnellement. C’est pour cela que les groupes de besoin sont ponctuels, délimités dans le temps ainsi que flexibles, ils ne rassemblent jamais les mêmes élèves.

Les recherches nous alertent

L’organisation du travail scolaire relève de plusieurs dimensions qui ne se résument pas à la seule composition de la classe, mais cette dernière est toujours sur le coup d’un débat inlassablement réactualisé sur l’hétérogénéité ou l’homogénéité en termes d’efficacité et de performances chez les élèves. La question de savoir s’il faudrait regrouper les élèves par niveau de compétences ou habiletés dans les matières scolaires ou plutôt mélanger les élèves ayant des compétences diverses n’est pas neuve. Elle se repose d’une manière pragmatique et aussi conflictuelle, à chaque fois que les responsables d’école tentent de composer les classes d’élèves pour l’année suivante. À l’échelle de l’établissement scolaire, cette organisation interroge l’éthique de la prise en charge de tous les élèves, quelles que soient leurs vulnérabilités ou difficultés, face à ce que l’école exige d’eux en termes d’attendus sur les contenus et les comportements dédiés à l’apprentissage.

Une organisation par regroupement homogène versus un regroupement hétérogène ne montre pas une différence d’efficacité selon l’option choisie. La recherche du centre genevois de recherches pédagogiques (1995) dont le titre nous alertait sur ce que pensent les élèves de la place que nous décidons politiquement de leur donner dans l’organisation scolaire « …nous on s’en fout, on est en G… » (G-générale) montrait comment une organisation scolaire pouvait démotiver les élèves et surtout ceux qui avaient besoin de plus d’école, de socialisation avec les manières de faire scolaires et des apprentissages promis. La solution deviendrait donc le problème (Petrucci, Rastoldo & Roos, 2024).

Séparer pour mieux déclasser

D’autres recherches, comme celle de Vincent Dupriez et Hugues Draelants (2004) montrent que « mélanger ou ne pas mélanger — séparer ou ne pas séparer » les bons élèves avec les élèves en difficulté soulève des questions politiques et éthiques. Cette réponse organisationnelle des systèmes scolaires basée sur l’homogénéité ne produit pas l’effet escompté en termes de performances chez les élèves. Les sociologues avancent de nombreux effets pervers, par exemple la ségrégation des élèves par des filiarisations précoces, et une relégation vers des choix de formation de plus en plus précaires. D’autres chercheurs ont mis en évidence que « l’effet établissement » était amoindri lorsque les établissements scolaires ne sont pas ségrégués (Dicke et al., 2018 ; Grenet, Huillery et Souidi, 2023).

Dans le numéro « Hétérogénéité : oui, mais comment » des Cahiers pédagogiques (2025), nous avons pointé les préoccupations des professionnels sur le terrain éducatif et les modalités qu’ils choisissent pour faire œuvre d’enseignement en tenant compte des différences. En éducation, il n’y a pas de pensée magique : le fait de mélanger les élèves ne suffit pas pour que ça marche, tout seul ! Il faudrait repenser d’une manière pédagogique et didactique les interactions les plus fécondes entre les élèves et les contenus scolaires, ainsi que les étayages au cœur des situations d’enseignement-apprentissage avec des élèves qui sont plus ou moins prêts à apprendre, et pour lesquels les rouages de l’apprendre ne sont pas encore installés. Les travaux des équipes Escol (Éducation et scolarisation) et Reseida (Recherches et réflexions sur les inégalités scolaires) montrent que les tâches et les contenus scolaires ne sont pas transparents d’emblée pour tous les élèves, et qu’un travail d’explicitation (soit d’étayage) auprès des élèves fait partie des gestes professionnels.

Faire du groupe ne suffit pas non plus. Nous avons pu étudier les manières de faire des pédagogies de groupe et sur leurs mécanismes subtils dans la division du travail, pour qu’aucun élève ne soit enfermé dans des rôles préétablis : « les concepteurs, les exécutants, les chômeurs ou les gêneurs », dans lesquels une reproduction sociale se déploie au sein de la classe, comme le dit Philippe Meirieu.

De même, les travaux de recherche d’Yves Reuter et son équipe de recherche Theodile (Théories-didactique de la lecture-écriture) sont instructifs sur ce que les élèves vivent à l’école au sein des formats possibles pour enseigner et apprendre. Cette prise en compte de l’hétérogénéité exige des professionnels, une autre organisation des contenus scolaires et un suivi collectif des élèves. Lorsqu’ils mettent en place des groupes de besoins, ces derniers ne sont pas destinés à durer dans le temps, mais sur des laps de temps précis et ciblant des compétences spécifiques d’apprentissage, et avec des outils didactiques appropriés.

« Il existe une pente très glissante à recréer des catégorisations même dans les groupes homogènes. »

Nous n’oublions pas qu’il existe une pente très glissante à recréer des catégorisations même dans les groupes homogènes, ce que nous connaissons sous l’appellation de la « constante macabre ».

Les groupements d’élèves par niveau ont beaucoup été étudiés par d’autres équipes de recherche. Tous les résultats convergent vers le même constat : ils conduisent à une différenciation inégalitaire, c’est-à-dire avec une augmentation forte des écarts de réussite aux évaluations scolaires entre les élèves assignés à des groupes de niveaux différents. Cela s’explique par le fait que, par souci d’adaptation, les enseignants n’abordent pas avec les mêmes exigences les notions scolaires à transmettre ou qu’ils n’utilisent pas les mêmes niveaux d’abstraction avec les élèves. Il a aussi été relevé par la recherche depuis très longtemps déjà, que les enseignants les moins expérimentés étaient souvent ceux à qui sont confiés les groupes d’élèves les plus fragiles (à bon entendeur pour les responsables scolaires !).

Du côté des élèves, ces groupements auraient des effets sur leur sentiment d’efficacité personnelle, les élèves dans les groupes faibles perdant rapidement confiance en eux. Les élèves inscrits dans des groupes « forts » seraient confrontés à une augmentation de la pression scolaire, les plus à l’aise dans un groupe hétérogène craignant de se retrouver à la traine dans un groupe élitiste. Il apparait aussi que ces groupes par niveaux correspondent souvent à des regroupements selon les origines sociales et culturelles des élèves, ce qui serait source d’un sentiment d’injustice. Ils créeraient ainsi une sorte de résignation à être en difficulté, par une croyance qu’un enseignement plus simple les aiderait. Ce serait ainsi une « prophétie boule-de-neige » qui expliquerait l’augmentation des écarts par l’empilement successif de ces phénomènes.

Les groupes de niveau à l’école, c’est une solution en apparence de bon sens, mais, c’est une mauvaise idée et ça ne date pas d’hier, alors, pourquoi cette réforme ?

Penser les alternatives
aux groupes de niveau

Certains travaux de recherche en éducation qui se sont intéressés à la réussite de tous les élèves proposent des alternatives aux groupements par niveaux. Ces alternatives partent toutes d’une base hétérogène des classes, mais en contestant l’efficience d’un enseignement uniforme. Autrement dit, utiliser une pédagogie classique dans un contexte hétérogène n’aurait pas de meilleurs effets que des groupes de niveaux. Le principe est donc d’aboutir à des organisations pédagogiques qui apportent une aide à la difficulté d’apprentissage sans freiner les autres élèves. Certaines recherches que nous menons d’ailleurs tentent de saisir ce qui se joue dans les pratiques enseignantes de différenciation dans la prise en compte de l’hétérogénéité des élèves.

Parmi ces alternatives existent les pédagogies personnalisées qui équilibrent des temps collectifs de découverte de nouveaux contenus scolaires et de cohésion de la classe, avec des temps d’entrainements individuels et de coopération entre élèves.

D’autres alternatives ont fait l’objet d’études spécifiques, comme les classes mutuelles (où des élèves deviennent des moniteurs auprès de camarades), les plans de travail (pour que chacun dispose d’une progression d’apprentissage, à développer seul ou avec d’autres), le co-enseignement (entre deux professionnels de l’enseignement ou de l’éducation) ou les classes à plusieurs cours (qui accordent aux élèves et aux enseignements davantage de temps pour se connaitre et progresser).

En somme, la question n’est plus de savoir ce que nous pourrions faire pour construire des pédagogies qui font de l’hétérogénéité une richesse pour enseigner et pour apprendre. La question est plutôt de comprendre les raisons qui nous empêchent collectivement de se mettre en mouvement vers ces indispensables manières d’organiser l’école.