Les héros du référentiel

À quels (anti-)héros se référer? Voici une situation-problème d’exercice critique (histoire) et logique (langue des apprentissages) à proposer à des apprenants dès l’âge de dix ans.

Il est toujours intéressant de prendre au mot les textes prescriptifs, surtout dans leurs finalités annoncées. Les référentiels devraient être considérés comme des moyens de pratiquer ce qu’on veut plutôt que comme des contraintes auxquelles obéir.

OBJECTIFS

Le référentiel d’histoire pour le tronc commun (TC) annonce, parmi d’autres, les objectifs suivants, en lien, me semble-t-il, avec le thème de ce dossier, les luttes sociales :

« Exercer une citoyenneté émancipée, critique, créative et solidaire des générations actuelles et futures. » (Réf FHGES[1]Cet article part exclusivement du référentiel de formation historique, géographique, économique et sociale (Réf. FHGES) que ses auteurs ont refusé de nommer référentiel de sciences … Continue reading, p. 6)

« Être sensibilisé aux différents rapports de domination et de conflit entre les groupes sociaux sur la base de leur position sociale, de leur genre, de leur identité culturelle, de leur handicap… » (Réf FHGES, p. 19)

Par ailleurs, ce même référentiel recommande de poursuivre également les objectifs transversaux suivants :

« Développer des capacités à observer, comparer, raisonner (de manière inductive et déductive), conceptualiser, abstraire. » (Réf FHGES, p. 151)

« Développer des compétences à catégoriser, ordonner et modéliser. » (Réf FHGES, p. 151)

« Développer la maitrise et la capacité de mobiliser des outils numériques propres aux disciplines. » (Réf FHGES, p.152)

Pour poursuivre ces objectifs et d’autres, il propose parmi les savoirs culturels une liste de personnages, d’acteurs individuels et collectifs. Parmi les milliards de possibilités, quels choix ont été opérés, de quoi ces héros sont-ils représentatifs ?

SITUATION-PROBLÈME

Voici la liste d’acteurs individuels et collectifs que le référentiel d’histoire présente comme savoirs culturels indispensables à la culture des jeunes sortant du tronc commun.

En P3[2]P3= 3e année primaire, P4= 4e année primaire, etc. S1= 1re année secondaire, etc.: AlbertIer, Élisabeth, LéopoldIII, un·e acteur·trice, individuel·le ou collectif·ve, de lutte pour la liberté : ex. Gabrielle Petit, Marguerite Bervoets, Fernand Demany, Le Soldat Inconnu.

En P4: JulesCésar, Gutenberg, LéopoldIer. Un·e acteur·trice, individuel·le ou collectif·ve, de la lutte pour l’instruction et l’égalité d’accès, de la lutte contre le travail des enfants : ex. : Isabelle Gatti de Gamond, Marie Popelin.

En P5 : Un·e acteur·trice, individuel·le et/ou collectif·ve du développement industriel au XIXe siècle : ex. John Cockerill, Antoinette Brepols, grandes entreprises. Un·e acteur·trice, individuel·le et/ou collectif·ve du mouvement ouvrier : ex. Émile Vandervelde, abbé Daens, Émilie Claeys, Suzanne Grégoire, les femmes de la FN d’Herstal. Un·e acteur·trice, individuel·le et/ou collectif·ve des mouvements écologistes : ex.: GretaThunberg, Wangari Maathai, Greenpeace.

« Les référentiels devraient être considérés comme des moyens de pratiquer ce qu’on veut plutôt que comme des contraintes auxquelles obéir. »

En P6: Charlemagne, Christophe Colomb. Un·e acteur·trice, individuel·le et/ou collectif·ve de l’immigration en Belgique, ACLI, SIMA.

En S1 : Jésus, Mohammed, Martin Luther. Un·e acteur·trice du mouvement des Lumières : ex. Émilie du Châtelet, Condorcet, Voltaire.

En S2 : Un·e acteur·trice de l’exploration/de la colonisation européenne : ex. Marco Polo, Christophe Colomb, Charles Quint. Mercator. Un·e acteur·trice de la dénonciation de la colonisation : ex. Olympe de Gouges, Bartolomé de Las Casas. Léopold II, CECA.

En S3 : Louis XIV, Léopold Ier. Une figure d’acteur ou d’actrice du féminisme belge : ex. Marie Popelin, Isala Van Diest. Un·e acteur·trice de la lutte contre la colonisation belge : ex. Alice Seeley Harris, Patrice Lumumba… Adolf Hitler. Un·e acteur·trice, individuel·le et/ou collectif·ve de la résistance lors de la Deuxième Guerre mondiale : ex. Andrée De Jongh, Yvonne et Hertz Jospa, Paul Brusson. Baudouin Ier. Un·e acteur·trice, individuel·le et/ou collectif·ve, de la lutte contre les discriminations.

Consigne : classez-les en choisissant vous-mêmes les critères de classement. Vous pouvez aussi chercher et proposer des classements à double entrée. Nommez chaque catégorie (titre) et donnez-en une définition. Essayez différents classements et conservez, pour les présenter à la classe, les deux qui correspondent le mieux aux critères suivants d’évaluation d’un classement.

Logique : les critères de classement doivent permettre d’arriver au même classement par un autre groupe, les catégories doivent le plus possible être étanches.

Pertinence : le classement doit permettre de mieux comprendre la portée éducative de ces figures considérées comme importantes et représentatives (de quoi ?).

Approfondissement : les critères de classement doivent permettre de classer le plus possible et même si possible tous les noms de la liste, et même de pouvoir classer d’autres acteurs individuels et collectifs non repris dans la liste.

Avant d’arriver au classement, il faut bien sûr chercher ou recevoir des informations sur chacun des héros cités. Selon l’âge des élèves (P5 ou master 2 !), on peut adapter le nombre de héros à classer. Par exemple, ceux cités pour l’année de la classe et ceux qui précèdent (pour P5, ce serait P3, P4 et P5). On peut aussi fournir les informations aux élèves (une fiche sur chaque héros) ou les charger de faire les recherches eux-mêmes (objectif d’apprentissage en soi).

Cette situation-problème me semble poursuivre tous les objectifs cités plus haut. Elle me semble possible en P5 et P6 en se limitant à la liste de noms pour le fondamental. À fortiori, elle me semble possible aussi en S1, S2 ou S3. Et elle me semble encore plus intéressante à mener en formation initiale des enseignants.

RÉSOLUTIONS

Exemples de classements simples et faciles : 40 acteurs·trices individuel·les contre 5 acteurs collectifs (dont 2 non constitués : les grandes entreprises et les femmes de la FN) ; 43 blancs contre 2 non blancs

Exemple de classement à double entrée logique et approfondi, mais peu pertinent, en dehors de la mise en avance d’une plus faible représentation des femmes et des non-Belges :

Autre classement qui explique un peu la faible représentation des femmes et la volonté des auteurs d’équilibrer d’une certaine manière cette différence de représentation :

Autre exemple de classement en lien avec ce dossier :

Tous ces classements n’ont d’intérêt qu’en fonction de l’analyse et des commentaires qui en seront faits ensemble dans la classe. Ainsi, pour ce dernier tableau, on pourrait dire que les choix sont progresistes, 16 héros en faveur du changement et 0 en faveur du maintien de l’ordre. Mais ce 0 conservateur permet de masquer les luttes, comme si les 16 progressistes n’avaient jamais eu d’opposants. Et ces 16 progressistes apparaissent aujourd’hui comme légitimes. Comme si, par exemple, personne aujourd’hui ne contesterait Greta Thurnberg. Et quand on sait que le changement social est principalement l’œuvre d’acteurs collectifs, il est assez paradoxal qu’un seul soit cité (Greenpeace). Comme si derrière les femmes de la FN, il n’y avait aucune héroïne (la petite Germaine[3]Germaine Martens, dite La petite Germaine, était déléguée FGTB à la FN de Herstal en 1966. Proche de la retraite, c’est pourtant elle qui lance la grève : «Cela a assez duré, on … Continue reading), ni acteur collectif (la FGTB).

De mon point de vue, il ne faudrait chercher aucune logique consciente, aucune intention calculée dans la composition de cette liste à la Prévert. C’est le résultat de nombreuses réactions défensives face aux encore plus nombreuses critiques : rajouter des femmes quand on leur faisait remarquer qu’il y en avait très peu, ajouter les femmes de FN pour ne pas mettre la petite Germaine… Il en résulte un bric-à-brac absurde dont la seule logique a été de surtout ne pas s’engager, surtout rester neutre afin de protéger les enfants et les jeunes de tout intérêt politique, afin qu’ils ne puissent pas connaitre l’existence des luttes sociales vivantes, qu’ils ne puissent pas les comprendre et encore moins s’y engager.

OUVERTURES

Après les classements, les analyses et les commentaires, on peut aussi demander à la classe de jouer aux auteurs du référentiel et débattre ensemble de ceux qu’on estime devoir supprimer ou ajouter. Et c’est bien sûr le débat et les arguments qui comptent et non le résultat.

Il serait particulièrement intéressant de faire les recherches nécessaires pour débattre ensemble quels héros choisir et qui seraient les plus pertinents pour « être sensibilisé aux différents rapports de domination et de conflit entre les groupes sociaux sur la base de leur position sociale, de leur genre, de leur identité culturelle, de leur handicap… » (Réf FHGES, p. 19)

Bon amusement.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Cet article part exclusivement du référentiel de formation historique, géographique, économique et sociale (Réf. FHGES) que ses auteurs ont refusé de nommer référentiel de sciences humaines.
2 P3= 3e année primaire, P4= 4e année primaire, etc. S1= 1re année secondaire, etc.
3 Germaine Martens, dite La petite Germaine, était déléguée FGTB à la FN de Herstal en 1966. Proche de la retraite, c’est pourtant elle qui lance la grève : «Cela a assez duré, on sort!» Elle a dû lutter à la fois contre les patrons et contre la hiérarchie syndicale entièrement masculine. C’est elle qui lance la revendication : «À travail égal, salaire égal.» Autodidacte (elle travaille à 14 ans), syndicaliste, féministe, communiste, meneuse de luttes sociales, il y avait peu de chances que les auteurs du référentiel la proposent comme héroïne.