La trace pour cocher les cases et montrer ce qu’on attend de nous ou oser un chemin caché qui révèle et soutient ce que l’élève devrait idéalement construire ? Quand j’ai débuté comme institutrice primaire, la question des traces écrites est venue très vite au détour de conversations avec des collègues plus expérimentés « Les traces, c’est difficile… c’est compliqué » « Oh, moi les traces, c’est la cata… »
Cette zone un peu floue du « ce qui reste, ce qu’il faut garder » restait peu partagée et il a bien fallu cheminer un peu seule pour trouver des pistes.
Le constat qui me bloquait au départ c’était de voir la trace comme le résultat à montrer, comme une garantie du travail accompli, une sorte de preuve que j’avais bien rempli ma mission, que j’étais une bonne prof. J’étais un peu perdue entre la synthèse parfaite, l’outil pour ne pas oublier, la trace individuelle créative, mais peut-être imparfaite.
J’ai observé des cultures d’école qui pouvaient me séduire ou susciter des interrogations : avoir de très beaux cahiers réalisés par les enfants, avoir des affiches-outils qui résument les savoirs coconstruits, afficher les textes écrits ou les autres productions dans les couloirs. Mettre en valeur, exposer… Recevoir une synthèse écrite par l’enseignant, travailler avec des manuels.
Et je me demandais, peu importe finalement la forme, ce qui compte, c’est ce qu’il en restera dans la tête des élèves. Vaste question et peu de réponses évidentes.
Dans l’école où je travaille, beaucoup d’enfants et de familles que je rencontre pensent qu’à l’école, il faut être sage, écouter le professeur, avoir une belle écriture, être poli, donner la bonne réponse et se soumettre ou attendre que ça passe…
Ce n’est d’ailleurs pas tellement étranger à la manière dont j’ai appris moi-même pendant l’enfance le sens de l’école.
Amener les élèves et les familles à penser que l’école évalue les apprentissages certes via des contrôles ou des résultats objectifs (car c’est bien ce qu’il se passe avec les épreuves externes notamment), mais que l’école peut aussi et surtout apporter des capacités de réflexion sur le sens et sur le comment apprendre ne coule pas de source. Se joue ici une opposition entre une logique de la réussite face à une logique de l’apprentissage. Personnellement, j’aime nourrir une vision idéale de mon métier qui serait de développer davantage cette dernière, car elle est en adéquation avec les valeurs qui me semblent importantes pour la réussite de tous.
Comment permettre que la trace soit au service de l’explicitation de cet attendu souvent silencieux et difficilement compréhensible qui permet de devenir acteur de ses apprentissages plutôt que de les subir ?
Une autre tension me traversait : comment fixer sans figer ? Alors que les apprentissages sont en train de se faire, de se construire dans un mouvement dynamique, avec des retours et des approfondissements. Fixer trop tôt ou de façon trop rigide peut nuire pour la suite ou amener à des simplifications qui pourront devenir des obstacles pour les futurs apprentissages. Donc, synthétiser, oui, mais comment ?
« Comment fixer sans figer ? »
Puisque le temps nous manque, qu’on ne peut pas tout faire, qu’il faut choisir et donc renoncer, que nous avons beaucoup d’élèves par classe, que les besoins spécifiques des uns et des autres nous rendent le métier complexe, il m’est apparu qu’il fallait profiter de chaque occasion pour faire de la métacognition, pour se donner un moment de recul sur les apprentissages et prendre conscience de ce qui est appris et de la manière de l’apprendre.
J’ai travaillé pendant six ans en 1re et 2e primaire et depuis peu en 6e, ce qui me permet de mesurer l’écart de pratiques entre ces cycles.
J’ai été fort influencée par mes récentes formations sur le fonctionnement du cerveau et d’autres sur le plaisir de chercher en mathématiques. J’ai également pu me nourrir de séquences proposées par Marylène Bolle et Joseph Stordeur autour de l’apprentissage de l’écriture en se centrant sur la métacognition. Ce que j’en ai retenu de prégnant était l’idée de dépouiller les murs pour valoriser ce qu’il y a dans la tête. Avec les plus jeunes, l’outil que j’ai essayé de développer était le cahier de vie de classe individuel.
Une sortie en forêt, une recette de cuisine, un anniversaire, le texte de la chanson transformée et réécrite, la découverte des étalons de mesure, les expériences scientifiques, la géométrie dynamique : toute situation qui me permet de revenir avec de l’écrit, avec des mots sur ce qu’on apprend à l’école y est consigné. Je gagne du temps en profitant de chaque occasion pour apprendre à dire, à écrire, à penser tout en partant du vécu et des apprentissages. Alors ce n’est pas forcément clair et évident de rassembler des matières différentes, mais comme l’objet devient « apprendre à dire et raconter ce qu’on apprend », finalement les enfants parviennent petit à petit à travailler en ce sens et avec un plaisir assez important. Je les ai souvent vu se réjouir de repenser avec fierté à ce que nous avions vécu, de repenser que cette trace qui consigne en un lieu pouvait symboliser, sans hiérarchie entre des matières, le condensé de leurs expériences. Je ne dis pas que je suis parvenue à compiler l’ensemble des apprentissages de l’année dans ce cahier ni que chaque compte rendu a eu le même niveau d’approfondissement… l’outil reste à analyser et à compléter, à adapter, mais j’ai l’impression qu’il a permis que se généralise une pratique du recul, de la mémoire et de l’apprentissage des mots pour le dire. Ce qui, pour moi, était déjà un objectif important quand la culture de l’école n’est pas évidente.
Je prends donc l’habitude de prendre des photos pour pouvoir revenir facilement sur le passé, mais sans laisser passer trop de temps afin de pouvoir mettre en mots le souvenir de l’expérience avec les mots des apprentissages encore en tête pour les consolider. Sollicitant à ce moment aussi la mémoire pour remettre dans l’ordre chronologique, pour s’approprier des schémas d’organisation « en premier lieu, ensuite… et enfin… et c’est pour cela que… ».
Au fur et à mesure de l’apprentissage de l’écriture, les enfants passent de mots écrits sur des étiquettes à replacer à côté de la bonne image aux leurs et à leurs phrases pour décrire et expliquer de façon de plus en plus personnelle les récits, les recettes, les expériences scientifiques, les savoirs avec un répertoire de mots de plus en plus riche à disposition. Du moins, c’est ce que j’aspire à proposer.
À cheval entre une démarche collective puisque les sujets sont communs et individuelle, car chacun peut y écrire en fonction de son rythme d’apprentissage, de ses ressentis, de ses pensées et sa créativité. Les titres peuvent être inventés, ce qui donne lieu à des partages intéressants entre élèves. Et cela m’aide aussi à percevoir leurs représentations.
Je découvre depuis septembre des élèves de 6e primaire et je savoure leur capacité à exprimer les démarches mentales qui leur permettent de résoudre nos défis ou autres situations problème. En essayant de prendre l’habitude d’expliciter le plus souvent possible comment on a fait dans sa tête et en collectant sur une affiche ces démarches, le résultat est assez étonnant tant les élèves se les approprient. J’ai même parfois eu le sentiment que cela pouvait apaiser certaines peurs de ne pas savoir faire, car on peut toujours essayer de dire ce qu’on tente de faire… une tête n’est jamais vide.
« Je fais appel à ce que je sais déjà… essai/erreur… j’ai manipulé… j’ai regardé pour trouver une généralité…. J’ai dessiné pour voir autrement… je me suis aidé d’un modèle. »
Ce que l’on garde davantage ici, ce sont les mots pour décrire les processus plutôt que les points matières. On ne les oublie bien entendu pas, mais ceux-ci sont décrits dans le JDA (journal des apprentissages qui est l’outil qui a remplacé le traditionnel journal de classe). Une fois par semaine, les élèves ont comme tâche individuelle de le compléter et d’y consigner un apprentissage de la semaine qu’ils et elles pourraient expliquer et qu’ils et elles ont envie de raconter.
J’attends de voir comment nous allons pouvoir mêler les traces du JDA à nos affiches collectives au sein du prochain portfolio (outil qui a été mis en place dans les écoles de notre PO afin de remplacer le traditionnel bulletin), l’outil qui pourrait regrouper les différentes couches qui se forment au fur et à mesure des apprentissages à l’école.
Reste à trouver l’équilibre et la justesse derrière tous ces jolis nouveaux mots et outils…