Pour lire un texte de science humaine, le lecteur doit distinguer les voix qui s’adressent à lui autour du texte et dans le texte. Il doit maitriser ses préjugés pour donner à ces voix des valeurs et des intentions les plus justes possibles. Et décider alors si elles peuvent l’influencer — ou pas.
Nous sommes en classe de 2e année du régendat en Sciences humaines, au cours de Maitrise de la langue. Il s’agit d’apprendre à lire un texte au sens large, dans ce cas-ci un court métrage de portée socioéconomique, Ilha das Flores[1]Ilha das Flores (court métrage), réalisé par J. Furtado, Brésil, 1989.. Ce film raconte l’histoire d’une tomate produite, achetée, jetée à la poubelle, mise à la décharge ouverte de l’Ile aux fleurs, dans la ville de Porto Allegre au Brésil. Là, les déchets organiques qui sont jugés acceptables sont destinés à l’élevage des porcs et le reste est laissé aux femmes et enfants pauvres de l’Ile aux Fleurs.
Je décide, sans aucune introduction, une projection complète avant de demander aux étudiant·e·s de réagir. Après quelques échanges, Émile intervient : « C’est encore de la propagande gauchiste pour noircir le capitalisme et les États-Unis ! » Son encore, je le prends pour moi et pour l’équipe des enseignants de l’option.
Je relance son propos vers le groupe, je réponds aussi à Émile. Par exemple qu’il avait fort bien jugé de l’idéologie unifiant les explications de la réalité représentée dans la vidéo et qu’on était d’accord sur l’intention d’influencer le point de vue du spectateur, que propagande et noircir, par contre, disqualifiaient avant tout examen ce que le réalisateur avait à nous dire, à nous faire éprouver ou penser. Quant à moi, certes, je n’étais pas neutre, mais me prêter des intentions de contrepropagande était réducteur : c’était se fermer par avance à toute notre démarche…
Ne pas préjuger du sens est difficile. C’est que lecteurs et lectrices en situation scolaire jouent toujours dans plusieurs pièces. D’abord, celle que met en scène l’équipe pédagogique définissant des besoins en lecture. Puis, il y a l’enseignant·e qui prend le relai d’une autre intention, celle de l’éditeur ou du distributeur : Harlequin et Maspero n’ont pas le même profil éditorial, mais leurs produits peuvent également être lus en classe avec des projets de lecture adaptés. Et que dire à l’heure actuelle des plateformes de diffusion numérique ? Pour Ilha das Flores, on trouve par exemple sur Dailymotion la version doublée en français, mais amputée d’un avertissement essentiel au spectateur !
Ainsi, chaque émetteur du texte y va de son récepteur imaginaire, en fixant les limites du texte ou en lui créant du contexte, quelquefois par d’autres textes, que Gérard Genette appelle paratexte[2]G. Genette, « Ce par quoi le texte se fait livre et se propose comme tel à ses lecteurs, et plus généralement au public. » dans Dictionnaire d’analyse du discours (DAD) par P. Charaudeau et … Continue reading. Enfin, il y a la scénographie choisie par l’auteur[3]D. Maingueneau désigne ainsi « la scène instituée par le discours même », cité par le DAD, p. 516., ici cette voix off qui prend en charge narration et commentaire, dont le spectateur est le destinataire. Comme dans toute communication, pour savoir ce qu’ils lui veulent, Émile doit se constituer une image de ces émetteurs. Or, bien souvent, pour ce travail de représentation, nous manquons de connaissances et nous recourons à des stéréotypes, nous préjugeons.
Ce que l’autre me veut, au-delà de la signification des mots, c’est le sens de son discours, en situation, ce que les linguistes appellent sa valeur illocutoire. Par exemple, le fait, à table, de prononcer la phrase « Y aurait-il du sel ? » n’a pas pour fonction de s’informer sur la présence de sel, mais exprime le souhait d’en obtenir (fonction illocutoire).
« Ce que l’autre me veut,
au-delà de la signification des mots. »
D’abord lié au statut du locuteur, le sens de son discours dépendra aussi de son éthos, c’est-à-dire de l’image qu’il a donnée de lui-même dans sa communication, et de l’image qu’éventuellement il avait aux yeux du récepteur avant même cette communication. Dans l’esprit de mon étudiant Émile, il n’existe aucun éthos préalable de Furtado, l’auteur du documentaire, mais Émile rejette celui que construit la vidéo pour nous sensibiliser aux inégalités ou aux déchets de la consommation.
À ses yeux, Furtado est communiste et quand il a dit ça, il a tout dit. Il m’étiquète au moins de sympathisant, mon choix de lecture aggravant mon cas, et je ne suis pas sûr que ce que j’ai pu dire ensuite l’ait convaincu de l’intérêt d’apprendre à lire une vidéo sociopolitique. Tant il est difficile pour le locuteur de modifier un éthos déjà constitué. Bien sûr, la stéréotypie est bien utile à la construction de l’éthos : par exemple, sans elle, nous n’attribuerions pas à la voix off de l’Ile une image de scientifique imperturbable. Cependant, il ne faut pas se contenter de ces stéréotypes dans la lecture des textes, si on veut y trouver autre chose que ses propres préjugés.
Cette importance de l’éthos de l’auteur du texte perçu par le lecteur, et de l’éthos d’autres personnes que l’auteur lui-même met en jeu dans son texte, je me rappelle l’avoir expérimentée aussi lors d’un tout autre projet de lecture. Chaque année, toute l’option part pour un séjour de recherche interdisciplinaire dans un lieu choisi à cet effet. Parmi leurs sources d’information, les étudiant·e·s auront les témoignages des acteurs de la vie locale qu’ils doivent interviewer. Intégrer ces interviews dans leur production écrite finale exigera leur mise en texte.
Pour les y préparer, j’avais choisi un chapitre de La Misère du Monde[4]P. Bourdieu, La Misère du Monde, Paris, Seuil, 1993., sous la direction de Bourdieu : « Le désarroi du délégué », consacré aux paroles de Hamid, syndicaliste de la CGT. Ce qu’il y a de particulier dans la démarche de recherche que Bourdieu expose dans son Adresse au lecteur, c’est qu’elle se nourrit de témoignages qui se succèdent comme autant de points de vue sur le monde. Les auteurs ont voulu donner à leur tour un éthos digne d’attention à leurs interviewés.
La citation de Spinoza, « Ne pas déplorer, ne pas rire, ne pas détester, mais comprendre » programme l’attitude du lecteur et du chercheur. Pour le lecteur se pose donc la question des images, dans le texte, du scientifique et des personnes qui se sont livrées à lui. Il dispose de la retranscription brute des entretiens, mais le plus intéressant est dans le récit fait par l’intervieweur ou l’intervieweuse, qui tisse les propos, la voix, le corps et les gestes de l’interviewé·e, décrit le contexte, pour donner du sens à la scène où il joue. Ainsi, dans la contribution de Michel Pialoux, l’intervieweur, les mots d’Hamid sont parfois décrits dans la narration, parfois rapportés directement ou indirectement, et parfois il est même difficile de savoir qui parle, du sociologue ou du délégué.
« D’accord, Monsieur, mais moi, je ne vais jamais pouvoir écrire comme ça ! » Je peux rassurer, car il va s’agir d’un autre genre de texte, écrit dans d’autres intentions. Mais un texte n’est pas seulement ce qu’il énonce. Il est en effet circulation du pouvoir : le pouvoir de dire, à travers les formes linguistiques qu’il utilise. Et mes étudiant·e·s avaient du mal avec ce discours de l’écrit universitaire censé légitimer le scripteur, peut-être dans la mesure où il excluait certains lecteurs. Difficile d’être passeur d’éthos dans le français scientifique…
Il me semble qu’à ce jeu, c’est la syntaxe qui détermine le plus le rapport à l’écrit. Pourtant, le lecteur critique devrait être davantage encore attentif à la dimension lexicale, non pas cette fois dans le registre de langue, mais dans sa référence à la réalité. Certes, les registres de langue sont une évidente contribution à l’éthos, mais le choix des mots exprime de manière décisive l’éthos du locuteur dans le rapport au réel qu’il cherche à me communiquer. Leurs lexiques si opposés, par exemple, indexent les analyses actuelles des évènements du Moyen-Orient sur des éthos contrastés.
Heureusement donc, la langue qui sert aux textes conserve son pouvoir de référer au monde, et les enseignant·e·s des différentes disciplines éclairent les concepts qui permettent d’aller aux choses. Mais il leur revient aussi de situer les auteurs dans le champ de leur spécialité et de nourrir la représentation que s’en font leurs étudiants par d’autres de leurs textes ou par le récit de leurs actes. Tant il est vrai qu’en sciences humaines, le lecteur va au réel par la voix de l’auteur.
Notes de bas de page
| ↑1 | Ilha das Flores (court métrage), réalisé par J. Furtado, Brésil, 1989. |
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| ↑2 | G. Genette, « Ce par quoi le texte se fait livre et se propose comme tel à ses lecteurs, et plus généralement au public. » dans Dictionnaire d’analyse du discours (DAD) par P. Charaudeau et D. Maingueneau, 2002. |
| ↑3 | D. Maingueneau désigne ainsi « la scène instituée par le discours même », cité par le DAD, p. 516. |
| ↑4 | P. Bourdieu, La Misère du Monde, Paris, Seuil, 1993. |