Mais où sont les éducs ?

La salle des profs : une appellation restrictive. Une réalité se dessine, comme dans beaucoup d’écoles, ce lieu est presque exclusivement occupé par les enseignants.

Parfois un membre de la direction vient partager un coin de table ou afficher des infos, mais les éducateurs y sont peu présents. Certains professeurs le vivent comme une volonté des éducs de ne pas se mélanger, de rester dans l’entre-soi. Comme le montrent les cinq témoignages d’éducateurs de la même école, la réalité est beaucoup plus nuancée.

J’ai renoncé à prendre rendez-vous pour interviewer mes collègues éducateurs, car la réalité du terrain s’impose à eux à tout moment. Je les ai rencontrés dans des moments d’accalmie et même ainsi, nous avons été interrompus de nombreuses fois par des coups de fil, des élèves en retard, d’autres qui trainaient, car ils étaient licenciés…

Qu’évoque pour vous la salle des profs ?

« C’est un peu un mélange d’une salle de détente et d’un SAS de décompression où les profs peuvent parler entre eux. C’est comme un moment off. En même temps, ils y sont tout le temps interrompu par les élèves qui demandent quelque chose. Moi, ça ne me dérange vraiment pas d’être avec les profs. Mais quand un éduc y va, il peut se faire interpeler et, à l’inverse, nous aussi en voyant un prof, on se dit qu’il faudrait qu’on discute de ça ou ça… » (J)

« Ça évoque un endroit où je n’ai pas envie d’aller. Je ne m’y sens pas trop à l’aise et je ne suis pas le seul : des profs eux-mêmes le pensent, mais n’osent pas l’exprimer. Quand on a un avis différent de l’avis global et général de l’école et qu’on le donne, on est tout de suite un peu jugé, on reçoit des commentaires négatifs. En salle des profs, on devrait avoir le droit d’échanger nos opinions. Je trouve que c’est un endroit qui perd de sa bienveillance initiale. C’est ce que je ressens quand j’en discute avec d’autres profs. » (C)

« C’est le lieu où les profs se rassemblent, se posent, prennent un café loin des élèves. Quand j’y rentre, il y a souvent des enseignants qui travaillent, ils font leurs corrections ou sont sur leur PC. Quand les éducs se rassemblent, c’est souvent pour parler, rigoler. Et donc, on se sent tenus de chuchoter. Alors, on préfère se mettre ailleurs, là où on est surs qu’on ne dérange pas. Comme c’est le lieu où se trouve la machine à café, quand je passe prendre une tasse, je me fais discrète, je me sers et je repars. » (H)

« Je suis nouveau dans l’école et quand je vais dans la salle des profs, c’est surtout pour vider mon casier et récupérer des motifs, des rapports de faits… Je vois que les profs y font des corrections, discutent par rapport aux classes. » (Ad)

Pourquoi y voit-on si peu les éducateurs ?

« Si on y voit si peu les éducateurs, je pense que c’est purement organisationnel parce que notre pause est de 12 h à 12 h 30 et les profs la commencent à 12 h 30.

Il y a peut-être une composante territoriale : chacun son local. Quand on y allait un peu plus, par le passé, on était toujours accaparé par l’un ou l’autre prof qui voulait s’entretenir avec nous par rapport à tel évènement ou tel élève. Et c’est normal parce qu’on n’a pas beaucoup l’occasion de se croiser. En plus, nous ne sommes pas très nombreux par rapport aux profs et, c’est vrai qu’on aime mieux aller dans un petit local où on est plus cocooning que dans un énorme local. Souvent, je ne prends pas ma pause pour manger. J’en profite pour faire la partie administrative des élèves. Je n’ai pas toujours la connexion pour le faire à un autre moment à partir de mon bureau et du coup, ça me permet de ne plus partir à 18 heures comme je le faisais par le passé. Ça me permet de rentrer chez moi à une heure convenable. Je préfère rentabiliser ma journée. » (C)

« Moi, ça ne fait que deux ans que je suis là, quand je vais dans la salle des profs, je passe et je dis bonjour. Si je vois qu’une porte s’ouvre, qu’un prof s’interrompt, c’est le moment de parler. Je le fais avec plaisir, je prends 5 minutes et voilà. Quand il y a un drink ou un évènement en fin d’année, on mange, on boit, on rigole, on est là, enfin peut-être pas tout le monde. C’est vrai qu’il y en a qu’on ne voit presque jamais. » (H)

« On a besoin aussi de nos moments entre nous parce qu’on se retrouve rarement tous ensemble, entre éducs. Quand on prend ce temps, ça nous permet de discuter du fonctionnement de l’équipe, des cas d’élèves qu’on ne peut pas forcément discuter devant tout le monde. » (J)

« Comme c’est ma première année, j’ai fait comme mes collègues. Ça s’est fait automatiquement, j’ai suivi le mouvement. Pour les éducs, c’est rare de se retrouver à un endroit et de s’assoir. On le fait très peu, à part notre moment de pause avant midi. On a trouvé refuge à l’ancienne bibliothèque. Je n’ai jamais vu mes collègues s’assoir dans la salle des profs. Mais, c’est vrai, pourquoi pas aller manger là-bas ? Sauf que quand tu rentres dans ce local, tu en vois certains travailler, discuter boulot, parfois il y a aussi des réunions. Du coup, je me vois mal aller m’installer là-bas, commencer à discuter de notre journée, ce qu’on a fait en dehors du travail et ce genre de choses. Notre local à l’ancienne bibliothèque nous permet d’avoir un moment de cohésion entre nous. » (Ad)

« Moi, je vais dans la salle des profs pendant mes pauses, mais elles ne coïncident pas du tout avec celles des enseignants, on n’a pas du tout le même rythme. Les profs, c’est à 12 h 30 qu’ils y sont pour manger et nous, les éducs, nous sommes dans la cour ou dans les couloirs à surveiller. En dehors de ce temps-là, moi j’y vais avec plaisir parce que je trouve que c’est un endroit de rassemblement, c’est le point stratégique. En fait, je m’y rends aussi pour chercher des infos. C’est aussi un endroit de travail, pas qu’un lieu de pause. Les seuls endroits où réellement je me sens en pause avec mes collègues, c’est quand je vais boire un verre avec eux, en dehors de l’école, le vendredi. Là, on est sur le même pied, on partage les mêmes questions. On a alors le droit de se poser et de prendre du temps ensemble, sinon j’ai l’impression d’être jugée si je prends une pause en dehors de ces moments-là. Je ne trouve pas normal que ce soit en dehors du boulot que je puisse me poser avec mes collègues et en même temps, c’est le seul moment où les éducs ne sont pas sollicités, car on est toujours sur le pont. On pallie tout, que ce soit une dégradation matérielle, une crise, un prof qui ne va pas bien, un problème administratif, des coups de fil, même pendant notre pause repas. On court dans tous les sens avec l’impression parfois d’être incompris. Je pense que le personnel d’entretien vit aussi cette réalité-là sauf que cette équipe a un lieu qui lui est propre. » (Al)

Déménagements raisonnables

« Un lieu professionnel
où l’informel
ne favorise pas
la place
de chacun. »

C’est un endroit où manifestement les statuts des enseignants et des éducateurs se marquent implicitement, mais fortement. Il y a des casiers pour les uns et les autres, mais cela ne suffit pas à tous pour se sentir autoriser à entrer et à rester. Un lieu où se mélange les fonctions, entre se détendre et travailler, comment savoir sur quel ton parler ? Et comme les occasions ne sont pas si fréquentes vu les horaires des uns et des autres, on peut se faire happer alors que justement on voulait s’échapper. Un lieu qui cristallise peut-être aussi les discours attendus, autorisés. Éducateurs spécialisés et enseignants (dont des universitaires), pas les mêmes salaires, pas les mêmes horaires. Centrés pour les uns sur les jeunes et pour les autres sur les élèves, un même public, mais pas les mêmes rapports ni les mêmes missions. Les parcours scolaires des uns et des autres se rejouent peut-être en toile de fond, ainsi que les rapports aux apprentissages, à l’autorité. Un lieu professionnel où l’informel ne favorise pas la place de chacun.

Professeurs et éducateurs ont des réalités de travail différentes et chacun a de bonnes raisons d’aller dans ce local culturellement marqué ou d’aller ailleurs, tous les professeurs eux-mêmes ne s’y retrouvent pas tous de la même manière.

La salle des profs, un local à aménager et surtout, comme le montre cette interview, un lieu à prendre en compte comme un outil de travail à soigner, à interroger et à organiser de manière collective pour ménager les différents acteurs de l’école.