Fais gaffe à tes implicites, à tes concepts et à tes convictions, aux faux pas, aux jeux de mot et humour qui pourraient ou seront… malvenus : derrière le dispositif proposé en formation continuée, il y a la, le responsable de formation.
Jour 1 d’une formation sur la classe coopérative, dans une école à Bruxelles, avec une équipe du fondamental : on n’est pas dans la chanson de Louane, y’en aura que deux de jours. Avec une semaine entre eux. C’est la deuxième fois que je suis coresponsable de cette formation-là, on l’a coconstruite à cinq. La première fois, c’était dans une petite ville de Wallonie, c’était vraiment gai.
Qu’est-ce qu’on était fier de notre dispositif. Même si, on se demande sans cesse : mais qu’est-ce qui est possible en deux journées de formation continue la formation continue la formation continue… obligatoirement.
« Qu’est-ce qui est possible en deux journées de formation continue ? »
À 9 heures pile, on commence. Nous nous présentons, on dit quelques mots de CGé. Pas trop, parce que parfois, ça fait pis que mieux d’être trop emballé par son propre mouvement. Mais, c’est important de dire d’où on parle, nos histoires qu’il y a des permanents et des militants n’est pas le principal. On fait partie d’un mouvement sociopédagogique qui lutte contre la transformation des inégalités sociales en illégalités scolaires. Ouille, j’ai déjà peur, parce que j’avais failli tomber de ma chaise, dans une autre école, quand une enseignante avait l’air de se rendre compte pour la première fois qu’elle travaillait dans une école de pauvres. Mais, c’est une autre histoire.
On donne et on présente le programme du jour 1, le second sera construit collectivement comme les élèves qui font leur plan de travail[1]https://www.icem-pedagogie-freinet.org/accueil-plan-de-travail dans la classe coopérative. On dit qu’un des principes du dispositif, c’est l’isomorphisme — c’est qu’on a du vocabulaire — et que l’idée est donc de faire ensemble comme ça pourrait ou se fait déjà dans leur classe. Parce qu’évidemment, on ne sait pas comment ça se passe dans leur classe ni dans cette école, ni dans les couloirs, ni dans la cour, ni avec leur direction, leur PO, entre eux, avec les familles, dans le quartier… On sait via l’indice socioéconomique que c’est une école avec des élèves issus de milieux populaires. On sait qu’il y a des difficultés avec les élèves : leur niveau est bas, ils ne sont pas motivés, ils n’ont pas de vocabulaire, ils ne retiennent rien. On a donc posé quelques questions en amont.
Et, ça tombe bien, toute l’équipe a envie de se former à la classe coopérative. Dans l’équipe, il y a un noyau d’ancien·ne·s et aussi des nouvelles et des nouveaux, dont le professeur d’éducation physique qui commence pile ce jour-là. Nous serons d’ailleurs interrompus pour qu’il signe des papiers administratifs, en direct et en public ! Comme quand l’éducateur débarque pour donner le jour et la durée des heures de retenue à un élève dans le secondaire. Ça perturbe et on perd tous du temps. D’ailleurs, notre rapport au temps marqué dans nos grilles de formation avec notre minutage peut étonner (énerver) de l’extérieur. Cette fois, aucun prof ne nous a dit que comme ça on vit ce qu’ils vivent au quotidien, parce que c’est toujours bien jouissif de faire comprendre qu’il y a du nous et du vous, peut-être aussi une manière de discréditer poliment le formateur qui n’est plus en classe. Ce que je peux comprendre, mais ça peut se parler. Paranoïaque ? C’est que ça ne se passe pas toujours bien la formation continuée… Bref, c’est une autre histoire.
La direction a voulu en être, on a évidemment parlé de son statut, des relations hiérarchiques qui peuvent entraver la liberté des enseignant·e·s pour parler de leurs difficultés liées à leur travail, d’oser poser des questions, d’émettre des doutes, de critiquer certains aspects institutionnels qui pourraient compliquer les pratiques coopératives. Mais avec quoi venons-nous ! Ici, il y a de très bonnes relations entre tout le monde. Et les statuts, faut pas exagérer. On est une équipe, on se forme en équipe. Logique, quand tu nous tiens. « Ma porte est toujours ouverte. » Elle est donc très à l’écoute, cette directrice. Par contre, il n’y a pas de porte à la salle des profs parce qu’il n’y a pas de salle des profs. Un détail. Faut pas chipoter comme ça.
9 heures 15 avec des cartes postales et des cartes dixit, on se présente et/ou on fait un lien avec le sujet qui nous occupe : la coopération. La proposition, c’est que les autres émettront des hypothèses quant au choix fait et que la personne donnera ensuite sa version. Vivre une activité qui fait groupe, pour se connaitre et se reconnaitre, et puis prendre du recul, en sous-groupes sur les facteurs et les conditions qui, à travers cette première activité, rendent possible ou qui freinent la coopération. Ça se passe bien. En sous-groupe, ils en discutent. Mise en commun. Les participants ont relevé plein de choses importantes et nécessaires pour que le climat permette la coopération. Et avec les élèves, il y a des idées d’adaptation. Hop, on sort un document « Pour favoriser la coopération » qui structure et fait trace des facteurs psycho affectifs et matériels auxquels il faut veiller, s’il y a un désir de faire classe coopérative (un préalable évident sauf que souvent ce ne sont pas les enseignants qui décident de faire un Conseil dans leur classe, c’est imposé.).
Personne sur son GSM ou en train de corriger des interros ou de lire son journal ou de dire « ça sert à rien, j’ai déjà essayé ». Vraiment ça démarre bien.
Après un accord formel sur les règles de base pour travailler ensemble, reprises dans un document, je les affiche et nous faisons un premier Conseil. Parce que le Conseil, c’est la clé de voute d’une classe coopérative. C’est là qu’on prend des décisions, des responsabilités. Et comme on a que deux jours de formation, elles ne vont pas surgir de la vie du groupe, ben, on en propose une série : Local (disposition, clé), chien de Berger, Affichage, Matériel, Vigilance des propos, Frigo pour les questions qu’on ne sait pas traiter directement, archivage (ce qu’on garde), Absent, Gardien du temps, Contact direction (ici y’a pas besoin elle est présente à la formation), Candide, Bibliothèque, La phrase du jour (ensemble). Y’a aussi un divers prévu à l’ordre du jour (OJ), mais ce n’est pas évident d’y inscrire un point quand on vit un premier Conseil qui peut paraitre un peu artificiel, avec les phrases rituelles (héritées, appropriées) peuvent paraitre infantilisantes, une présidente (oh le gros mot, il faudrait y revenir…) qui pour être au service du groupe, va devoir couper la parole à l’un ou l’autre et ça peut être choquant. Prendre la parole sans la demander, ou longtemps, ou souvent ou pour répéter ce que l’un vient de dire ou parler doucement avec son voisin semble souvent bien plus acceptable qu’un rappel au cadre. Il y a des « violences » qui passent mieux que d’autres. Je m’en mords les doigts…
Les responsabilités se prennent rapidement, avec quelques mots d’explication car elles sont liées à nos pratiques de la coopération et parachutées, ici, dans la formation. Ça roule ce Conseil. Rafik, le jeune prof de gym qui vient juste d’arriver, c’est précisément son premier jour dans l’école, il prend « bibliothèque ». Elle me semble simple à habiter. Je lui refile la caisse de livres. On voudrait bien récupérer tous les livres à la fin du jour 2, ça parait évident. Il y aura surement un temps bouquinage la prochaine fois. Et rien ne se passe avec cette caisse, est-ce que ça dit quelque chose plus largement de ce qui est en train de se passer avec les autres responsabilités ? On continue le programme. On distribue des textes sur les Conseils. On en parle. Pas beaucoup de remarques ni de questionnements ni de liens avec leurs expériences. Pourtant, dans la classe où se donne la formation, l’affichage montre qu’il y a de la coopération dans ces murs… L’institutrice reste extrêmement discrète, pas un mot sur sa manière de travailler. On ne va pas la chercher, elle a surement de bonnes raisons de ne pas raconter, devant ses pairs et sa directrice, et deux inconnus.
Puis, on vit des jeux coopératifs. Pause-café. Comme le programme est quand même bien chargé et que c’est vrai que faire la bibliothèque à la pause, on est en droit de ne pas y penser sinon, est-ce une pause ? Je me permets de rappeler à Rafik qu’il est responsable bibliothèque… Alors, directement, il sort de la caisse deux piles de livres et les dépose sur la table. Je pense : « Il les dépose bêtement. » Évidemment que ce que je pense transpire un peu… Je sais que je peux foirer même sans rien dire.
À la fin de la journée, y’aura un deuxième Conseil pour décider ensemble de ce qu’on fera le jour 2. Et il y a un tour des responsabilités. J’y critique la responsabilité Bibliothèque et en le faisant je me rends compte que je foire. Il n’y a pas que l’écart entre ce que je mets derrière prendre une responsabilité et ce que Rafik y met. Il y a aussi un écart terrible qui me surprend : pour lui, une bibliothèque, c’est un meuble. Je tente de faire une réparation quand on passe au point plan de travail pour le jour 2 en l’invitant à proposer des activités de coopération, car en éducation physique, il y en a des activités pour apprendre à coopérer. Et parce que c’est quand même dur en formation de rester assis toute la journée, sur une chaise, dans une classe, à devoir non seulement écouter, mais en plus participer. C’est drôlement fatigant les pédagogies actives.
Le mal est fait. J’ai blessé Rafik. Devant tout le monde. Même si pour moi, c’est le bon endroit le Conseil pour critiquer la responsabilité…, mais ça ne se « comprend » pas d’un coup de cuillère à pot. En plus, franchement, tout le monde s’en fout de lire des livres de pédagogie… et c’est nous qui voulons les amener dans notre énorme valise pleine de matériel.
Cette histoire fait des remous. Les collègues sont très solidaires. C’est bien ça, la solidarité. « Si j’avais une idée, de comment il fallait faire la bibliothèque, je n’avais qu’à le dire. » Ce serait quand même plus simple. J’aurais aussi pu le faire moi-même.
Le jour 2, pour le plan d’apprentissage, les enseignants voulaient tout faire tous ensemble… Il y a eu un moment pour des jeux de société coopératifs : le jeu dépassait le temps prévu et le nombre de joueurs présent étaient bien supérieur au nombre de joueurs pour le jeu. C’est surement pour ça que l’enseignante qui animait ne m’a mise dans aucun groupe. Ah, l’isomorphisme, ça promet…
À la pause, un petit groupe a commencé a préparé la fancy-fair qui était programmée le weekend suivant. Y’avait pas de présidente, mais y’avait une cheffe autoproclamée. Une organisation d’une sauvagerie… Mais, ça marche toujours, on fait comme ça chaque année. Ah le transfert, c’est comme pour les élèves, ce n’est pas automatique.
Faut pas être trop fragile ou avoir une chouette soirée en perspective après une journée de formation. Heureusement, on n’y va pas tout seul. Et ça ne foire pas chaque fois !
Notes de bas de page
| ↑1 | https://www.icem-pedagogie-freinet.org/accueil-plan-de-travail |
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