« Ce qui est fait pour nous sans nous est fait contre nous. »
Cette phrase vous accueille sur le site web du collectif Mémoire coloniale et lutte contre les discriminations*, un collectif qui organise des visites guidées décoloniales dans les villes, et qui a beaucoup
à (re)dire à l’enseignement de l’histoire coloniale en Belgique.
Notre logique n’est pas de parler uniquement de l’histoire coloniale comme d’une histoire. On parle surtout de mémoire coloniale, des traces que cette histoire coloniale laisse. Et du lien entre cette mémoire et l’actualité, et ce que les populations afrodescendantes sont en train de vivre en Belgique, entre cette mémoire et les relations internationales qu’on entretient aujourd’hui. On trouve chaque fois quelque chose qui nous ramène à l’actualité.
Ce que nous appelons mémoire coloniale, c’est ce que ces traces-là racontent de notre société aujourd’hui, et ce qu’elles produisent comme discrimination. Les traces du colonialisme sont pour nous des éléments de colonialité qui créent aujourd’hui des rapports inégaux entre les humains.
Nous intervenons dans les classes, mais nous avons un public beaucoup plus large. Nos animations sont variées, les profs nous indiquent leurs besoins et nous construisons notre intervention avec eux.
Les sujets abordés peuvent aussi dépendre de la localisation de l’école. On a fait une intervention dans une école à Etterbeek. Commune où se situe le quartier des casernes, où il y a des militaires qui ont joué un rôle dans la conquête coloniale. Ils ont commis énormément de crimes qui sont très documentés. On a construit notre intervention en lien avec le quartier dans lequel se trouvait l’école, avec ce que les élèves voyaient autour d’eux en y venant : les noms de rues et des places, etc.
Ces traces sont aussi les traditions qui vivent dans certains coins de la Belgique. Je me souviens d’une intervention qu’on a faite dans une école à Ath, en collaboration avec une troupe de théâtre qui jouait une pièce, Colonialoscopie. Cette pièce satirique montrait une série de stéréotypes en lien avec la colonisation. On intervenait après pour réfléchir avec les élèves à ce qu’ils y avaient vu. À Ath, dans le carnaval, un des personnages s’appelle Sauvage. Il est grimé en noir, avec des plumes et des chaines… tous les stéréotypes de l’esclave. Dans la pièce de théâtre, il y avait aussi un personnage grimé en noir. La question du grimage s’est donc posée durant la discussion. Nous avons voulu interpeler les élèves sur cette tradition. Le fait qu’on questionne la tradition du Sauvage a été très mal perçu par les élèves qui disaient que le Sauvage était un personnage bienveillant, positif. Iels n’étaient pas du tout disposé·es à remettre en question cette tradition qu’iels considéraient comme étant la leur. Nous étions justement partis du point de vue que le Sauvage d’Ath n’était pas leur tradition, car il datait de 1850, ancré donc dans un contexte particulier d’esclavage puis de colonisation par l’Europe. Les élèves sentaient leur tradition attaquée. Nous avons dû mettre fin à l’animation, ce n’était plus possible d’avancer.
C’est rare que ça se passe aussi mal, mais c’était révélateur aussi d’une tradition tellement ancrée dans la population que les gens la voient comme une institution intouchable. Déboulonner ces institutions-là, c’est lent, on ne va pas y arriver du premier coup. Pour voir les premiers signes de ce qu’on fait comme travail, il a fallu attendre des dizaines d’années. Aujourd’hui, par exemple, le personnage du Sauvage est remis en question par la ville d’Ath et a été modifié.
Durant d’autres animations, j’aborde la question de l’espace public et du racisme qu’il peut refléter. Je questionne avec les élèves la place qu’on laisse, dans notre espace public, aux personnes qui ont joué un rôle négatif dans l’histoire coloniale. Je pense notamment au commandant Lothaire connu pour avoir commis des atrocités et qui a une avenue à son nom à Etterbeek. Nous n’avons pas une posture radicale sur la question du retrait, mais je cherche à questionner avec les élèves ce qu’on a dans l’espace public et la pertinence de continuer à y voir tel ou tel personnage qui a joué un rôle criminel. Si on retire tout, est-ce qu’on ne perd pas l’histoire ? Ne vaudrait-il pas mieux laisser ces traces pour qu’on se souvienne de cette histoire coloniale ? C’est une question qui revient souvent. Au collectif, nous répondons qu’après la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, les régimes qui avaient gagné la guerre ont décidé de retirer tous les symboles nazis de l’espace public allemand. Cela n’empêche pas qu’on soit toujours au courant de la Seconde Guerre mondiale et des crimes commis par les nazis. La comparaison avec la Shoah a déjà suscité des réactions négatives chez des élèves — on en arrive parfois à une sorte de concurrence des mémoires, que nous refusons. Pour le collectif, la colonisation est un crime contre l’humanité.
Jusque très récemment, la mémoire coloniale belge n’était pas forcément enseignée dans les écoles francophones. L’enseignement de l’histoire coloniale de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi n’a été rendu obligatoire qu’en 2022. Avant cela, seule la colonisation devait être enseignée, et beaucoup de profs choisissaient d’enseigner la colonisation française, la colonisation de l’Amérique avec Christophe Colomb… Nous avons longtemps milité pour que l’histoire belge soit enseignée. Nous attendons encore les effets de ce changement, car les enseignant·es doivent le mettre en application, être formé·es, etc.
Nous, on demandait à la ministre de l’époque que l’enseignement de ces questions-là soit entamé beaucoup plus tôt. Les enfants, dès la crèche et la maternelle, se rendent compte que leurs camarades ont une couleur de peau différente, un nom différent, etc. Les stéréotypes et les préjugés naissent très tôt. On ne parle pas d’enseigner l’histoire coloniale, les mains coupées et Léopold II, dès la maternelle, mais de commencer à parler de la différence et de la diversité dans la société, avec des méthodes pédagogiques adaptées. Pour qu’en fin de secondaire, les élèves qui entendent parler de l’histoire coloniale ne soient pas perdus face à cette histoire-là, qu’il y ait un continuum.
Beaucoup de Belges ont donc grandi sans savoir que la Belgique avait eu une colonie, et vous pouvez encore trouver des écoles où personne n’a entendu parler de la colonisation belge. Dans ce cas, les élèves arrivent avec leurs expériences personnelles, et leurs histoires de famille : « Mon oncle qui était au Congo, n’était pas une mauvaise personne. » C’est ce que l’on appelle la personnalisation de la question coloniale. Nous évitons d’entrer dans ces discussions, et nous mettons toujours des balises claires, en annonçant que la colonisation est une affaire systémique. Des personnes inscrites dans ce système ont pu faire des choses positives, mais leurs actions individuelles n’ont pas influencé la nature du système. Il faut prendre le temps de déconstruire ces expériences personnelles transmises par les familles, certains documentaires, certains livres. La colonisation n’est pas une affaire personnelle, on se base sur des travaux scientifiques pour atteindre un certain degré d’objectivité.
En termes de liens avec le présent, nous parlons des relations internationales dans lesquelles la Belgique est impliquée. Nous utilisons régulièrement le documentaire Caoutchouc rouge, rouge coltan comme outil pédagogique. On part de l’histoire coloniale avec les mains coupées et on arrive à l’actualité. On essaie de montrer qu’il y a une continuité. Nous défendons comme idée que la colonisation n’est pas terminée, elle a juste changé de forme. Avec la guerre à l’est du Congo, on fait aussi le lien avec l’histoire coloniale : comment est-ce que ce conflit a un lien avec notre histoire coloniale belge ici et comment est-ce que cette histoire a influencé ce conflit-là.
Nous cherchons aussi à faire comprendre que colonialisme et capitalisme sont liés. Pour comprendre l’un, il faut comprendre l’autre. Qu’on parle de colonialisme ou de néocolonialisme, il y a une volonté d’avoir accès à des ressources pour les besoins de quelques-uns, au détriment des populations.
En intervenant dans les écoles, nous voulons renverser quelque chose. L’enseignement actuel construit un sentiment d’infériorité chez les enfants et les jeunes issu·es des communautés immigrées et postcoloniales, parce que ces élèves-là sont perçu·es dans l’histoire comme étant issus de populations qui ont été découvertes, dominées, ayant toujours subi l’histoire. Et, chez les élèves blancs, même sans le vouloir, on crée un sentiment de supériorité.
« Ce qui est fait pour nous sans nous est fait contre nous. »
Décoloniser l’apprentissage ne doit pas se faire qu’en histoire ! Il y a matière à décoloniser dans tous les cours : en étudiant d’autres auteurs, en montrant que l’intelligence vient aussi des populations noires, arabes, asiatiques. Elle n’est pas qu’européenne. Quand on enseigne que les Arabes ont créé l’algèbre, ou que les os d’Ishango, trouvés par des Belges au Congo, sont une des plus vieilles traces de mathématiques de l’humanité, on dit aussi que les populations colonisées avaient une civilisation, qu’elles ont contribué à l’histoire de l’humanité. Or l’enseignement d’aujourd’hui les invisibilise complètement. Nos interventions visent à rétablir cet équilibre, et faire en sorte que les enfants racisé·es se sentent autant impliqué·es dans l’histoire de l’humanité que leurs camarades blanc·hes. Au bout du compte, l’objectif c’est un mieux vivre ensemble ici en Belgique, que toutes les populations qui vivent sur ce territoire vivent de manière égale et équitable.