Mes fictions

Dans le métier, il y a beaucoup d’histoires qui circulent. Ainsi, le ministère récite désormais celle de l’action pédagogique scientifique fondée sur des enquêtes robustes, avec prescriptions quantifiées si possible : « 30 minutes de sport quotidiennes, 10 problèmes de maths par semaine, 90 mots lus par minute… »

Pour certains collègues, c’est rassurant d’entendre ça et je le comprends un peu. J’aime bien l’idée qu’on se raconte des histoires à peu près sans rapport avec ce qui se passe vraiment, mais qui nous font agir et tenir le coup. On sait bien que c’est un peu bancal, mais il vaut mieux croire ça, alors on accepte l’illusion.

Moi, ma fiction serait que je me lève pour des jeunes qui n’ont pas la même enfance que celle que j’ai eue. J’ai toujours travaillé dans des quartiers pauvres, je suis content de rencontrer des personnes que je ne ferais sans doute que croiser sans ce travail, de les rencontrer avec une préoccupation commune, leur enfant, et en général avec une indignation commune, la destruction de l’école publique. Je me rappelle d’un livre sur Mai 68 : l’autrice présentait cet évènement comme une abolition temporaire des barrières sociales (Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures). C’est un regard vraiment petit-bourgeois, mais pourquoi pas.

Quel est le revers de cette histoire ?

Forcément, je suis déçu quand la réalité ne colle pas avec ma petite histoire. Chaque année, la plupart du temps, ça ne colle pas trop avec les représentants de classe moyenne de la classe. Ces enfants-là s’ennuient et m’ennuient, nous travaillons trop lentement pour eux, nous rappelons des choses qu’ils savent déjà, mais que je ne les laisse pas dire, car la classe n’est pas un lieu où consacrer leur érudition.

Mais, ça coince aussi quand les autres enfants ne se montrent pas conformes à leur essence supposée.

Le problème s’est posé autour du texte libre.

« Si le texte est libre, il n’est pas libre n’importe comment. »

Au début de ma carrière de prof, j’avais tenté de faire apprendre l’écriture par l’apprentissage du portrait, du dialogue… Les résultats étaient décourageants. La pratique du texte libre a permis de donner sens à l’écriture. Les enfants écrivent tous les jours vingt minutes en arrivant en classe le matin. J’ai varié les tâches : brouillon, reprise, copie à l’ordinateur… afin de me ménager un temps de discussion avec chaque enfant autour de son texte. Cet entretien individuel ne va pas de soi avec des enfants de huit ans, c’est une façon de donner de la valeur au texte. Je discute avec eux de leur intention, avec cette phrase clé : « Nous devons comprendre pourquoi tu tiens à ce texte. » Une fois terminé, les enfants lisent le texte s’ils le souhaitent, puis un des textes est choisi, puis revu ensemble.

La révision collective est l’occasion de permettre aux enfants de s’approprier des techniques d’écriture : dessiner les épisodes de son histoire, comme des cases de BD, afin de s’assurer que rien ne manque ; enrichir son texte en ajoutant des phrases jumelles, des variations de phrases déjà écrites ; faire parler ses personnages comme au théâtre… C’est aussi un moment où l’enfant est considéré comme auteur, interrogé sur ses intentions, loué sur la qualité de ses trouvailles.

Libre pour quoi ?

Mais, si le texte est libre, il n’est pas libre n’importe comment. J’ai en effet trouvé de bonnes raisons pédagogiques pour orienter la consigne. Il m’est apparu que les textes de fiction posaient des difficultés majeures aux enfants, et qu’il était bien préférable d’en rester, pour un premier temps, à l’expérience vécue. Dans le récit d’imagination, il y avait beaucoup d’éléments à prendre en compte : faire vivre des personnages, les situer, dérouler une histoire cohérente, échapper à l’imitation servile des modèles… La consigne est donc devenue : « Écris ce que tu veux… pour raconter un évènement de ta vie, une impression, une pensée. »

Donner la possibilité, à l’école, de mettre en forme ses expériences personnelles, produit des effets très libérateurs. Chaque année, je vois les élèves qui ne donnent pas sens à l’école se transformer parce qu’on a reconnu que ce qu’ils vivent a de la valeur. Je me souviens d’un élève mutique qui s’était mis à parler à voix haute en classe après le choix de son texte, d’une autre qui semblait à cent lieues de ce qui se passait, mais qui avait compris cette possibilité de ressaisir sa vie par l’écriture. Ça a un côté vrai.

Cette année, pour la première fois, des élèves n’écrivent pas des choses réelles. Ils écrivent les récits de leur vie rêvée, des voyages, des sorties au stade, au concert, qu’ils nous donnent pour vraies. Ou alors ils écrivent peu, trop rarement, pour les grandes occasions. Je ne savais pas comment réagir. La raison de ces évitements me semblait trop évidente. Un quotidien dont on hésite à parler. Dont on se dit aussi peut-être qu’on n’en parlerait pas « comme il faut », pas avec les mots de l’école, avec des mots qui seraient repris. Le dispositif libérateur se retourne ainsi en son contraire : l’écriture scolaire dépossède du plus intime.

Un jour, alors, j’ai dit à Ben d’oublier pour une fois les voyages en Argentine et je l’ai interrogé pour que nous écrivions le texte ensemble. C’est moi qui écrivais à partir de ses réponses. Ça a donné Le café de mamie, un texte où Ben décrivait le café, les tireuses, les percolateurs, où il nous disait qu’il aidait à servir (c’était peut-être faux, mais ça faisait bien), où il racontait que sa mamie accueillait la CGT[1]La CGT est un syndicat ouvrier français longtemps proche du parti communiste. dans son café derrière la Bourse du Travail.

Moi, j’étais très content du résultat. Mon image fantasmatique du peuple sous la forme la plus accomplie. Je ne sais pas si Ben a vraiment aimé.

Je pense à une phrase de Godard, dans un contexte sans commune mesure : « Les Palestiniens ont le documentaire, les Israéliens ont la fiction. » Manière de souligner les rapports entre fiction et domination : certains peuvent rêver à l’ailleurs, d’autres doivent nous témoigner de leur souffrance pour que nous nous puissions nous indigner.

J’ai droit à la fiction, mais pas eux. J’attends qu’ils me confirment ce qu’ils sont selon moi afin de me rejouer les classiques prolétariens en couleur sépia. 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 La CGT est un syndicat ouvrier français longtemps proche du parti communiste.