En classe PI, les statuts, rôles et fonctions sont travaillés afin de donner une place à chacun·e. Ils sont ajustés aux possibilités de l’enfant, à ces désirs, viennent faire tiers.
Les métiers relèvent du faire, concrètement, et peuvent avoir beaucoup de sens pour l’élève. Cette institution se matérialise par le tableau des métiers affiché en classe.
«L’école est obligatoire : la présence physique des enfants n’a pas de signification particulière. Combien sont vraiment là avec leur désir? […]. Or rien ne se fait sans désir. Ils n’entreront en classe que lorsqu’ils sauront sur quel pied danser, quand ils sauront ce que les autres attendent d’eux (rôles) et ce qu’ils sont en droit d’attendre des autres (statuts). Quand ils auront une fonction définie, une responsabilité, peut-être se sentiront-ils membres d’un groupe. Alors, et alors seulement, on pourra parler de groupe coopératif. Donc 26 métiers à trouver[1]C. Pochet et F. Oury, Qui c’est l’conseil ?, 1979..»
Il y a des métiers liés à l’organisation pratique (distribuer les cahiers, arroser les plantes, etc.), d’autres liés aux institutions (président du QDN ? secrétaire du conseil…) et des métiers plus singuliers, liés au désir d’un enfant, parfois à ses problèmes. Comme Leila qui a choisi le métier consistant à ouvrir les petits pots du coin peinture, alors qu’elle avait passé deux mois à refuser de peindre au risque de se salir les mains… Ce métier a-t-il été une manière de maitriser ce qu’elle craignait, ou un progrès, une victoire sur les empêchements ?
Par ailleurs, les métiers sont en lien avec les ceintures de comportement, le niveau d’autonomie et la liberté possiblement accordée. Un métier doit être réalisable sans danger, notamment en cas de circulation dans l’établissement. On doit pouvoir faire confiance à l’enfant. Des responsabilités sont alors attendues et confiées.
Et bien sûr, les métiers sont en lien avec le Conseil : il y a des comptes à rendre au groupe. Le métier attribue une fonction à laquelle l’enfant n’est pas collé, il va parler en tant que et avoir du pouvoir. C’est une inscription institutionnelle qui lui permet d’appartenir à la classe comme sujet singulier.
« L’organisation de la classe basée sur le partage des responsabilités va délimiter ainsi des secteurs où chaque élève de service fera l’apprentissage de cet espace social. La classe se trouve alors partagée entre de nombreux secteurs de responsabilités qui sont autant d’espaces ambigus, générateurs de conflits souvent, mais qui permettent à chaque enfant de se situer les uns par rapport aux autres et surtout par rapport à l’ensemble[2]F. Oury et A. Vasquez, Vers une Pédagogie institutionnelle, 1967.. »
Le métier est une médiation, institution obligeant à la réciprocité des échanges. Imbert en rappelle le sens par l’étymologie latine : medio, mediare, partager entre deux, s’interposer. « C’est parce que sont articulés des dispositifs de médiation qui appellent à l’interdit de toute fusion-confusion, à la rencontre, à l’échange, qu’un moi peut s’engager à supporter un partage, à s’engager dans un réseau symbolique comme un-parmi-d’autres[3]F. Imbert, « Petit vocabulaire raisonné pour comprendre la médiation. Suivi de quelques monographies », dans Un itinéraire en pédagogie institutionnelle, 2018.. »
Cette médiation est matière à symbolisation, oblige à entrer dans la chaine verbale du groupe. Elle a à voir avec la Loi et avec le désir. Il y a là quelque chose à travailler, à réguler : non pas à résoudre, on ne règle pas tout en Conseil. Il va y avoir du conflit avec un métier, mais on va apprendre à le gérer.
En maternelle, avec des petits-moyens (3-4 ans), comment attribuer les métiers ?
Ce jour-là, au Conseil, prenant la parole dans la rubrique concernée, j’expose un problème : « Le matin, j’oublie ou n’ai pas le temps d’installer les étiquettes de présence. Du coup, en arrivant, des enfants les réclament, râlent, et quand on se regroupe, c’est compliqué pour ceux qui doivent faire le métier de l’appel. »
Des enfants proposent d’aider, de les poser sur le banc parce que la table est trop petite, les étiquettes tombent. Qui va s’en occuper ? On décide de créer un métier. Mais, on convient qu’il faut le faire avant l’arrivée des autres, et donc être inscrit en garderie le matin. Martin et Sarah sont volontaires et tout à fait légitimes. Parfait !
Pourtant, le lendemain, attroupement, pas d’étiquette sur le banc, ils n’ont pas fait leur métier, d’autres veulent les aider… et on ne s’y retrouve plus. Déception.
On voit qu’ici la décision prise en Conseil pourrait résoudre un problème à condition de prendre forme dans la réalité. Il arrive que les décisions soient difficiles à appliquer…
Les enfants étant jeunes, ils oublient de faire leur métier. En début d’année, je ne peux leur laisser à eux seuls la responsabilité de le mettre en œuvre, je dois donc les accompagner. Dès le lendemain matin, je leur rappelle leur responsabilité, je leur montre même comment faire, sur quel banc poser les étiquettes et comment les poser à l’endroit, en le faisant avec eux. Au bout de quelques jours, ils sont autonomes. On voit qu’ici aboutir à la mise en œuvre d’une décision, un nouveau métier, c’est aussi la responsabilité de la maitresse d’accompagner, de donner le temps et l’espace pour le faire, et de s’y coller pour la faire vivre.
« Les décisions seront appliquées par tous y compris le maitre avec plus de rigueur que les enfants pour renforcer l’authenticité de ces lois communes.[4]F. Oury et A. Vasquez, Vers une Pédagogie institutionnelle, 1967. »
De fait, le problème est posé par la maitresse, mais avait été verbalisé plusieurs fois en classe et résolu plus ou moins sur le moment. L’ayant vécu, les enfants savaient de quoi on parlait, ont pu en discuter et faire des propositions. Le Conseil permet de verbaliser ce qui est vécu, symboliquement, d’instituer : je note dans le cahier de Conseil, j’affiche sur le tableau des métiers…
Nolwen s’est emparé de la carafe de la classe. En 2e année, alors qu’il avait convoité ce métier l’année précédente, il se précipite pour remplir la carafe, servir les autres, et cela en dehors de toute concertation du groupe. Personne ne semble le contredire, il est en position de pouvoir le faire, les petits prennent l’habitude de s’en remettre à lui pour aller boire, il est toujours prompt à ouvrir le robinet et se saisir de la carafe avec application. Je laisse faire. Je lui dis qu’il pourra en faire son métier et le renvoie au Conseil. Rien au premier Conseil de l’année et j’ai oublié aussi. Au conseil suivant, Nolwen est absent. Le métier carafe est demandé. Alors j’interviens pour ne pas qu’on lui voleson métier, j’inscris Nolwen pour le métier de la carafe puisqu’il le fait effectivement. « C’est bon ? Est-ce que quelqu’un n’est pas d’accord ? Alors, c’est validé. » Abus ? Au Conseil suivant, Nolwen demande à changer de métier…
L’enfant est venu ici transgresser en quelque sorte la règle qui veut que ce soit le Conseil qui attribue les métiers. Il a pu se saisir du métier, d’un espace (lavabo), d’un rôle, dans ce temps à usage personnel. J’ai pris la parole à sa place, mais pour exprimer son désir. Cette décision est venue valider, collectivement, ce qui a déjà pris forme dans la réalité et protéger cette initiative puisque le métier attribué symboliquement est protégé par la règle « on n’empêche pas l’autre de faire son métier ». En début d’année, cette dynamique coopérative impulsée par les moyens est très importante pour moi, je prends cette décision toute seule, mais en faisant ce choix, je prends soin aussi de la classe.
Ce métier consiste à distribuer les gobelets situés dans un charriot à roulettes au moment jus de fruitsau regroupement dans la matinée. Chaque gobelet amené de la maison est marqué du prénom, est souvent à l’effigie de personnages de dessins animés connus de tous. C’est un métier très prisé. Comment décider qui peut faire ce métier ? Le Conseil a convenu une priorité à l’enfant qui n’a pas encore de métier. Et, dans ce cas-là, l’enfant capable de lire les prénoms, ou au moins d’associer initiales et prénoms afin de les distribuer correctement. Généralement, ce métier est attribué aux plus grands. C’est Luna et Théo qui le font. Ces critères sont signifiés à Gabin qui insiste régulièrement au Conseil des métiers pour être distributeur des gobelets. En plus cet enfant est petit, fait des bêtises, est très agité, impatient ou jette son verre. Mais au fil des semaines, pendant la distribution, il devance les enfants responsables en nommant le ou la propriétaire du gobelet saisi. Au vu de sa persévérance, Luna propose que Gabin puisse faire ce métier avec elle, pour essayer. Cette pratique du binôme petit-moyen pour apprendre à faire son métier s’est instaurée dans la classe l’année précédente. Luna avait pu en bénéficier et le vivre, elle peut maintenant penser à cette solution. C’est ainsi que Gabin accède à cette responsabilité, même sans savoir lire, il reconnait les gobelets de ses camarades et fait très bien son métier. Ainsi les critères peuvent évoluer et le désir d’un enfant entendu. De plus, prendre cette place lui a donné un rôle, il est devenu acteur et moins agité. Le critère de la lecture était probablement le désir de la maitresse : d’une part, je pensais nécessaire d’utiliser les prénoms (je n’avais pas mémorisé tous les personnages) et d’autre part, je devais m’imaginer que cela leur donnerait envie d’apprendre à lire… Or, le métier a une vraie utilité pour la classe, si un enfant trouve une stratégie différente pour bien le réaliser, alors le Conseil peut le valider, mettant de côté les projets imaginaires et non sus de la maitresse…
Notes de bas de page
| ↑1 | C. Pochet et F. Oury, Qui c’est l’conseil ?, 1979. |
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| ↑2, ↑4 | F. Oury et A. Vasquez, Vers une Pédagogie institutionnelle, 1967. |
| ↑3, ↑5 | F. Imbert, « Petit vocabulaire raisonné pour comprendre la médiation. Suivi de quelques monographies », dans Un itinéraire en pédagogie institutionnelle, 2018. |