Micro-déplacements

Septembre 2022, classe de première secondaire différenciée. Onze élèves en échec scolaire.

Tiago arrive sept jours après la rentrée des classes. Nous apprenons qu’il s’est fait renvoyer de l’école où il était. Une exclusion définitive après sept jours d’école, cela nous semble très violent et nous nous demandons ce qui a justifié ça. Il ne semble pas à l’aise dans son corps et son visage est agité de tics nerveux. Des gestes et des mots sortent de lui qu’il n’a pas l’air de contrôler. Après quelques jours, l’éducateur vient nous parler de lui, car il fait des doigts d’honneur, dans la cour, à des élèves qui font deux fois sa taille. Ce comportement nous laisse perplexes. Dans la classe souvent il marmonne des insultes. La mise au travail est presque impossible, surtout s’il doit travailler en groupe. Quand je donne une consigne à la classe, je constate qu’il n’écoute pas. Il ne cesse de regarder autour de lui comme s’il se sentait agressé par le regard des autres. Parfois, il se plonge dans une activité solitaire : jouer avec un objet, gribouiller… Mais ça ne dure jamais longtemps parce qu’il fait en même temps de bruits de bouche dont se plaignent ses voisins.

Les élèves d’origine magrébine se plaignent souvent de lui, car il « dit des mots arabes alors qu’il est même pas arabe ». Il est traité de raciste.

Au « quoi de neuf ? », souvent, il parle de jeux vidéos. Je comprends petit à petit qu’il y joue plusieurs heures par jour ; je le croise un matin, il joue sur son smartphone en marchant vers l’école, indifférent à tout ce qui l’entoure.

Un jour nous avons une discussion collective sur le thème des insultes. Il dit que c’est surtout à la maison qu’il en entend. Un autre jour, il dit que son père le frappe avec une ceinture.

Tiago ne semble pas avoir d’amis dans la classe. Les autres élèves ne veulent pas faire les travaux de groupe avec lui, demandent à ne pas être assis à côté de lui.

Un jour, je me rends compte qu’il est capable de faire de tête des multiplications assez complexes : un nombre à trois chiffres multiplié par un nombre à deux chiffres. Il regarde les chiffres pendant longtemps puis me donne la réponse. Je vérifie à la calculatrice. C’est toujours juste.

Aux évaluations, en général, il ne répond à rien ou alors complètement à côté de la plaque.

« Qui sait quelle porte ça peut entre-ouvrir, à l’intérieur ? »

Je constate qu’il est très difficile d’avoir une discussion avec lui, même en l’absence du reste de la classe. Son attention est captée ailleurs, il ne répond pas aux questions, parle par demi-phrases, souvent incompréhensibles. Parfois, je l’invite à rester quelques minutes de plus dans la classe quand les autres descendent pour la récréation, pour terminer un exercice ou finir une explication. Il accepte volontiers. Au début de l’année, il a dit : « Regardez mon écriture, elle est moche madame. » Je lui ai proposé des exercices de calligraphie. Ils sont dans une petite farde que je lui donne et qu’il me rend quand il a fini. Quand j’oublie de la lui donner, il me la réclame. J’ai l’impression que ça a de l’importance pour lui, cettepetite transaction.

Président

Durant l’année, Tiago a pris de plus en plus de responsabilités. Depuis le début de l’année, il préside le « quoi de neuf ? » Je suis épatée par son comportement à ce moment-là. Il est face à la classe, il est complètement focalisé sur sa mission. Il est, comme rarement, vraiment parmi nous. Il me semble tout à coup être comme en contrôle de quelque chose, une petite chose, mais cela me semble énorme. Il réclame le silence, maladroitement, mais avec patience. Les premières fois, je lui fais remarquer qu’il peut réclamer le silence sans agressivité. Il essaie, ça évolue. Personne n’a jamais songé à réclamer cette responsabilité : c’est la sienne.

Il est aussi le premier à se proposer comme président du Conseil. Il écoute avec attention les conseils que je lui donne. Le Conseil dure quarante minutes. Il reste concentré. Il n’a plus de tics nerveux. Il enregistre les Conseils et les met en application la fois d’après.

Un jour, alors que Tiago préside le Conseil, Aminata qui s’est inscrite au « je critique/je félicite » s’adresse à lui et dit : «Désolée, mais je te critique, Tiago, parce que tu fais des bruits avec ta bouche. » Tiago reconnait la chose et s’excuse.

En avril, au Conseil, je propose des règles pour le « quoi de neuf ? » : écoute, confidentialité, moqueries. Il n’oublie jamais de les lire. Il insiste sur « on ne se moque pas ». Cette petite phrase, il s’est mis à l’utiliser à d’autres moments — lui qui n’est pourtant pas en reste en matière de moqueries. Il dit : « Hé là, on ne se moque pas. »

J’ai eu l’impression que ces institutions (le Conseil, le « quoi de neuf ? ») ont permis à Tiago de réparer, temporairement, petitement, sa relation aux autres qui était comme cassée. Que la farde de calligraphie lui a permis de créer un lien avec moi là où la parole ne le permettait pas. Quelque chose d’important s’est passé, je pense.

Secrétaire

Un autre élève dans cette classe est Ayman. Son comportement n’est pas très éloigné de celui de Tiago : dispersé, il semble constamment agressé par le regard des autres, et des mots souvent injurieux lui échappent à tout propos. Comme pour Tiago, des indices nous laissent pressentir une histoire familiale douloureuse, pesante.

Ayman ne travaille que très peu. Il a des instants fugaces de participation où je constate qu’il a des compétences assez solides en mathématiques. Mais la majorité du temps, il n’est pas en état de s’y intéresser. Son regard vole d’une personne à l’autre et il provoque conflit sur conflit.

Un jour, Ayman se propose comme secrétaire du Conseil. Pourtant le Conseil est généralement, pour lui, un moment de frustration et pour nous, une série d’occasions manquées. Le Conseil est le lieu où Ayman pourrait être confronté, par quelqu’un d’autre que ses profs, à ses comportements qui perturbent beaucoup le groupe. Mais il ne participe pas aux discussions et s’en fait souvent exclure à force d’interventions inappropriées. Ce jour-là, en tant que secrétaire, il reçoit une table, le cahier du Conseil et la mission de noter les décisions prises. C’est une tâche pas évidente. Il s’y applique pendant tout le Conseil, en écoutant attentivement les conseils que ma collègue lui donne à voix basse. Nous ne l’avons jamais vu concentré aussi longtemps sur quoi que ce soit — et pourtant il est là, dans le cercle avec nous, à tendre l’oreille pour bien comprendre de quoi il est question. À la fin, nous le félicitons. Il semble content de lui.

À la fin de l’année, Ayman et Tiago ont tous deux complètement échoué à leur examen et ils ont été renvoyés de l’école pour des faits qui ont eu lieu hors de la classe : des bagarres, des démolitions de matériel. Nous nous demandons où ils vont atterrir. Quel genre de lieu pourrait leur faire du bien ?

J’accorde beaucoup d’importance à ces changements de posture que j’observe quand un·e élève prend une responsabilité. Peut-être trop. Ce ne sont que des micro-déplacements, qui ne changent pas le rapport difficile qu’ils entretiennent avec l’école, avec les adultes ou avec leurs pairs. Mais pour ces élèves, j’aurais envie qu’il y ait plus d’occasions de prendre des responsabilités dans la classe. Il faut aussi qu’ils aient envie de s’en saisir… Alors je les vois vraiment, pour un moment, exister différemment dans le collectif. Qui sait quelle porte ça peut entre-ouvrir, à l’intérieur ?