Fermeture annuelle du 13 au 28 juillet : les commandes seront assurées jusqu'au 12 juillet et dès notre retour. Bonnes vacances !

Mieux qu’un logiciel : la relation

«Laborieux — marrant — pas si mal – haha — (smiley qui dort)» ont répondu mes élèves quand je leur ai demandé comment était notre premier cours en ligne. Si l’hybridation se passe bien avec mes classes de 4e, c’est surtout grâce à la relation déjà installée.

Le lancement des cours en hybridation dans mon école a trois grands avantages. Le premier : chaque élève qui en avait besoin a eu un ordi portable à sa disposition. Quel soulagement que la direction l’ait anticipé.

Le deuxième : les élèves viennent au moins une fois par jour à l’école (le matin ou l’après-midi, une semaine sur deux). C’est très pratique pour l’organisation des cours : ils peuvent recevoir des documents papier pour le cours en ligne ou remettre leurs travaux sans délai (et je ne suis pas encore vissée à mon ordinateur pour corriger).

« Faire réfléchir les élèves, pas leur faire avaler une matière. »

Le troisième : nous avons réorganisé les horaires pour permettre à chaque prof de se partager entre présentiel et distanciel (en tenant compte des préférences ou des contraintes des matières abordées).

La relation avant l’outil

J’ai d’abord cru que je devrais passer du temps à me construire des nouveaux outils pour les cours à distance ou faire plein de PowerPoint, des questionnaires interactifs, utiliser des logiciels… Mais, en donnant mes premiers cours, je me rends compte que mes connaissances de base en informatique (utiliser un traitement de texte, lancer une réunion ou partager mon écran) suffisent et que c’est bien la relation déjà construite avec les élèves qui est essentielle au bon déroulement de ces cours.

Avec ma classe de 4e que je suivais déjà l’année dernière, nous avons traversé des épreuves (dont un confinement!) et atteint des buts. On s’est déjà testés, énervés, réconciliés et on a surtout déjà bossé, produit, appris ensemble. Même si tout n’est pas au beau fixe, une relation de confiance est amorcée, ce qui me permet de leur donner cours sans devoir bloquer leurs micros (pour qu’ils évitent de couper le mien) ou leur accès au chat (où peuvent surgir des dérapages incontrôlés). L’imagination des potaches se déploie n’importe où et c’est plus facile de prendre avec humour le fond d’écran érotique d’un élève quand on le connait bien! De mon côté, ça me permet d’interpeler les élèves comme j’aurais pu le faire en classe : je sais qui je peux bousculer, qui je dois ménager.

Tout aussi précieux : les relations établies entre les élèves. C’est une classe formée depuis l’année dernière, ils connaissent tous le niveau d’humour de S., les pieds dans le plat de B., les coups de gueule de A. et le décrochage de Z. Si un élève n’est pas connecté, les autres s’en soucient et le contactent. Nous avons conservé notre conseil en présentiel où ils peuvent avoir des échanges sur les cours à distance : «M. X parle trop vite — Mme Y avance trop lentement — ils ne nous laissent pas assez/trop de temps.» Les ressentis sont contrastés, ça relativise les vécus. Et le collectif classe a un lieu pour exister.

Dialogue

Comme je donne toujours mes cours à distance depuis le local de classe vide, je découvre un côté agréable au silence qui m’entoure devant ma webcam : plus de grincement de chaise, de voix étouffées, de gestes parasites. Ce silence semble envelopper la parole du juste, la voix incontestée du maitre… Mais c’est précisément de contestations dont j’ai besoin pour développer ma matière! Sans les réactions des élèves, leurs critiques, leurs questions, comment m’assurer de ce qu’ils comprennent? Comment faire vivre leur esprit critique? Je me surprends à me réjouir en retrouvant les interventions intempestives de S. qui me coupe la parole à distance pour commenter le cours.

Pour vérifier qu’ils sont présents, je pose régulièrement des questions ouvertes pour lesquelles j’exige une réponse par élève dans le chat, un moyen de vérifier qu’ils sont bien à l’écoute (avec les difficultés de connexion, impossible d’exiger la caméra et je ne voudrais pas non plus les forcer à dévoiler leur intérieur). Mais ces questions ne sont qu’une partie du dialogue pédagogique que nous pouvons avoir.

En classe, les élèves osent m’interrompre (bon, pas trop quand même, laissez-moi finir ma phrase, hein!) me questionner, me contredire, formuler des objections et je n’ai pas peur d’argumenter mes positions, de leur reconnaitre des limites ou de les mettre en question. Je me rends compte que ce dialogue est au cœur de ma pratique et se fonde sur la relation que nous avons construite.

Irène Pereira dans son Bréviaire des enseignants[1]Pereira, Bréviaire des enseignants. Science, éthique et pratique professionnelle, éditions du Croquant, 2018. défend que la pratique dialogique (celle de Paolo Freire surtout) est ce qui distingue l’homme de la machine, c’est l’essence même de la relation humaine d’enseignement. Dernière nos écrans, nous pouvons rester des humains en relation parce que nous l’étions déjà avant, mais est-il possible de construire ce dialogue en ne se rencontrant qu’à distance? Cette pratique est fortement réduite et elle me semble difficile à construire si elle n’a pas été entamée en présence.

Ce qui me fait peur avec les cours à distance, c’est le renforcement du modèle de professeur technicien qui applique et exécute des programmes (scolaires ou informatiques). C’est le renforcement de la standardisation des cours en logiciels (le renforcement de l’evidence-based education comme le dénonce Irène Pereira) au détriment du dialogue critique mené par un professeur en recherche qui veut faire réfléchir ses élèves, pas leur faire avaler une matière.

Dans le fond

À l’intercours, j’ai surpris une conversation entre deux élèves, l’un disait : «Ouais, ma mère et ma sœur ont écouté en fait et, quand j’ai fini, elles disaient : “mais pourquoi t’as posé aucune question?” “Hé gros, c’est relou, c’était pas un cours où y avait moyen de placer une question!”»

Que ce soient les bruits ambiants de cris ou de cuisine qui empêchent l’élève d’ouvrir son micro pour réagir ou le contrôle d’un parent sur l’attitude d’apprenant de son enfant, l’environnement familial s’invite dans le cours. L’école est un lieu où les jeunes pourraient se sentir à égalité et ce n’est pas gagné, mais ils y sont au moins assis dans la même pièce sur les mêmes chaises (dont le confort varie d’une école à l’autre bien sûr). À distance, plus de premier rang ni de coin du radiateur…, mais les places sont loin d’être égales entre le fauteuil en cuir de gamer ou les bruits de casseroles derrière le canapé. Entre ceux qui jouent avec leur fond d’écran et ceux qui n’allument pas la caméra pour maintenir une connexion stable. Les grands écarts sont vertigineux, d’un point de vue matériel comme émotionnel. Venir en classe fait partie du mouvement d’émancipation que l’école peut offrir, les apprentissages intellectuels se vivent aussi physiquement, nécessitent un cadre, une relation dans lesquels les jeunes deviennent apprenants.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Pereira, Bréviaire des enseignants. Science, éthique et pratique professionnelle, éditions du Croquant, 2018.