Moins d’ordre, plus d’entendement

Pablo Neruda a écrit Le livre des questions[1]P. Neruda, Le livre des questions, 2008.. Quant à moi, je rêve d’ouvrir un livre des questions dans la tête de chacun des enfants avec qui je travaille à l’école des devoirs. C’est vrai quand même : « Comment les saisons savent-elles qu’il faut changer de chemise ? » Et, pourriez-vous me dire « où se termine l’arc-en-ciel, dans votre âme ou à l’horizon ? »

Ces enfants avec qui je travaille sont vissés à la tâche demandée par leur professeur. Certains avec le gout de la perfection, d’autres avec indifférence, d’autres en mode poissons noyés. Tous avec les points en ligne de mire. Qui est le plus fort, qui passera par le chas de l’aiguille, qui chutera lamentablement ? Peu comprennent pourquoi ils font, mais ils font. Que se passe-t-il dans ces têtes penchées sur la feuille ? Comprennent-ils que cela n’est pas normal ? Qu’apprendre, ce n’est pas ça, même quand on se débrouille tout seul ?

Le bureau des questions

C’est reposant un enfant qui applique la consigne sans broncher, mais c’est drôlement plus intéressant quand il ne la comprend pas, la trouve bête, a envie de faire autre chose avec les mots proposés. Au moins, on peut discuter, s’interroger, remettre en question. Mon travail principal me semble être de mettre tout le monde au travail de penser et d’éveiller les curiosités. Chaque enfant se pose en continu des quantités de questions, mais on n’a pas l’habitude d’en discuter. Le mardi, j’ai donc instauré le bureau des questions. Pendant la semaine, chacun note les questions qui le traversent, que ce soit par rapport à ce qu’il apprend à l’école ou à propos de tout autre chose. Nous en profitons pour lire quelques questions de Pablo Neruda, pour élargir le champ, nous initier à la poésie, cultiver la pensée divergente. C’est impressionnant comme ils sont forts pour trouver des questions poétiques et des réponses poétiques à toute question.

« Ils sont forts pour trouver des questions poétiques et des réponses poétiques à toute question. » 

Mais, la réponse n’est pas le plus important. Henri Michaux nous le rappelle : « L’enfance est l’âge d’or des questions et c’est de réponses que l’homme meurt. » D’ailleurs, lorsque je leur ai demandé à laquelle de leurs questions ils aimeraient trouver des réponses, j’ai fait chou blanc. Il faudra reprendre le sujet plus tard… Comment on se met en recherche, qui peut nous éclairer, et surtout semer le doute sur les réponses qui cadenassent le sujet : il y a toujours des questions derrière les réponses ! Ce qu’ils préfèrent, ce sont les questions poétiques, et certains sont inarrêtables quand ils ont compris le plaisir d’en formuler : « Comment on fait mot par mot, combien on fait bien par combien ? » « Pourquoi il n’y a pas d’herbe dans les transports en commun ? » « Est-ce que la terre peut être parallèle ? » « Lorsqu’il pleut, les nuages sont-ils tristes ? »

Des mots pour penser

Dans mon groupe, chaque enfant écrit régulièrement. Je multiplie les portes d’entrée dans l’écriture pour qu’ils apprennent à structurer leurs récits, organiser leurs idées, défendre leur point de vue, mettre en lumière leur imaginaire. Pour certains, il faut d’abord oser écrire des mots non attendus sur une feuille ! Et pour écrire des mots, chacun a besoin de mots. Dans la pratique des ateliers d’écriture[2]Ateliers développés par le Gfen et dans la formation Lire, écrire, créer aux RPé., que ce soit avec des adultes ou des enfants, on pratique la récolte de mots autour d’une idée à creuser, avec un principe sous-jacent qu’on n’écrit pas avec des idées, mais bien avec des mots, et que l’écriture a une matérialité beaucoup plus grande qu’on ne le croit généralement. Les enfants de mon groupe ont souvent trop peu de mots dans leur boite à outils francophone. Alors, nous faisons la chasse aux mots : mots qui chantent, mots qu’on trouve beaux, mots qui glissent bien, mots qui ronronnent, mots qui crient, mots qui sonnent bien dans les oreilles. On fait des nuages de mots. Il y en a pour tout le monde et le mieux, c’est de se les partager et de jouer avec eux !

Chacun a aussi besoin de mots pour parler et débattre. On peut s’entrainer à trouver, convoquer les mots que nous possédons pour défendre oralement nos opinions. De quoi ont envie de débattre les enfants ? Souvent, ils ne savent pas, mais on peut profiter de la vie du groupe pour saisir quelque chose qui les mettrait en mouvement.

L’année passée, filles et garçons étaient en bagarre permanente pendant les séances d’école des devoirs. Les invectives et les bics traversaient la table où ils se rangeaient toujours par sexe d’un côté et de l’autre. Nous avons instauré un moment de parole préparé où, de part et d’autre de cette table protectrice, chacun pouvait dire ce que, dans le fond, il reprochait à l’autre côté. Ce fut très instructif. Mais, ils ont dû plus tard se plier à l’exercice inverse : que pouvait-on bien trouver de positif chez les personnes de l’autre bord, parce que finalement, hommes et femmes sont condamnés à vivre ensemble sur cette terre. Les mots ont pris plus de temps à surgir, mais ils ont été en quelque sorte plus choisis. À faire un effort de pensée non spontané, le vocabulaire s’est enrichi et les phrases étaient mieux construites. Ils se sont étonnés eux-mêmes…
Puis, la vie a repris, chacun prudemment retranché avec les siens, et la table vous racontera que pas mal de choses ont continué à voler au-dessus d’elle, mais pas tout à fait de la même manière.

Lutter contre les trucs

Je me retrouve souvent avec des enfants coincés dans leurs tâches comme des sardines dans une boite. Ma tâche me semble être d’ouvrir la boite et de replacer le travail à fournir dans un contexte plus large, ce qui permet souvent de faire sens. Il leur est régulièrement demandé d’appliquer un truc pour répondre à la consigne : les reports dans les calculs écrits, la distinction entre a et à ou on et ont, la simplification de fraction. Mais, si un enfant ne comprend pas le sens caché derrière ces ficelles, seule sa mémoire est sollicitée et, une fois sur deux, il applique le truc à l’envers, ou il mélange les reports dans les différentes opérations, ou il ne voit pas que si on peut diviser les fractions par le même nombre au-dessus et en dessous, on peut multiplier les dessus dessous de la même manière.

Il ne suffit pas leur dire de quoi il s’agit réellement, il faut travailler avec eux à comprendre, à partir de toutes les représentations qu’ils se font de ce qui leur est demandé. Ça prend du temps, souvent on n’y arrive pas du premier coup, et je sais qu’il faut revenir plusieurs fois sur une notion pour qu’elle se niche avec bonheur dans les cerveaux. De toute façon, comme on ne peut pas tout revoir à l’école des devoirs ni remplacer les cours non donnés, il faut accepter l’incomplétude : le tout tout de suite est un leurre qui fait la sauce des boites à sardines.

Ainsi, comme cette année, encore plus que d’habitude, mon groupe était fâché avec la conjugaison, nous jouons beaucoup avec les verbes. Nous sommes restés longtemps à l’imparfait. C’est fou ce que l’imparfait porte dans son ventre ! On l’utilise tout le temps, sans se tromper, mais avec nous et vous, on dirait presque une langue étrangère. On ne sait pas très bien pourquoi on le choisit naturellement dans une phrase, mais on le mélange avec le passé composé quand on fait de la conjugaison. Impossible de retenir ses terminaisons barbares dans une colonne, mais quand on peut se permettre d’inventer des phrases impertinentes, ça va tout seul et on rigole bien. Il y a les actions longues et les actions courtes, les actions qui viennent avant, pendant, après les unes par rapport aux autres, la notion d’imperfection, le fini et le non-fini, le réel et l’imaginaire, la répétition…

Je me dis que si on épluche quelques bases des savoirs scolaires et qu’on y prend plaisir, quelque chose se met en place chez les enfants qui pourrait servir, de manière peut-être non consciente, pour d’autres savoirs enfermés. C’est un pari, qui a au moins le pouvoir de mettre un peu de sel et de poivre dans tout ça.

La chasse aux paralysies

Le but n’est pas de signifier aux enfants que rien n’est vrai dans ce qu’ils apprennent et qu’eux, enfants, n’ont pas à suivre les enseignements qu’ils reçoivent. Bien au contraire, mais il s’agit de transmettre que tout est interrogeable, que pour beaucoup de choses, ça dépend du point d’où on les regarde. Tout savoir devrait pouvoir être vérifié, ou remis dans son contexte, ou complété parce qu’il ne dit qu’une part ou se focalise sur un aspect des choses. Écrit ainsi, cela peut paraitre incompréhensible pour des enfants de 9-10 ans, mais je remarque qu’en fait, les enfants ont moins de problèmes avec la complexité que beaucoup d’adultes. Une part d’eux-mêmes réfute la simplification !

Par contre, il y a un grand travail à fournir pour leur faire prendre confiance dans leur capacité à penser par eux-mêmes. Bien sûr, ils réagissent quand je les provoque et leur dis que s’ils ne se mettent pas au boulot, d’autres seront très heureux de penser pour eux : « Ah ça non, personne ne peut penser à notre place ! » Ce n’est pas pour autant qu’ils s’autorisent à penser librement et s’en sentent capables : à l’école, on leur a souvent dit qu’ils étaient nuls ! Et comme on leur demande rarement de se mettre en recherche, ils doivent d’abord acquérir la conscience de la force de leur pensée. Une lutte permanente contre la peur de mal faire. 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 P. Neruda, Le livre des questions, 2008.
2 Ateliers développés par le Gfen et dans la formation Lire, écrire, créer aux RPé.