On connait le poids des mots

Animatrice d’atelier d’écriture, convaincue du pouvoir de l’écriture, j’ai continuellement en tête cette ligne d’horizon quand je travaille avec des enfants de 4e et 5e primaires d’école des devoirs. Cependant, cette intention se décline, la plupart du temps, en miettes de démarche, quand ce n’est pas en chapelure!

Au milieu des exigences de l’école, des matières à comprendre et auxquelles continuellement redonner sens, je maintiens le cap de l’écriture par-devers tous les devoirs et leçons, avant, au milieu, après…

Comme tout le monde, je pars sur le terrain des enfants avec quelques aprioris. À côté du bon vieux tous capables (une chose dont les enfants avec qui je travaille doutent continuellement), je peux citer :

  • en écrivant, on découvre sa pensée ;
  • il faut désenclaver sa pensée pour se mettre à écrire ;
  • l’écriture, comme la pensée, se construit par bribes, par fragments ;
  • l’écriture des uns se nourrit de et nourrit l’écriture des autres.

Vous ne trouverez donc pas ici une démarche bien construite allant de A à D en passant par C et allant vers E, mais des morceaux de démarche, vécues dans le désordre et qui auraient pu être tout autres, mais qui forment un fil conducteur pour moi et le groupe avec lequel je travaille. Cette pratique récurrente crée un lien particulier entre nous, et j’aime particulièrement le silence spécial qui s’installe quand après les « Oh », les « Ah », les « Aujourd’hui, j’ai pas d’idées », les raclements de chaises et autres effondrements de matériels, chacun se met écrire. Certains jours, c’est presque solennel.

Un cadre

Quand nous pouvons en prendre le temps, notre travail quotidien commence par vingt minutes d’écriture et de partage de nos écrits.

Au début se pose la question du support. Où allons-nous consigner les textes ? Où chacun va-t-il écrire et déposer ses mots, lors de nos miniateliers ou quand il a envie d’écrire pour lui ? J’ai opté pour un carnet d’écriture personnel. Celui-ci peut prendre différentes formes : on peut le construire soi-même, choisir un carnet parmi une série d’espaces d’écriture proposés par l’animateur et le personnaliser si on le veut, faire une virée collective au magasin… L’important, c’est de l’avoir choisi, apprivoisé.

Ensuite, on établit quelques rituels : où range-t-on les carnets ? Est-ce qu’on peut les reprendre chez soi ? Y écrire tout ce qu’on veut ? Comment s’installe-t-on pour écouter les textes des autres ? Est-ce qu’on peut écouter de la musique en écrivant ? Ces règles du groupe arrivent petit à petit et évoluent en fonction des expériences, des besoins. L’une est immuable : le respect de l’écoute et l’absence de jugement sur le texte des autres. Une autre stipule que ce n’est pas à ce moment-là que l’orthographe doit nous tracasser.

Il faut aussi apprendre à lire son texte aux autres, apprendre à le valoriser, et non le boycotter en le rendant inaudible de toutes les manières possibles. Petit à petit, prendre confiance en ses mots, tenter de dépasser ses peurs et ses doutes.

Quelques pas possibles

Voici donc quelques activités d’écriture courtes, vécues avec mon groupe, activités qui parfois viennent de nulle part, parfois s’articulent à la vie et aux questions du groupe.

Écrire la définition d’un mot inconnu. Les enfants choisissent, dans une collection de trois ou quatre mots, celui qui leur plait par sa sonorité ou son graphisme et ils en donnent une définition personnelle sans en connaitre le sens réel. C’est ainsi qu’on apprend que « Estomper, c’est essayer de ne pas être puni », « Le troglodyte est un mot de rire qui chatouille et qui rigole », « L’arborescence, c’est quand on connaissait quelque chose et qu’on ne le connait plus ».

À l’aide des poètes. On feuillète des livres de poésie, on lit sans être obligé de lire en continu, et chacun élit une phrase ou deux qui lui parlent. Il la recopie dans son cahier. Copier après avoir choisi, c’est déjà écrire, car c’est se positionner, prendre place dans l’univers des mots. Ensuite, on peut poursuivre la phrase qu’on a choisie, ou une qu’un copain peut vous prêter.

Les métaphores sont un outil intéressant pour développer sa pensée et mettre en lumière d’autres facettes d’un concept plus abstrait qu’on croit connaitre. Ce n’est pas facile à comprendre et ça ne marche pas nécessairement du premier coup. Mais on peut prendre régulièrement un temps pour filer la métaphore ensemble. Quand on en prend l’habitude, cela devient jouissif, les enfants s’autorisent de plus en plus à jouer avec les métaphores, ils se rendent compte qu’on peut creuser une idée bien au-delà d’une approche première. C’est un excellent moyen de voir que chacun a beaucoup de choses dans la tête et ne voit pas le monde comme soi.

Écrire sur «écrire». C’est quoi, à quoi ça sert, qu’est-ce qui peut nous aider à écrire ? Ainsi, « Écrire, c’est prendre un crayon et le laisser vivre sur une feuille », « Écrire, ça fait mal à la main, c’est une perte de temps, mais c’est intelligent ! », « Écrire, c’est faire de la joie », « Écrire, ça donne du savoir », « Pour écrire, on a besoin de bizarration ».

Écrire dans le sillage d’artistes plasticiens. Le jour où nous façonnons, avec fils de fer et bandes de plâtre, des sculptures à la manière de Giacometti et de son Homme qui marche, chacun a nommé son œuvre. Cet acte d’écriture en apparence minimaliste est très révélateur autant pour l’auteur que pour ses observateurs. C’est quelque chose de voir naitre, dans un indescriptible désordre de pinces, de plâtres et d’excitation : L’Homme qui tenait la lumière dans sa main, La femme qui s’incline devant le roi, L’enfant immobile.

Écrire collectivement. Le jour où nous créons plastiquement un métro, inspiré par des techniques artistiques de Dubuffet et de son métro parisien, nous produisons en parallèle un texte collectif pour accompagner notre tableau, un texte qui raconte tout ce qui se passe dans un métro bruxellois. Soyez attentif la prochaine fois que vous emprunterez ce métro, il y a autant moyen de rencontrer Ronaldo que de se faire vomir sur les pieds !

Saisir l’instant présent. Un certain jour, personne n’est motivé pour son travail scolaire. On se traine, se lamente. Je propose d’aller sur la petite terrasse qui jouxte notre local voir si le ciel n’a rien à nous proposer. Après l’observation plus ou moins silencieuse de cette immensité, nous partageons ce que nous avons vu, ressenti, comment nos idées ont vogué entre les nuages. Après un moment d’échange oral, on écrit. Ce jour-là se produit la prise de conscience d’une différence de niveaux entre ce qu’on dit et ce qu’on écrit. Un moment capital, né d’un temps creux…

Écrire à un enfant palestinien. Nous écoutons une chanson écrite et chantée par les enfants de l’école de musique de Ramallah[1]https://bit.ly/3A8clYN. Après avoir lu et discuté des paroles de la chanson traduites en français, nous avons écrit chacun une lettre aux enfants qui ont écrit la chanson et nous allons l’envoyer aux responsables de l’école de musique. Une manière d’aborder autrement une question lourde qui taraude les enfants de notre école des devoirs et dont ils parlent régulièrement, dans ces temps de guerres ravivées, où les solidarités nationales attisent la haine. Il faut noter que ce temps d’écriture a fait partie d’une animation plus longue autour de la culture de paix.

Quelques mises en perspectives

Écrire, ça s’entraine. Il faut prendre confiance en soi, croire en sa pensée, en son imaginaire. Il faut apprendre à déverrouiller ses mots, décloisonner son image de l’écriture, trop souvent figée dans le carcan scolaire, apprendre à lâcher prise et s’autoriser. Souvent, les enfants ne comprennent pas le pourquoi de consignes improbables, l’intérêt de mettre des mots sur une feuille, de creuser une question, mais ils sont régulièrement heureux de ce qu’ils ont écrit ! L’évolution est palpable et cela crée des fiertés.

Dans le cadre de cet article pour TRACeS, je me suis rendu compte que c’est important pour eux qu’ils puissent me voir comme une adulte écrivante. Bien sûr, j’écris avec eux selon les consignes du jour. Mais lorsque je leur ai dit que j’avais besoin de leur aide pour réaliser cet article, l’écriture est sortie à leurs yeux d’un « certain jeu qui nous servira pour plus tard ». Il devenait possible d’être lu et de partager son avis « pour que les autres ne pensent pas à notre place ». Un des enfants a déclaré que nous étions devenus un laboratoire. Nous avons adopté ce joli mot chantant, qui posait une couche de sérieux sur l’affaire. Une fille a demandé : « Est-ce qu’on pourra avoir un exemplaire de la revue, avec mon nom écrit dedans ? Je voudrais le donner à mon institutrice pour qu’elle sache que je suis intelligente. » Cette phrase m’a glacée, comme d’autres, d’autres jours. Souvent, au cours de ces miniateliers, les enfants nous assènent leur vérité sur le monde des adultes…

Pour conclure provisoirement, on peut dire que l’histoire de l’écriture dans un groupe se décline à l’infini, en pages longues ou courtes, selon l’expérience de chacun, les humeurs, les zones d’intérêt et d’influence… Il suffit souvent d’être à l’écoute, à l’affut de ce qui occupe les enfants, de savoir faire feu de tout bois, mais aussi de faire feu, en tant qu’animateurs, de ses propres centres d’intérêts, de ses leitmotivs, de ses auteurs préférés, de ses artistes fétiches… Tout est prétexte, pour ne pas dire pré-textes. Les enfants se prennent au jeu petit à petit, ils apprennent à sortir des sentiers connus. Ils apprennent à s’écouter, plus seulement parce que c’est la règle du groupe, mais parce que leur curiosité est avivée et qu’ils pressentent qu’il y a quelque chose à prendre chez chacun d’entre nous.

Avec Abdessalam Asbai, Adam Akoudad, Adam Boundati, Aicha Diallo, Aziza Alcheikh, Dawood Ali, Elag Barry, Idrissa, Lamiae El Atifi, Malika, Mohamed Niya, Radija Diallo, Romaissa, Salah-Eddine El Mazouzi.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 https://bit.ly/3A8clYN