Curricula vitarum, déroulements des vies ou comment un dispositif de formation à destination des futurs enseignants produit un récit d’autofiction où les souvenirs se colorent de croyances, les convictions fricotent avec les connaissances, les compagnons tissent les expériences et enfin les histoires accouchent de vérités.
«Madame, je peux aller aux toilettes ? » Cette question arrive assez vite, la semaine de la rentrée, en 1re année du supérieur, formation des enseignants. Et, depuis un certain nombre d’années, je réponds « Non » à cette question pour entamer, dans le cadre du cours « Identité professionnelle et déontologie », une réflexion autour de l’autorité, préoccupation majeure en début de formation, parfois plus tard aussi, et de l’identité professionnelle, un concept bien flou pour les jeunes adulescents avec qui je travaille. Cette construction identitaire, elle s’échafaude autour de récits de vie personnels écrits par les étudiants. La pratique du récit de vie[1]D. Burrick, Une épistémologie du récit de vie. permet parfois de repérer des invariants et des ruptures de gestes et de discours, des personnages et situations récurrents. Le parfois dépend de facteurs externes et internes à chacun. Le climat d’écoute des autres et de soi-même, apporté par l’animateur si la pratique est encadrée. L’acuité d’entendre de la part des autres et de soi-même. Et nous devons nous relier et nous accompagner pour développer cette compétence bien peu développée dans le cadre scolaire où seul se taire est le plus souvent demandé. Cette pratique de formation, elle prend appui sur des convictions produites par mes récits de vie mêlées à des savoirs issus des formations et des rencontres qu’elles suscitent. Ainsi se posent les questions suivantes : comment se font, se défont et se refont nos représentations du métier d’enseignant et comment jouent-elles dans la forme de notre engagement professionnel ? Et comment un récit d’autofiction peut-il nous dire quelque chose
de cela ?…
1997, 6e secondaire, je m’inscris dans la troupe de théâtre de mon école et je prends gout à jouer un rôle, à être une autre que moi, à pouvoir dire des choses comme si ce n’était pas moi, à prêcher le faux pour obtenir le vrai, à fabuler, à m’inventer des vies, des corps. Aussi, je me rappelle demander conseil à ma prof de français sur la suite de mes études et je me souviens de sa réponse : « À l’unif, il ne faut pas être intelligent, mais il faut travailler, travailler beaucoup ! » — « Oh, pas pour moi, alors », ma mère m’a toujours dit que je n’avais pas de volonté, pas le gout de l’effort. Je choisis alors mon plaisir, je ferai le Conservatoire de théâtre. Que nenni, tu ne feras pas ce que tu veux, dit la mère. « D’abord tu as un vrai diplôme, après tu feras ce que tu veux de ta vie. » Alors, entre ma volonté et la sienne, j’ai composé et choisi des études de type court pour devenir prof, me disant que c’était le vrai diplôme qui se rapprochait le plus du métier d’acteur.
1989, 5e primaire, avec ma super pote, on passe des heures et des heures à jouer à la maitresse. Nos élèves : des rangs de peluches, toutes différentes et toutes muettes… de quoi faire nos premiers pas dans le métier sans prendre de risque. Nous écrivions au tableau, donnions des ordres, des feuilles, nous questionnions en déplorant les réponses entendues, nous félicitions aussi. Le terrain du jeu, l’espace-temps où il est possible d’agir dans l’interdit pour assouvir nos pulsions… nos désirs de fusion, de meurtre, de puissance et autres joyeusetés. Nous étions là, en représentation. Tentions-nous alors d’évacuer, de rejouer les émotions vécues avec notre institutrice ? Tentions-nous d’obtenir quelque chose que nous croyions qu’elle possédait ? Répéter ses gestes, ses paroles et ses postures, était-ce alors pour nous un moyen d’obtenir son pouvoir, comme des rites chamaniques ? À force de faire comme et comme si, ne devient-on pas un peu… ?
Il y eut donc douze ans, enfin treize de scolarité normative, sélective et coercitive… avec tout au long, des classements, des retards, des réunions de parents où ils entendent toujours la même chose et où ils finissent par ne plus aller, des punitions, des renvois et exclusions, une succession de bulletins suivis de vacances et des profs, de toute sorte, mais toujours là pour faire appliquer les règles. De l’école, j’y ai sans doute plus retenu la discipline que les disciplines. Quel esprit vicieux que de nommer presque à l’identique le contrôle des corps, des comportements et les domaines d’apprentissage, ces possibilités de s’échapper !
Alors, m’y voilà à l’École normale… encore ce poids de la normativité plutôt que celui de la créativité me disais-je en y entrant. Assez vite, une première rupture dans ma représentation du métier, j’entends que je vais devoir concevoir des parcours didactiques, qu’il y a là un espace vide que je peux habiter, qu’il y a à choisir la manière de faire avec les jeunes en classe, s’ouvre alors le vaste champ des possibles. C’était aussi sans compter sur au moins deux de ces formateurs, bien au fait du courant pédagogique à la mode : le socioconstructivisme et eux-mêmes animés par un élan créatif. Transfert opérant et deuxième rupture : il est donc possible de vouloir autre chose pour les jeunes que le contrôle de leur corps et de leurs pensées. Et je me souviens assez bien mon émerveillement quand on me parle en classe de Libres enfants de Summerhill (A.S. Neill) et d’Une société sans école (I. Illich). Tout à coup, je ne me sentais plus seule, plus folle obligée de me taire, ce que je voulais pour l’école, pour moi, pour les jeunes des générations futures, d’autres avant moi y avaient pensé, même, leurs mots avaient été publiés dans des livres. Après avoir construit mon identité professionnelle d’enseignante essentiellement sur une tendance à la différenciation, je trouvais enfin des figures auxquelles je pouvais m’identifier, figures qui restaient toutefois marginales. Ces personnages ont permis l’entrée en scène de la notion d’émancipation et allait alors pouvoir s’entreprendre l’échafaudage d’une représentation d’une école émancipatrice. En commençant par un travail de fin d’études à propos des pratiques collaboratives pour l’apprentissage du FLE en classe de 1re accueil[2]Aujourd’hui, ces classes sont nommées : 1re différenciée et demain, 10e année du tronc commun. alors que l’option FLE du régendat n’existe pas encore. Et s’égraineront alors des choix de cours en sciences de l’éducation : pratiques éducatives familiales, violence juvénile, handicap en milieux scolaires, dynamiques des groupes. Et des auteurs marquants : Goffman avec Stigmate et la notion de face, Lipman et Kohlberg pour le développement moral, de Rosnay pour son Macroscope, Watzlawick et la théorie de la communication. Ces premières ruptures dans mes représentations ont ouvert des failles que j’ai tenté de remplir de connaissances, mais le savoir est un puits sans fond. Il faut savoir s’arrêter et tenter d’agir, transformer les belles intentions en pratique, chercher des outils.
« Pour s’outiller, rien de tel que le compagnonnage. »
Pour s’outiller, rien de tel que le compagnonnage, voilà les mots que je poserais aujourd’hui sur ma vie professionnelle soutenue par mon implication dans CGé. Il y a bientôt dix ans, j’ai osé m’inscrire au stage PI organisé aux RPés, encouragée par une collègue. Et ce fut alors un choc, tant de fois au cours de ce premier stage, j’ai été ébranlée par ce monde nouveau, abasourdie par ce faisable, avec des envies fortes de partir. Le possible n’était plus un doux rêve, mais une réalité et ce passage du rêve à la réalité, comme bien des passages, fut déséquilibrant, renversant, recomposant. Ce qui me frappe toujours aujourd’hui, c’est cette immensité des possibles qui s’ouvrent, la vie se faisant sous nos yeux. Marchando, haciendo el camino. Dans cette brèche entre l’instituant et l’institué est la liberté, ce sentiment vivifiant. C’est bien là que j’ai pu trouver les outils et les compagnons avec lesquels, je continue de me raconter mon identité professionnelle porteuse de pratiques. Quelles sont mes intentions portées par mes valeurs, elles-mêmes construites dans et par mes expériences de vie ? Et comment se traduisent-elles dans mes actes professionnels ? Et à rebours, est-ce que les actes que je pose sont toujours portés par les valeurs que je crois, que je raconte tenir ? Ce sont des questions soufflées par un autre et je conclurai également avec la question d’un autre, des autres : Qu’est-ce que je fous-là ?
Qu’est-ce que je fous-là, aujourd’hui, adulte ?
Découvrant un dimanche soir de mai les mots d’Anne Querrien[3]A. Querrien, L’École mutuelle. Une pédagogie
trop efficace ? dans son ouvrage à propos de l’école mutuelle : « Dans l’atelier comme à l’école, tout doit être fait pour empêcher l’émergence de phénomènes de désir collectif dans la pluralité des travailleurs, tout doit être fait pour individualiser le plus possible les tâches, uniformiser au maximum les comportements, segmenter les groupes, briser la coopération, supprimer les occasions de parler, et contrôler les communications hiérarchiquement. »
Qu’est-ce que je fous-là, ce jour-là, enfant ?
À jouer à la maitresse et chanter et danser : « Maitresse, oh, ma maitresse. »