Par les métiers, j’existe !

Ce récit s’est construit à l’aide de notes prises dans ma classe[1]Classe du cycle 3 avec des élèves du CE2, CM1 et CM2. durant les deux premières années à l’école élémentaire de Javrezac dont les trois classes fonctionnaient depuis de très nombreuses années en Pédagogie institutionnelle.

Première année

Avec des élèves de CM, rompus aux techniques Freinet et à la Pédagogie institutionnelle, je ne m’en fais pas une priorité. Mes préoccupations vont aux apprentissages et à la régulation de la vie de la classe. Aux élèves de soutenir ce qui va tout seul. Les métiers, cette année-là, sont peu investis, je le constate. La plage qui leur est réservée à l’emploi du temps, déjà trop courte, est régulièrement envahie par d’autres tâches urgentes. Le suivi en Conseil n’est pas opérationnel.

Le métier jardin, par exemple, a vu s’engouffrer une petite bande qui en profite pour s’échapper de la classe, dérange les outils et bêchotte éternellement le même coin de terre.

Marc, qui a le métier de portier et de grosses difficultés personnelles à s’organiser, y est particulièrement inefficace, toute l’année.

Sabrina se trompe trop souvent dans le nombre de repas à déclarer à la cantine.

Le métier bibliothèque, pris en charge par Fanny et Charline, deux grandes du CM2 fonctionne à peu près.

Quant aux autres métiers, aucun ne me laisse de souvenir particulier, si ce n’est que nous nous accommodons de leur inconsistance. Je comptais sur les enfants pour les reconduire, d’autant plus confiante que, dans ma classe maternelle des années passées, ils étaient ancrés dans les habitudes et pris très au sérieux par les élèves.

Deuxième année

Je me promets d’être plus vigilante et commence par instaurer plusieurs Conseils des métiers pour la mise en place, puis un Conseil des métiers un peu avant chaque période de vacances pour faire le point. « Nous pourrons aussi, comme d’habitude (!) en parler au Conseil du mardi. »

Au premier Conseil, je demande que nous définissions en quoi consiste chacun des métiers demandés et je rectifie d’emblée quelques points, en particulier sur le nombre de titulaires pour éviter la dilution des responsabilités et sur la régularité de la paye[2]La monnaie est un moyen d’échange symbolique à l’intérieur de la classe. Je travaille, je suis payé. Je gêne, je paye une amende dont le montant varie en fonction de ma ceinture en … Continue reading.

Très vite, certains se montrent réticents : cette rigueur semble les gêner, ils argumentent en faveur de leur sens des responsabilités au CM, qui rend, d’après eux, inutile certains métiers ; il n’y a pas besoin de portier pour sortir dans le calme, le métier jardin a été fait correctement et n’a pas besoin de davantage de règles…

Cependant, les métiers se répartissent rapidement, les nouveaux élèves dans la classe s’engagent.

Le métier portes

Jacques, CE2, obtient le métier de portier et rencontre très rapidement des difficultés : plusieurs ouvrent eux-mêmes la porte et n’attendent pas son feu vert avant d’entrer ou de sortir de classe. Il est agressé par les mêmes qui le bousculent en sortant, en général hors de ma vue dans l’entrée qui précède la classe.

Jacques critique au Conseil, en tant que responsable du métier portes : il a été bousculé, on lui a mis les doigts dans la bouche en passant et on a tiré très fort. Marc et Sébastien, CM2, Achille, CM1, sont particulièrement mis en cause, mais aussi Grégory…

Sébastien contre-attaque en accusant Jacques d’être à cheval sur des détails sans importance et déclare que ce métier devient plus une gêne qu’une aide. Jacques répond que Sébastien essaie toujours de l’ignorer, de passer les portes sans lui laisser le temps d’arriver.

Je vois que pour Jacques, il s’agit d’exister dans cette classe et que c’est loin d’être acquis. L’enjeu est important pour lui, mais aussi pour le statut des métiers dans notre classe.

Sébastien propose « des excuses et on passe ». J’interviens, en tant que maitresse, pour avertir qu’« il n’en est pas question ». Le Conseil décide d’une amende à la loi pour Achille et Sébastien, et Sébastien voit de plus son permis[3]Le permis de circuler est accordé à l’élève qui a obtenu la ceinture orange en comportement. Il permet de se déplacer dans l’école, de fréquenter la bibliothèque ou de rester dans les … Continue reading supprimé : on doit respecter le portier, et le métier tel qu’on l’a défini au Conseil.

Cet épisode se situe en début d’année et correspond à la période où le groupe-classe cherche son nouvel équilibre.

Sébastien continue par la suite de traiter avec dérision l’autorité de Jacques, mais sans en entrainer d’autres avec lui. Jacques fait face avec une assurance confortée.

Le métier jardin

Marc, Sébastien et Achille demandent à avoir ce métier. Je refuse d’emblée : « Deux personnes pour l’instant parce que trop de responsables revient à pas de responsable du tout, comme ça s’est produit l’an dernier. On pourra faire de nouvelles propositions quand on verra du vrai travail. »

Sébastien, alors au CM1, en était exclu l’an dernier, ce qu’il vivait fort mal puisqu’il s’y passait sans lui des tas de choses intéressantes, tel que jouer, plaisanter, commenter en parallèle la vie de la classe, organiser des alliances… Son métier cabane de gym, aussi à l’extérieur de la classe, lui permettait de s’approcher, mais, vu son comportement inquisiteur, il était rapidement renvoyé aux limites de son métier.

Cette deuxième année, il obtient le métier jardin avec Achille. Il a été précisé que l’essentiel du travail devrait se faire aux récréations, avec l’aide des volontaires ou de ceux des autres classes qui auraient le métier — à charge pour eux deux de l’organiser. À l’automne, il n’y a pas grand-chose à faire, en hiver encore moins, mais on se promet pour le printemps la création d’un vrai jardin.

Des parents retournent au motoculteur un bon morceau de terre et, à l’arrivée des beaux jours, nous en reparlons au Conseil : il s’agira, pour les responsables, de faire l’inventaire des outils, de tenir la cabane de jardin en ordre, de faire des propositions, d’assurer un lien avec les deux autres classes, d’organiser le travail.

Les jours passent… Je les relance de loin en loin, y compris en Conseil où je leur demande de commencer par l’inventaire du matériel et d’écrire une liste de ce qui pourrait être semé à partir de ce qu’ont préparé les CP. Au Conseil suivant, toujours rien. J’annonce alors que si rien de concret n’a été fait dans la semaine, le métier leur sera retiré au Conseil suivant.

Après le Conseil, Sébastien déclare à la sauvette : « Jardin, c’est plus mon métier. » Je lui réponds que ça reste son métier jusqu’au prochain Conseil.

Lors du Conseil suivant, Sébastien annonce qu’il laisse ce métier, tandis qu’Achille demande à le garder. D’ailleurs, il a préparé un petit inventaire du matériel et est allé voir les semis réalisés dans les autres classes. Jacques se propose pour remplacer Sébastien.

Je suis, à ce moment-là, assez surprise de ce qui arrive. Compte tenu des alliances, des collages et des identifications, je pensais qu’Achille aurait du mal à maintenir sa responsabilité sans Sébastien, voire contre lui.

Achille est, à cette période de l’année, fragile dans ses positions. Il malmène verbalement les autres, a beaucoup de difficultés dans les moments d’échanges à avoir des paroles positives. Il critique systématiquement les productions, les envois des correspondants. Il est très souvent déclaré « gêneur » pour cela et sa phrase favorite, « Ha ben bien sûr… », ponctue la journée de classe. Il est ceinture jaune en comportement, ce qui est très bas pour un CM1.

À la suite de ce Conseil, Achille se retrouve responsable en titre du jardin. Je n’ai qu’à moitié confiance dans ses capacités, il n’est pas très manuel, ni très organisé, ni très persévérant, ni très diplomate… Cependant, au cours d’une réunion des chefs d’équipe, Sabrina fait observer qu’Achille semble aller mieux : « On dirait qu’on peut lui faire confiance, et au jardin, ça se passe bien. » Plus tard, il est félicité en Conseil par Sabrina qui insiste : « Ce qu’il y a de nouveau, c’est que tu as su faire le travail avec d’autres, et que ça s’est bien passé. Tu as fait que le métier jardin avance et que ça se passe bien, et que ça donne envie de travailler avec toi. » Plusieurs enfants prennent la parole dans le même sens.

« Les métiers ont un effet visible à tous les niveaux : celui de la classe dans son organisation, celui des personnes et de leur inscription dans le groupe, celui des institutions. »

Sébastien ne s’exprime pas dans ce Conseil. J’apprends qu’en plusieurs occasions, avec Marc, il s’est moqué du métier : «Ton pauvre petit métier de jardin, quel métier nul… » Achille résiste à cette sorte d’exclusion du trio. Il fédère d’autres enfants, assure le lien avec les travaux des autres classes. Nicolas, qui a un grand sens pratique, l’aide beaucoup. Les récréations les voient s’activer et bientôt les rejoignent ceux des CP et des CE, Baptiste, fasciné par le tuyau d’arrosage, Jean, très attentif aux semis… qui ont obtenu ce métier dans leur classe.

Un vendredi soir, au petit marché des parents, Achille achète des plants de tomates avec l’argent qu’il utilise habituellement pour s’acheter des gâteaux.

Cette période correspond au début de l’évolution visible d’Achille. Bloqué dans les ceintures de comportement depuis le début du CE2, il obtient en mai sa troisième barrette jaune. Maintenant au CM2, il est ceinture verte. Il est aussi un chef d’équipe scrupuleux et efficace auprès d’équipiers parfois difficiles.

La deuxième année, les métiers existent. Certains sont abandonnés, d’autres apparaissent. Le temps pour les faire est respecté. Ils sont régulièrement inscrits à l’ordre du jour du Conseil. La paye s’effectue chaque vendredi.

Avec du recul sur cette première année et les observations faites depuis, je vois que je me suis trompée en considérant la pratique des métiers comme acquise. Un changement d’école pour moi, le changement d’enseignant pour les élèves, a constitué pour nous tous une réelle rupture, malgré la continuité des pratiques pédagogiques. En négligeant les métiers, dans la simplicité des projets visibles et la complexité de ce qu’ils mettent en jeu, j’ai sans doute privé la classe d’un des outils institutionnels indispensables au démarrage d’une classe PI. Certaines des difficultés rencontrées qui avaient à voir avec les lois et les règles, la place de chacun, y compris la mienne, au sein du groupe, sans en être une conséquence directe, étaient assez cohérentes avec cet escamotage.

Les métiers ont un effet visible à tous les niveau : celui de la classe dans son organisation, celui des personnes et de leur inscription dans le groupe, celui des institutions. En même temps qu’ils donnent lieu à des échanges concrets d’organisation, ils mettent en question les rôles, les places de chacun dans la classe. À travers eux se parlent d’autres difficultés, s’offrent les perspectives pour certains d’échapper aux figures imposées.

La première année, tout mon temps était consacré aux urgences de la classe et de l’école. J’ai centré mes priorités sur les apprentissages que j’ai abordés de front, en oubliant qu’ils ne seraient pas tant favorisés par l’affrontement direct au savoir que par tous les détours empruntés, comme on peut en voir dans ce texte.

Malgré ces convictions fondées sur la pratique des années passées, je me suis laissé rattraper un temps par des préoccupations que je croyais appartenir à mes débuts dans le métier…

Rien n’est jamais acquis !

 


Lire aussi d’Annick Marteau, « La P.I. en maternelle » ? publié dans Mémento de la P.I., de René Laffitte, 2014.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 Classe du cycle 3 avec des élèves du CE2, CM1 et CM2.
↑2 La monnaie est un moyen d’échange symbolique à l’intérieur de la classe. Je travaille, je suis payé. Je gêne, je paye une amende dont le montant varie en fonction de ma ceinture en comportement. Au marché, je peux vendre et acheter.
↑3 Le permis de circuler est accordé à l’élève qui a obtenu la ceinture orange en comportement. Il permet de se déplacer dans l’école, de fréquenter la bibliothèque ou de rester dans les classes pendant les récréations sans être sous la surveillance directe d’un adulte. La confiance réelle est indispensable.