Parcours individuels et leviers collectifs

En mars 2019, cinq-cents parents occupent le bâtiment du cabinet de la ministre de l’Éducation et, avec leurs enfants, lui adressent leurs revendications, soutenus par la Coalition des parents de milieux populaires[1]La Coalition des parents de milieux populaires et des associations qui les accompagnent regroupe des parents et une quarantaine d’associations — écoles des devoirs, associations d’éducation … Continue reading. Ils ont remis cela le 26 avril dernier.

Mais qu’est-ce qui amène ces parents à participer à ces actions ? À partir de quoi sont-elles mises en place par les parents ? En quoi leur appartenance à la Coalition et à une association d’éducation permanente ou un service de santé mentale communautaire a pu être un moteur pour leur mobilisation ?

Deux mamans, Nour et Ayshe nous racontent.

Nour[2]Les deux prénoms mentionnés sont des prénoms d’emprunt. est arrivée en Belgique, en 2016. Au Maroc, elle a eu une licence en littérature arabe. Elle a tenté de trouver du travail en lien avec sa formation, d’abord au Maroc, puis en Belgique. Sans succès. Elle nous dit avoir beaucoup souffert de cette situation, pour finir comme travailleuse dans un domaine qui ne l’intéressait pas.

Nour : Après cinq ans d’efforts inutiles, j’ai accepté un mariage qui me permettait de venir ici. J’avais envie de faire beaucoup de choses parce que j’étais active au Maroc dans les associations, les coopératives. Malheureusement, mon mari m’en empêchait. Il m’avait pourtant promis que je pourrais faire tout ce que je voulais…

Nous étions six enfants et mes parents se sont sacrifiés pour qu’on aille tous à l’école. Ma mère me disait : « Toujours penser à remplir la tête, pas la poche. » Ils faisaient confiance à l’école. Du coup, pour moi aussi, l’école était parfaite, je lui faisais confiance. Mais, je n’avais pas de contact, je ne connaissais pas mes droits ici, je ne savais rien. L’école envoyait des factures. Je devais payer, payer encore et je croyais que c’était comme cela.

Ayshe est née en Flandre, ses parents sont arrivés en Belgique dans les années 60.

Ayshe : J’aimais l’école. Je ne parlais pas le français et mes camarades devaient traduire parce que, venant de Flandre, je parlais le néerlandais. Je réussissais bien en primaires. J’y étais valorisée. À l’adolescence, je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai triplé ma quatrième, j’ai doublé ma sixième. C’était un peu difficile, j’avais du mal à me concentrer. C’était la rébellion contre les profs, notamment contre ceux qui disaient : « On ne mélange pas les torchons et les serviettes », parce qu’il y avait deux implantations, une où il y avait plus d’enfants d’immigrés et l’autre où il y avait plus d’enfants belges.

Après mes humanités, j’ai essayé des études de traduction/interprétariat, mais la vie familiale était très difficile. J’ai tout arrêté, puis j’ai fait un an de droit. J’étais dégoutée parce que j’aimais beaucoup le droit, mais les démarches à faire pour continuer étaient nombreuses et je n’avais pas l’énergie.

Pour mes parents, les profs avaient toujours raison. L’école a toujours été valorisée. Ils faisaient confiance à l’école, les yeux fermés. En Turquie, les profs sont comme des rois, comme des dieux. Le prof sort l’élève du caniveau par la connaissance.

UN PREMIER LEVIER : LA RENCONTRE D’UNE ASSOCIATION ET LA FORCE DU GROUPE

Nour : Heureusement que l’école est à côté d’une association. Un jour, je sonne à la porte et une femme m’accueille en arabe. La femme me dit : « Ici, il y a ça et ça et ça. » Je comprends que je peux inscrire ma fille à des activités et moi aussi. J’étais très contente. Ça a été cela, mon premier pas, pour faire quelque chose qui m’intéresse. Ce sont les enfants qui m’ont permis de sortir

Dans l’association, j’ai rencontré d’autres femmes qui étaient comme moi. J’ai participé à tous les groupes possibles : théâtre, femmes solidaires, lecture… Tous des groupes pour sauver les femmes… Et il y a eu un groupe soutien parent.

Je ne connaissais rien de mes droits et grâce à ces groupes, j’ai appris à me débrouiller partout. L’association m’a aidée pour l’éducation de mes enfants, m’a donné du courage pour parler à un prof, discuter des problèmes. Avant, je me disais que je n’avais pas le droit. Je suis étrangère, je ne peux pas parler. Même quand j’ai compris mes droits, parler restait difficile. Quand je vais dans l’association, vraiment, j’ai de la force. Je sens que j’ai le droit, et je sais que derrière moi, il y a un groupe qui me soutient, qui me donne le courage et qui m’aide. Plusieurs fois, quelqu’un de l’association est allé avec moi chez un prof pour un problème. Et vraiment, ça m’a donné beaucoup de courage.

Ce qui m’a le plus aidée, c’est les groupes avec les femmes : le groupe parentalité et le groupe école. Ça m’a aidé à comprendre, à prendre conscience et à parler de mes droits et des droits des enfants. Vraiment, je suis fière de ça. C’est comme si j’avais enlevé quelque chose qui m’empêchait…

Ayshe : J’ai connu l’association via l’organisation d’entretiens individuels. Je suis venue dans l’association via le Comité des femmes. Une fois que je suis rentrée dans le Comité, en discutant avec d’autres femmes, je me suis rendu compte qu’on laisse nos enfants de 8 heures à 15 heures à l’école et qu’on ne sait pas ce qu’on en fait de l’autre côté de la porte. Très vite, même si dans le Comité des femmes, on fait plein de choses, le thème de l’école m’a particulièrement intéressée : les parents qui ne savent ni lire ni écrire, l’orientation vers l’enseignement spécialisé parce que l’enfant ne tient pas en place et que cela impatiente le prof…

MOBILISATION VERS DES ACTIONS COLLECTIVES

Nour : Pour préparer notre action de mars 2019, nous avons fait des réunions dans chaque association, puis en regroupant les parents de plusieurs associations. Préparer cette action a été pour moi une véritable expérience. On a créé les slogans, on a écrit des phrases, on a appris à les lire, on a amené nos enfants pour faire une marche avec les slogans. On a même écrit une chanson.

Nous avons été discutés avec les ministres. Et le jour où on a parlé aux ministres, j’ai bien aimé voir l’enfant qui prend le slogan et le papa qui l’aide pour lire, comme si la responsabilité était commune… J’ai aimé que le ministre chante avec moi « Une école qui trie… » J’ai aimé qu’on fasse la fresque. Elle symbolise le travail commun, qu’il faut se battre pour avoir quelque chose. Faire des choses ensemble. Parler de ce qui arrive à chacun de nos enfants, puis parler de ce qui arrive à l’ensemble de nos enfants. Dire ce qui est inacceptable pour nous. Avant, je croyais que l’École était toute puissante. Interpeler les ministres, dire ce que nous voulons, le fait que nous soyons entendus, me permet de voir que je peux faire plus.

Ayshe : Être en groupe. Qu’il y ait un noyau dur constant est soutenant. J’ai participé à quelques AG de la Coalition et à quelques réunions de préparation de la manif. On se retrouvait ensemble avec d’autres mamans d’autres associations pour partager des témoignages, puis pour préparer des phrases exprimant ce que nous vivons et ensuite préparer de petites pancartes et de grands panneaux.

Parler devant beaucoup de gens a fait battre mon cœur très fort. Ça a été un exercice difficile pour moi. L’action de 2019 a été un moment charnière, elle a contribué au fait que je m’accroche à la Coalition et que j’ai envie de m’impliquer plus.

Je suis fille d’immigrés et la préoccupation de mes parents, c’était de travailler, travailler, travailler et de gagner de l’argent. Mes parents et plein d’autres ne savent ni lire ni écrire. Ils ne savent pas ce qui se passe à l’école. Je veux apporter quelque chose à cela. C’est un peu réparer quelque chose en moi.

« Mes parents faisaient confiance à l’école, les yeux fermés. »

Il y a des moments où c’est difficile de porter la parole des parents de milieu populaire si ce que l’on vit soi-même est différent… Les parents partent tous de leur propre vécu et on fait parfois comme si c’est partout la même chose. Découvrir les indices socioéconomiques des écoles et découvrir que cela a un effet sur l’enseignement m’a permis de sortir de ma réalité et de voir que d’autres vivent le même genre de situations ou des situations pires. Découvrir tout cela m’a sensibilisée aux enjeux politiques.

La Coalition m’a apporté des trucs personnels. Ne plus vivre les trucs difficiles toute seule, mais de manière collective.

J’ai aussi pris conscience que tout n’est pas noir ou blanc. Certains profs, même d’origine immigrée, par leur fonction, changent d’idées ou de façon de faire, se mettent à penser que les parents de milieux populaires ne s’occupent pas de leurs enfants et cela les amène à crier sur les enfants, à les punir, à les renvoyer si cela les arrange.

Parfois, c’est difficile d’être dans la Coalition. Il y a parfois des tensions entre nous. On réalise un très gros travail. Les résultats sont peu visibles. C’est centimètre par centimètre. Cela bouge doucement…, mais cela bouge.

Mes combats profitent à mes enfants. Je les encourage dans leurs combats vis-à-vis de l’école tant que cela ne perturbe pas leur chemin et leur réussite… Mon regard évolue sur les questions d’école : je m’intéresse et j’apprends de nouvelles choses. Tout cela me permet de devenir plus citoyenne, de participer à la vie de la société, d’ouvrir le regard des gens. Secouer les personnes qui n’ont pas l’habitude de se remettre en question.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 La Coalition des parents de milieux populaires et des associations qui les accompagnent regroupe des parents et une quarantaine d’associations — écoles des devoirs, associations d’éducation permanente ou d’accueil extrascolaire, AMO, membres de la CGé, etc. — dont l’objectif est de construire et de porter, notamment auprès des pouvoirs politiques, une parole collective des familles issues des milieux populaires afin de lutter contre les inégalités scolaires. Ses constats et revendications sont, aujourd’hui, rassemblés dans le Manifeste qui a été remis, le 26 avril 2023 aux représentants politiques. Ce Manifeste est accessible sur www.bit.ly/ manifeste-2023
2 Les deux prénoms mentionnés sont des prénoms d’emprunt.