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Parle !

 

Dans l’école où je travaille, au moment des bilans, nous (les profs réunis en conseil de classe) avons comme consigne de formuler un défi pour chaque élève.

Pour un (et plus souvent, une) élève qui n’intervient jamais en classe, le défi est parfois de « prendre la parole au moins une fois par cours ». Samira, dont je suis la référente, est dans ce cas. J’étais mal à l’aise avec cette injonction.

Si je dois me souvenir de phrases de profs qui m’ont fait mal, en primaire et en secondaire, c’était ce jugement : « timide », « trop discrète », et des injonctions comme « sortir de ma coquille » ou « oser ! » Des phrases qui faisaient écho à des assignations vécues en famille, douloureuses. Et directement corrélées à la quantité d’alcool bue, et à d’autres comportements risqués, une fois ado. Pour le coup, c’était osé et je sortais de ma coquille, mais à quel prix.

Adulte et devenue institutrice, je suis très touchée par une conférence sur les introvertis. Je suis tombée dessus par hasard. Sans savoir quel crédit accorder à cette catégorisation des individus (il y aurait 30 % d’introvertis dans la population), je me reconnais dans la description. La conférence parle aussi de la violence de l’école pour ces personnes-là, avec ses injonctions aux travaux de groupe non choisis, aux prises de parole obligatoires, avec les bancs en ilot aussi, où on est toute la journée sous le regard inquisiteur de ses pairs…

Je peux aussi me formuler cette phrase, comme une réponse à mes profs vingt-cinq ans après : « Je ne suis pas timide, bordel, je n’ai juste rien à vous dire. » Je n’ai jamais tu mon opinion, jamais retenu une parole qui me semblait nécessaire, et prendre la parole devant une grande assemblée ne me fait pas peur. J’ai d’ailleurs tendance à croire que si les gens parlaient un peu moins, globalement, on ne s’en porterait pas plus mal.

En classe, le prof peut difficilement faire sans la parole des élèves. Je sens aussi dans les plaintes de profs par rapport aux élèves taiseux que chaque élève doit « faire sa part du boulot ». Participer au travail collectif de la classe. Mais ça, c’est le problème du prof ! Pour les élèves, la classe est un collectif qu’ils n’ont pas choisi. Mireille Cifali écrit : « Lorsque la parole devient scolairement précieuse, le silence (autrefois si apprécié) devient gênant. Il visibilise l’affrontement et le pouvoir qui existent dans une rencontre professionnelle. Il montre que parler rassure celui qui a la responsabilité de la relation. » [1]M. Cifali, « Le lien éducatif : contre-jour psychanalytique », 1994.

Il y a aussi une volonté de contrôler les élèves. Chaque prof a en tête l’élève idéal : il ne faut pas qu’il parle trop, mais suffisamment quand même. Sinon, le jugement tombe — il tombe quatre fois par an : parle ! D’ailleurs, le prof a besoin que les élèves verbalisent pour donner la preuve qu’ils apprennent. Leur silence est inconfortable. Faut-il parler, pour apprendre ? Est-ce que le for intérieur peut suffire ? Cifali parle d’un activisme enseignant, qui peut faire des dégâts. Pourtant, dans la passivité, plein de choses se passent.

Retour à Samira

Alors OK, l’école est intrusive et je veux m’opposer à ça, mais où placer le curseur ? Ne pas oser prendre la parole en public, ce n’est pas la même chose que ne pas vouloir le faire parce qu’on n’en voit pas l’intérêt. En fait, je ne sais pas pourquoi Samira ne parle pas. Cifali remarque qu’on n’interroge généralement pas ce qui fait qu’un enfant se tait, « ce qui le fait parler ailleurs avec les autres, et se taire dans l’espace scolaire. Souvent son mutisme est réaction à une violence, à l’arrachage qu’il a subi aux premiers jours de la séparation, à l’accueil glacial qu’on lui fit, à son parler à lui qui ne correspond pas au nôtre, à notre parole qui le refusa, à notre univers fonctionnalisé. Se taire est le reste de son pouvoir, celui qui marque son territoire ».

Je veux respecter le silence de Samira donc, mais si elle quitte l’école en étant toujours terrorisée à l’idée de prendre la parole devant un groupe, et qu’elle n’arrive pas à défendre son bout de gras même quand c’est important pour elle, j’aurais tendance à penser que l’école a raté quelque chose…

Mon fils dans cette même école a appris à prendre la parole dans un groupe, à s’adresser à des adultes notamment, pour donner son point de vue. J’ai suivi à travers son récit toute son évolution, il me disait : « J’ai réussi à dire quelque chose devant la classe sans rougir », « J’ai parlé, mais je ne trouvais pas mes mots et j’avais chaud », etc. Jusqu’à ce qu’il m’annonce avec fierté : « J’ai appris, maintenant je n’ai plus peur. » Aujourd’hui, ses profs disent de lui qu’il ne participe pas assez en classe, mais au moins je sais que ce n’est pas par timidité.

Portevoix

J’aimerais qu’on crée pour Samira, à l’école, des tas d’occasions de prendre la parole en public ou dans un groupe, et de s’essayer à défendre son opinion. Je pense bien sûr à la pédagogie institutionnelle. Qui crée ce genre de lieux, de moments où les élèves, sans que jamais on n’y oblige à parler, brulent tout à coup d’intervenir et se lancent sans même y penser. On a tous eu des élèves qui, après dix conseils, ou après trente-trois « Quoi de neuf ? », disent leurs premiers mots face à la classe. Je me garde bien, dans ce cas-là, de toute félicitation. Je sens que l’instant se suffit à lui-même. Par contre, il faut s’assurer que cette parole soit entendue et suivie d’effets…

Dans une école primaire où j’ai travaillé, quand un élève était convoqué en conseil de discipline, il était prévu qu’il se choisisse un « porte-voix ». Un adulte de confiance, avec qui il peut discuter à l’avance, et qui soutiendra sa parole si l’élève, intimidé par le dispositif, n’arrive plus à la porter lui-même. J’ai apprécié cette attention qui reconnaissait comme normaux le fait d’être impressionné et le mutisme qui pouvait en découler.

Cela pourrait devenir une responsabilité, dans une classe : l’élève portevoix, celui que les timides vont voir qui leur permettrait de faire entendre une parole à la classe sans s’exposer.

J’aimerais aussi que Samira se rende compte que cet apprentissage-là a du sens, même et surtout en dehors de l’école. Mais, pour cela, il faudrait une école qui ne fonctionnerait plus en vase clos, qui serait bien plus perméable au monde extérieur et à ce qui, dans la société, préoccupe les élèves.

Dans le doute, en attendant, je respecte le silence de Samira. D’ailleurs, ce silence, ce n’est pas du vide. Je m’y retrouve un peu, et l’adolescente que j’étais m’en sait gré. Samira aussi, sans doute. 

 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 M. Cifali, « Le lien éducatif : contre-jour psychanalytique », 1994.