Paroles et jouissance

 

Enseignante dans le fondamental, je suis maintenant retraitée. Comme beaucoup d’enseignants dans cette situation, je suis bénévole dans une école de devoir. Mon aide est légère, ponctuelle, deux jours par semaine, une semaine sur deux. Faire parler les enfants me semble important, pour les animateurs aussi, d’ailleurs ! Mais en mettant quelle institution en place, pour y raconter quoi ?

Avant d’aider les enfants à faire leurs devoirs, chaque animateur rassemble son groupe dans des locaux séparés. Certains mettent en place un moment pour que les enfants puissent exprimer leurs émotions : chaque enfant choisit un pictogramme qui illustre une de ses émotions de la journée.

Parler pour se mettre en évidence, mais…

Dans un groupe d’enfants de huit ou dix ans, si la plupart des enfants choisissaient un pictogramme, chacun se taisait lors du tour de paroles ou précisait qu’il n’avait rien à ajouter… Pas de paroles !

Mais, un jour, un enfant qui avait choisi un pictogramme représentant la colère, prit la parole. Il raconta les bagarres vécues pendant la récréation, bagarres dans lesquelles il se décrivait comme un meneur violent, heureux d’avoir blessé d’autres enfants plus jeunes que lui. Il donnait des détails précis sur le sang qui coulait, sur les remarques des adultes dont il ne tenait pas compte. Les autres enfants riaient et, plus ils riaient, plus l’enfant roulait des mécaniques et se présentait en caïd de la violence… Des paroles pour éprouver de la jouissance !

Au bout d’un temps qui me parut très long, l’animateur passa la parole à l’enfant suivant dans le cercle, sans un mot sur les propos tenus.

On en parle… entre adultes

Le lendemain, j’étais encore présente ; l’enfant reprit le même pictogramme et raconta, de la même manière, une autre bagarre. L’animateur ne fit toujours pas de remarque, mais il vint m’interpeler une fois le temps de l’aide aux devoirs terminé : « Qu’est-ce que tu penses des propos de Patrick ? »

« Et ce moment des émotions, comme le nomment les enfants, quel est son objectif ? »

Je lui ai d’abord fait part de ma gêne en entendant les propos de l’enfant, mais aussi en voyant le comportement des autres enfants. Je lui ai dit que je ne voyais pas l’intérêt de laisser un enfant jouir de l’effet de ses paroles violentes sur les autres.

Mais fallait-il lui interdire de parler de ces moments violents qu’il vivait ou inventait ?

L’animateur a pris la décision de ne plus accepter de tels propos, mais de permettre qu’on lui en parle en tête à tête pendant le temps d’accueil à l’école des devoirs.

Et ce moment des émotions, comme le nomment les enfants, quel est son objectif ?

Exception faite qu’il faille choisir un pictogramme pour parler de son émotion, les enfants ne peuvent expliquer plus à quoi il pourrait servir. Ce moment des émotions dont l’objectif n’est pas explicité aux enfants et où ces derniers parlent de leurs émotions en dehors de tout contexte, que peut-il leur apporter ?

Si Patrick avait été arrêté dans la cour de récréation par les adultes présents (peut-être l’a-t-il été) et qu’un moment et un lieu avaient été choisis pour en parler (sans doute, cela n’a pas été mis en place à l’école), les choses auraient sans doute été différentes !