Peut-on -encore- parler de « classes populaires »

Malgré l’usure des mots et l’évolution du langage, malgré une certaine disparition de la classe ouvrière, malgré la tendance dominante à individualiser la manière de poser les problèmes, à CGé, nous parlons encore de classes populaires. Et la plupart des sociologues nous donnent raison. [1]Cet article est un résumé « libre » de SCHWARTZ Olivier, Peut-on encore parler des classes populaires, publié par La Vie des Idées à partir de la thèse qu’il a défendue en 1997

Voici les trois principales caractéristiques que Schwartz donne aux membres des classes populaires : petitesse du statut professionnel ou social, étroitesse des ressources économiques — sans que cela signifie nécessairement précarité —, éloignement par rapport au capital culturel, et d’abord par rapport à l’école, même s’il ne s’agit que d’un éloignement relatif.

La notion de « classe ouvrière » ne suffit plus pour désigner ces groupes, ne serait-ce que parce que ceux-ci sont désormais composés en grande partie de salariés des services (et non plus de l’industrie).

Si on observe les évolutions intervenues dans le monde du travail, pour toute une partie des membres de milieu populaire, le risque de relégation s’est accru ces dernières décennies. Mais en même temps, l’acculturation scolaire, la perméabilité à la culture de masse véhiculée par les médias, des contacts diversifiés avec des « clients » (une grande partie des membres des catégories populaires travaille aujourd’hui dans les services), ont atteint une réelle ampleur. C’est dire que les univers de vie de ces catégories ont été fort affectés par des processus qui ont permis de les désenclaver, de les désenfermer, d’intensifier les relations de leurs membres avec le monde extérieur, contrairement à l’ancienne classe ouvrière. Il faut donc penser à la fois en termes de relégation et d’extraversion.

Positions sociales et spécificités culturelles

Pour Schwartz, la notion de « classes populaires » en sciences sociales désigne des groupes qui se caractérisent par deux types de propriétés :
• des propriétés de position sociale : les classes populaires sont des groupes « dominés » ; ils vivent l’insécurité des conditions d’existence, des statuts bas et explicitement réputés inférieurs, l’expérience de la subordination ;
• des propriétés « culturelles » : ni savantes, ni « cultivées », « leurs » cultures ne reposent pas sur une primauté d’une tradition écrite et scolaire, mais sont composées de contenus élaborés à partir d’une pratique non théorisée, non objectivée, et véhiculés par une transmission orale.

Beaucoup apprennent leur métier sur le tas, en imitant les autres, en se débrouillant pour faire comme eux. Leurs compétences professionnelles ont été acquises par le geste, la pratique, sans passage par le discours ou l’écrit. Les comportements culturels tendent à les séparer des classes dominantes et des normes dominantes.

En dépit de tout ce qui les sépare des sociétés antérieures, les sociétés contemporaines les plus développées n’ont pas mis fin aux faits de domination ni aux formes de séparation culturelle qui caractérisent les groupes sociaux que l’on désigne sous le nom de « classes populaires ». Sans doute ont-elles rendu ces phénomènes moins visibles.

Des classes « dominées »

Plusieurs expressions attestent que, pour le sociologue ou l’historien qui s’y réfèrent, la position dominée est bien la caractéristique première des « classes populaires ». Bourdieu, Grignon et Passeron désignent couramment celles-ci sous l’expression « classes dominées ». Furet, Le Roy Ladurie, Roche, historiens, ont eu recours à l’expression « classes inférieures ». Carlo Ginzburg préfère le terme de « classes subalternes » et enfin l’expression de « basses classes » est utilisée aussi par Bourdieu et Passeron, au risque de stigmatiser ce que l’on désigne.

L’idée de condition dominée fait d’abord référence à la dépendance ou l’assujettissement économique. La position dominée prend ici l’aspect de la soumission de celui qui ne possède rien ou trop peu aux formes de travail ou aux modes de répartition des biens imposés par des groupes plus riches ou des formes plus puissantes. Cela se traduit par une certaine vulnérabilité des conditions d’existence, qui n’est pas nécessairement la misère, mais qui signifie assurément l’exposition récurrente au manque de ressources ou à l’insécurité.

Les degrés de subordination peuvent être évidemment très divers. Il existe toute une stratification interne aux « classes populaires » et l’on sait bien que celles-ci ne sont pas systématiquement opprimées ou démunies. Dans ses ouvrages, Hoggart[2]La culture du pauvre Paris, Editions de Minuit, 1970. nous livre une image particulièrement claire et vive de cette condition globalement marquée par la dépossession : fermeture des possibles, verrouillage des existences, soumission au destin, relégation des individus sur des territoires, dans des métiers, dans des statuts dont ils n’ont quasiment aucune chance ni espérance de sortir. Ces univers ne sont pas nécessairement générateurs de malheur, ils peuvent même être habités de façon relativement positive grâce à l’action de plusieurs mécanismes protecteurs : une intériorisation de la position dominée qui entraine, pour reprendre les mots de Bourdieu, un quasi-ajustement des espérances subjectives aux chances objectives, des formes de vie sécurisantes (famille, quartier), une division fondamentale du monde en deux (« eux et nous ») qui permet de se défendre face aux groupes sociaux…

Des formes de séparation culturelle

Le « populaire » est ce qui s’oppose au savant, au cultivé, aux usages reconnus comme « légitimes » parmi les membres des classes élevées, dans les institutions, dans les lieux de pouvoir. Les formes culturelles dominantes sont toujours partiellement apprises, assimilées, intériorisées par les membres des groupes dominés. Mais entre ceux-ci et celles-là, jouent des mécanismes de séparation culturelle.

Schwartz donne une double signification à l’idée de séparation culturelle, celle-ci renvoie au phénomène de la dépossession. Une fraction importante des milieux populaires est démunie d’un ensemble d’éléments de culture qui font partie des instruments symboliques dominants, c’est-à-dire socialement décisifs. Il cite Bernard Lahire qui en a donné un excellent exemple dans un travail sur les liens entre la culture écrite et les inégalités scolaires.

L’aptitude à s’installer dans la logique de l’écrit et de ses exigences et à manier le langage selon celles-ci est au centre de l’univers scolaire et constitue des conditions déterminantes pour y réussir. Or l’acquisition de ces compétences est fortement problématique pour beaucoup d’enfants d’ouvriers et d’employés, parce que leur univers culturel est caractérisé par un tout autre type de rapport au langage, où prédominent les pratiques de la communication orale et auquel la familiarité, l’attention, l’intérêt pour la forme écrite, pour le texte écrit peuvent être largement étrangers.

C’est la privation, ou la trop faible maitrise des postures de l’écrit qui constitue la raison décisive des échecs précoces des enfants d’ouvriers et d’employés à l’école. Bernard Lahire [3]1993 Culture écrite et inégalités scolaires. Sociologie de l’« échec scolaire » à l’école primaire, Lyon, PUL. 1995 Tableaux de familles. Heurs et malheurs scolaires en milieux … Continue reading établit bien qu’il y a ici dépossession culturelle. Il le fait avec précision et dans le détail, sans alimenter pour autant une représentation misérabiliste ou stigmatisante de la culture des classes dominées. D’une part, en effet, la dépossession culturelle n’a rien à voir avec le thème rebattu du « handicap culturel ». Manquer de certaines compétences décisives de la culture dominante n’est pas un signe de pauvreté culturelle. D’autre part, Bernard Lahire met en évidence l’existence de pratiques de lecture et d’écriture tout à fait consistantes chez certains membres des milieux populaires, notamment chez les femmes.

L’idée de dépossession culturelle nous renvoie donc d’abord à des phénomènes de dépossession. Mais elle ne s’y réduit pas et doit aussi être entendue autrement. Les membres des milieux populaires ne sont pas seulement séparés des modalités culturelles dominantes par des processus d’exclusion, ils sont aussi capables de s’en séparer activement pour produire leurs formes de vie propres, celles qui s’accordent le mieux à leurs conditions d’existence, à leurs expériences, à leur(s) point(s) de vue sur le monde. Les comportements populaires peuvent s’opposer aux normes par le jeu de ce que Schwartz nomme une altérité positive, une forme de relative autonomie grâce auxquelles une appropriation des conditions populaires d’existence du point de vue des milieux populaires eux-mêmes est possible.

Peut-être faut-il voir dans les nouvelles formes d’islamisation une nouvelle forme d’altérité culturelle positive une forme de réappropriation des conditions populaires d’existence d’une population majoritairement et doublement dominée chez nous. La difficulté pour l’école comme pour les mouvements syndicaux reste de trouver que et comment faire avec cette altérité positive.

Stratification des milieux populaires

L’importance des traits communs aux membres des classes populaires (domination, pauvreté, écart culturel) ne doit pas faire oublier de nombreuses différences, tant dans leurs conditions d’existence que dans les pratiques. Le sexe, la génération, l’appartenance plutôt rurale ou urbaine, le degré d’instruction, les différentes caractéristiques du travail, les trajectoires sociales constituent autant de principes de différenciation qui peuvent être extrêmement importants. On n’a donc jamais affaire à un ensemble homogène, encore moins à un bloc indifférencié que l’on pourrait traiter comme un seul être. Les classes sociales dominées ne sont d’ailleurs pas seulement différenciées ou segmentées culturellement, elles peuvent aussi être fortement stratifiées socialement. Il y a bien des degrés dans la domination, et tous les groupes dominés ne sont pas également démunis.

La notion de « classes populaires » souligne donc immédiatement que son objet est à la fois un et multiple, hétérogène, mais continu. Malgré les difficultés qu’elle soulève comme toutes les grandes catégories classificatoires des sciences sociales, la notion de « classes populaires » peut aussi se révéler tout à fait opérante comme outil de description des situations empiriques. Son usage mérite donc d’être préservé et défendu.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Cet article est un résumé « libre » de SCHWARTZ Olivier, Peut-on encore parler des classes populaires, publié par La Vie des Idées à partir de la thèse qu’il a défendue en 1997
2 La culture du pauvre Paris, Editions de Minuit, 1970.
3 1993 Culture écrite et inégalités scolaires. Sociologie de l’« échec scolaire » à l’école primaire, Lyon, PUL.
1995 Tableaux de familles. Heurs et malheurs scolaires en milieux populaires, Paris, Gallimard/Seuil.
2008 La Raison scolaire. École et pratiques d’écriture, entre savoir et pouvoir, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, Paideia.