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Picoti, picota

Il était une fois une poule sur un mur qui picotait du pain dur, picoti picota, lève la queue et puis s’en va. Et si ce pain dur est de la littérature, qu’advient-il de la poule quand elle s’en va? Comment digère-t-elle les grains de livres picotés? Vit-elle mieux 

En janvier 2020, un dossier intitulé « Le pouvoir de la littérature », concocté par Héloïse Lhérété de la revue Sciences Humaines, assurait que la littérature apparaissait « de plus en plus comme un outil de connaissance, de développement personnel et d’émancipation. En nous plongeant dans des univers sociaux et mentaux, elle élargit notre compréhension de l’histoire, de la sociologie, de la psychologie ». Alléchée par le programme de ces quelques pages imprimées[1]« Le pouvoir des livres, Comment la littérature peut changer notre vie », Sciences Humaines, 321, janvier 2020. où se croisaient les points de vue de Boris Cyrulnik, Régine Detambel, Virginia Woolf, Michèle Petit, Alexandre Gefen, Vincent Jouve, Jean-Louis Fabiani (par exemple), je l’ai lu avec avidité et j’en ai picoré avec allégresse quelques idées réjouissantes dont voici un compte rendu non exhaustif.

Picoti picota, lire fait vibrer, rire, réfléchir. Lire intensifie les émotions, révèle des passions, attise des souvenirs. Lire console. Lire soigne. Lire nous embarque, nous inspire, nous nourrit, met nos émois et pensées en musique. Lire fait surgir le mouvement de la vie. Le bruit d’un pas, le parfum d’une fleur, une peau qui frissonne, un cœur qui bat. Lire peut faire bifurquer l’existence, rencontrer des personnages qui nous accompagneront pour la vie, donner le gout du voyage, enclencher une vocation professionnelle, protéger de la souffrance, transformer notre vision du monde. Un livre peut exercer un effet puissant sur sa lectrice et son lecteur.  

Picoti picota, lire met en jeu des connaissances sociales. La littérature transmet la mémoire d’un groupe, manifeste la cohérence d’une culture, décrit les transformations du monde. Elle va partout, dans l’invisible, dans l’interdit. Elle nous offre l’accès à des sociétés fermées, elle nous met en contact avec des réalités abstraites tant elles sont éloignées de la nôtre. La littérature capture les replis du monde social, elle en pressent les transformations.  

Picoti picota, les personnages des livres vibrent en nous, plus encore que des personnes réelles. Les personnages de fiction n’existent pas vraiment, mais nous les faisons exister en projetant sur eux nos propres expériences nous exerçant ainsi à l’empathie. Les personnages correspondent à ce que nous sommes et/ou à ce que nous voudrions être. Ils nous confrontent aux facettes de notre personnalité et nous ouvrent à l’altérité.  

Picoti picota, les livres permettent de visiter d’autres mondes mentaux, offrent des prétextes à la rêverie, façonnent des univers qui nous conviennent. Ils nous permettent de penser le monde autrement que par images, d’une manière abstraite grâce aux mots écrits ou dits. Un livre est un délégué de soi narcissique, il peut dire, penser ce que je n’ose pas dire ou penser… Le livre permet de réélaborer sa vie par l’imagination afin de la vivre pleinement et sans honte. 

Picoti picota, lire contribue au perfectionnement moral, éclaire l’action, aide à recoudre nos déchirures individuelles et collectives. Le livre a la capacité de dévoiler, analyser, reformuler, mettre en scène les faits; de critiquer, de retravailler les discours; de dessiner des transformations. Le livre peut faire face au monde, remédier aux souffrances sociales, saisir les grands problèmes de notre temps, se décentrer de l’humain et réintégrer le monde de la nature. 

Picoti picota, mais voilà, est-ce bien le rôle de la littérature que de remplacer les acteurs sociaux qui encadrent les vulnérables de nos sociétés ou d’aider l’individu à se développer par ruse néolibérale? Car la littérature n’est-elle pas d’abord un art plutôt qu’une production de morale? Le débat reste ouvert… D’autant que la littérature est en crise, elle subit la concurrence des écrans et des loisirs diversifiés. Comment résister? 

Grâce au besoin primaire d’histoires? 

Picoti picota, chemin faisant, bien arrondie de tout ça, je suis allée chercher d’autres grains à déguster. Et, j’ai découvert en glanant outre-Atlantique un curieux petit carnet intitulé On a tous besoin d’histoires, écrit par Marie Barguidjian [2]Marie Barguidjian, On a tous besoin d’histoires, 2019 https://www.lireetfairelire.qc.ca/media/on-a-tous-besoin-dhistoires/ . Un manifeste pour que la littérature jeunesse devienne un enjeu prioritaire de notre société. Un texte qui s’ouvre sur une citation de l’auteur et illustrateur Claude Ponti : «On apprend à lire et à écrire parce que nous sommes des êtres de culture et que c’est ainsi que nous apprenons à devenir humains. En lisant. Les histoires sont donc essentielles. C’est de cette façon que l’enfant se construit, forgeant sa propre histoire dans sa relation à l’histoire globale de la planète humaine.» À partir de quatorze points de réflexion, le manifeste répond à la question : «Pourquoi a-t-on besoin d’histoires?» En conclusion, il propose quelques actions concrètes. 

Picoti picota, on a besoin d’histoires parce qu’on a besoin de l’autre dès la naissance, parce que nous cherchons des réponses, on est en quête de sens, on a besoin de symboles forts, et de miroirs, pour mettre des mots sur nos émotions, pour découvrir le sentiment de liberté, pour le bonheur de prendre des risques, pour tisser des liens sociaux, pour la musique des histoires écrites, pour développer notre imaginaire, bref pour s’émerveiller… et réenchanter le monde complexe (comme le dirait Edgar).« Nous lisons pour connaitre la fin… Nous lisons pour ne pas connaitre la fin…», disait Alberto Manguel, en 1996, dans son Histoire de la lecture. Et, ce sera mon dernier petit grain. 

Comment digérer le pain dur 

Ainsi, lire aide à vivre, lire transforme et sculpte notre vision du monde et de la société. Les livres et les histoires qu’ils contiennent sont des fenêtres ouvertes sur des multitudes de réalités sociales et assouvissent nos besoins de bienêtre et de compréhension d’un monde sans cesse en mouvement. 

Or, si les livres aident chacun et chacune à mieux vivre, il faut aussi les partager. Ne pas laisser la poule les déguster toute seule. Et c’est une autre comptine que de découvrir les moyens de ce partage, am stram gram, pic et pic et colegram… 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 « Le pouvoir des livres, Comment la littérature peut changer notre vie », Sciences Humaines, 321, janvier 2020.
2 Marie Barguidjian, On a tous besoin d’histoires, 2019 https://www.lireetfairelire.qc.ca/media/on-a-tous-besoin-dhistoires/