Pigeon 10. À l’insu de leur plein gré.

Toutes les écoles devraient être de bonnes écoles ? D’accord ! Mais pour qui ? Elles sont élitistes, de bon niveau et bien fréquentées ou poubelles, de niveau lamentable et mal fréquentées. C’est dans le discours de tous et cela ne change pas. Décret inscription ou pas, même quand on dit que toutes les écoles devraient être bonnes, c’est encore les écoles élitistes bien fréquentées qui servent de modèle. Alors quoi ? Tous complices ?

Bonnes ou mauvaises écoles, les réputations sur le grand marché scolaire se font et se défont au rythme de la mixité sociale. Ça se voit à la sortie des écoles, pas de doute permis, question de proportion entre ceux qui sont conformes et ceux qui font tache. La mixité sociale, personne n’en veut vraiment. Il ne faudrait quand même pas que le niveau baisse.

L’état du pigeonnier

De quel niveau parle-t-on ? Vu sous l’angle des statistiques, les « bonnes écoles » semblent surtout servir de plateforme de triage. Elles se contentent d’exposer les exigences, d’organiser le contrôle qualité et de faire des constats : il y a ceux qui sont « faits » pour elles et qui réussissent, et ceux qui sont « faits » pour aller se faire voir ailleurs et qui échouent. Ces derniers sont accusés de retards et de manques, et sont envoyés vers des écoles « qui sont mieux adaptées ».

Les écoles qui sélectionnent dès le début du cursus scolaire, et ne travaillent donc qu’avec ceux qui ont déjà tout pour réussir, brandissent fièrement leurs résultats en fin de secondaire alors que celles qui récoltent tous ceux qui ne peuvent apprendre qu’à l’école sont accusées de brader leurs diplômes.

Le malentendu a la vie dure : ce sont les écoles qui ne font rien pour faire réussir les élèves qui font figure de bonnes écoles. Mais est-ce vraiment un malentendu quand la lutte des places se nourrit de l’idée que ceux qui ratent l’ont bien cherché (mauvaises stratégies et moralité douteuse), alors que ceux qui réussissent ne le doivent qu’à eux même.

La grande majorité des écoles, des directeurs, des enseignants, des parents et des élèves véhiculent sur l’école des stéréotypes ultra libéraux et justifie par des discours moralisateurs et/ou culpabilisants les résultats désastreux auxquels aboutissent les stratégies qui en découlent : dualisation du système scolaire, sélection fortement liée à l’origine sociale et le cortège de dévalorisations de l’estime de soi qui les accompagnent.

Et pourtant, la grande majorité des écoles, des directeurs et des enseignants tiennent un discours progressiste sur les finalités de l’école. Les réformes du système scolaire s’engouffrent dans ce paradoxe : discours généreux et quasi gauchiste du côté des finalités et craintes de bousculer les classes moyennes du côté de la mise en œuvre. On change tout, tout le temps, puisqu’on ne comble jamais, on s’en doute, le hiatus entre les finalités annoncées (l’égalité) et les outils utilisés qui se noient dans les mythes de la performance, de l’égalité des chances et du self-made-man. Et le système est anxiogène pour tout le monde.

Il y a donc peu à attendre des convoyeurs tant que les acteurs du système scolaire et ceux qui le pilotent refusent de l’analyser avec la grille des classes sociales et continuent à n’y voir que des parcours individuels.

Les attentes des convoyeurs

Que faire quand le problème est si large et si profondément ancré, si ce n’est promouvoir à tous les niveaux de la formation (scolaire, initiale, continue) une compréhension systémique de l’institution scolaire, du caractère politique du choix des outils didactiques et des situations d’apprentissage, de leurs effets discriminants (ou non) pour les jeunes issus des classes populaires.

Ça ne résoudra pas tout, mais au moins cela permettra à chacun de se positionner clairement et de retrouver une cohérence entre le discours généreux et les pratiques.

La classe moyenne des profs n’est pas prête à lâcher le modèle scolaire qui lui convient le mieux et les parents dominants ne sont pas prêts à lâcher leurs privilèges. Il faudra donc insister. Pour éviter le colmatage du décret inscription, il faudra soutenir fermement les pratiques des écoles qui jouent le jeu de la mixité sociale, mettre en place des formations, des outils, de l’intervision et de la supervision pour tous ceux qui, de la maternelle à la fin du secondaire, peinent souvent à trouver leurs marques dans le nouveau métier qu’ils découvrent. Les difficultés, les retards, les obstacles aux apprentissages sont réels, la mixité sociale n’est pas une potion magique qui résout tous les problèmes. Bien au contraire.

La mixité sociale dans les écoles ne fait pas disparaitre les problèmes scolaires. Elle en change la nature (ils deviennent de vrais problèmes pédagogiques), et les répartit plus équitablement entre les établissements.

Parce que c’est logiquement plus difficile de faire avec ceux qui butent sur les obstacles que de se contenter de les éliminer du parcours, parce qu’il faudra faire dans l’école tout ce que l’école exige et ne plus compter sur les familles pour combler les lacunes de l’école, et parce que les différences sont un peu plus discriminantes à chaque étape du parcours scolaire.

Si l’idéal de l’école démocratique veut encore dire quelque chose, toutes les écoles seront des bonnes écoles quand elles seront des écoles pour tous. L’école ne changera pas la société, mais la société peut changer en changeant de modèle de « bonnes écoles ».