Pigeon 2 : Tous à l’insu de leur plein gré ? (1)

Tous citoyens ! Ah oui ?! Avec quelles informations, quelles formations ? Et en pratiquant la citoyenneté où, quand, avec qui, pour quoi ?

195-09.jpg Démocratie ou barbarie[[Coordination pédagogique de la Communauté française qui « tente de relever le défi de sensibiliser professeurs et élèves à l’éducation citoyenne », voir www.enseignement.be)) vous propose Auschwitz ou Breendonck. En matière d’éducation à la citoyenneté, la seule chose qui réconcilie tout le monde, c’est la sainte communion indignée contre la barbarie nazie et la lutte contre une extrême-droite qui n’existe pas comme telle en Communauté française, puisqu’on a la chance d’avoir l’extrême-droite la plus bête du monde et d’avoir aussi DAERDEN et MATHOT dans le PS. Lutter contre une extrême-droite qui n’existe pas, c’est très politiquement confortable. Ça ne mange pas de pain et ça ne gêne personne, sauf que les jeunes (pas ceux des bonnes familles, rassurez-vous) commencent à en avoir marre, et que même ça, Madame, ils ne respectent plus, ils chahutent et se moquent, même aux Territoires de la Mémoire.

L’état du pigeonnier

Le décret Missions demande à l’école de « préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures ». C’est beaucoup plus que de lutter contre une extrême-droite qui n’existe pas nommée comme telle. C’est très exigeant, cela demande de sacrés savoirs pratiques (lecture, écriture, calcul pour du vrai, traitement de l’information, participation et animation de réunions et de débats, démarche critique, méthodes de résolution de problèmes…) et de sacrés savoirs théoriques (sociologie, économie politique, psychologie sociale, philosophie, ethnologie…).

Et où ces savoirs pratiques et théoriques sont-ils non seulement enseignés mais, en plus, en recourant à quelle didactique spécialisée ? Réponse aisée : nulle part, et certainement pas en formation des enseignants, ni dans le supérieur pédagogique, ni en agrégation à l’université. Cela n’est tout simplement pas au programme. On ne dispense aux futurs enseignants tout bonnement aucune formation dans ce sens. Ce serait donc un miracle qu’ils puissent eux-mêmes contribuer à l’éducation à la citoyenneté dans leurs classes et écoles.

À l’école fondamentale, il y aurait bien place pour un véritable travail de citoyens, mais en dehors de quelques cours d’éveil qui évitent soigneusement toute question sensible, les instituteurs, sans aucune formation pour cela, font ce qu’on leur demande : se recentrer sur les savoirs de base, lire–écrire–calculer, et lire–écrire–calculer sur quoi, on se le demande, sur rien sans doute, puisque c’est les savoirs de base qui comptent, et certainement pas sur l’aménagement du territoire dans la commune, ou sur la publicité à destination des enfants, par exemples, puisque dans ce cas, cela distrairait les enfants des savoirs de base !

Dans le secondaire général, il n’y a pratiquement rien au programme qui permette ce travail, à nouveau en dehors des cours d’histoire et de géographie dont les programmes prévoient tout autre chose. Sauf initiatives des enseignants, ces cours s’orientent bien plus vers la transmission de connaissances générales très peu mobilisables pour une action citoyenne. Cette action citoyenne ne peut alors s’exercer que dans des projets extra-scolaires, à nouveau à l’initiative de quelques enseignants, et au risque de la religion ou de la morale de l’aide, quand ce n’est pas la charité, et/ou alors de bonnes résolutions pour sauver la planète.
Dans le qualifiant, c’est pire. Comme ces élèves sont soupçonnés de tous les vices (c’est d’ailleurs pour cela qu’ils y sont), ils auront droit à une avalanche de cours de citoyenneté négative : ne pas s’endetter (circulaire à propos du surendettement), ne pas cogner sa meuf (faut parler le langage des cités !), ne pas bouffer macdo, ne pas jeter sa canette par la fenêtre… et surtout, surtout, ne pas voter extrême-droite, puisqu’ils voient bien que la démocratie leur apporte tous les jours le bonheur. Ils le feraient bien, rien que pour faire enrager les bienpensants, tiens, de voter extrême-droite, car ils sentent bien qu’on se moque de leur situation et de leurs difficultés et que c’est une manière de ne pas parler des problèmes d’aujourd’hui.

Heureusement que partout, dans toutes les écoles, il y a, décret oblige, un conseil de participation ! Dommage que ces conseils ne fonctionnent à peu près nulle part, puisqu’évidemment, ses animateurs (le plus souvent, la direction) et les participants (les enseignants, les parents, le quart-état, et les élèves dans le secondaire) n’ont le plus souvent aucune culture du débat, n’en ont jamais pratiqué ailleurs que dans l’école, que les mandatés n’ont reçu aucun mandat (construit dans quelle assemblée ?), qu’un ordre du jour et un procès-verbal, ah bon, c’est quoi ça ?, et que les débats, quand ils ont lieu, sont privés de tout enjeu un tant soit peu mobilisateur.

Finalement, qui est pigeon dans cette histoire et à l’insu de son plein gré ?! Ben, là, vraiment tout le monde, tous ceux à qui on propose de participer à vide, les enseignants à qui on commande une éducation à la citoyenneté sans savoir ce que c’est, les élèves qu’on prive de toute formation critique à propos du monde d’aujourd’hui, les associations partenaires qui rament et qui instrumentalisent les classes pour poursuivre leurs objectifs, sans réel partenariat.

Les attentes des convoyeurs

Et pourtant, depuis 80 ans, tant le travail des mouvements pédagogiques[1]Mouvement Freinet, GFEN, GBEN, CRAP, CEEPI, CGé, etc.
et des associations citoyennes et d’éducation permanente, issues des grands mouvements sociaux (ouvrier, féministe, tiers-mondiste, écologiste…) que les sciences humaines dans leurs recherches et développements, ont largement produit de l’information, de la connaissance, des outils de formation et des méthodes de résolutions de problème et autre développement communautaire. Cette somme de savoirs pratiques et théoriques est peu et mal enseignée. Elle est encore moins mobilisée, utilisée, vécue en formation. Que pourrait-on en attendre ?

À nouveau, dans la formation des maitres, des ruptures, d’abord des ruptures. Les candidats enseignants se recrutent principalement dans la petite classe moyenne (fraction de classe ouvrière comprise) complètement impolitisée, faisant du relationnel leur vocation, croyant en l’immanence des personnes, visant un idéal de neutralité (et pas la neutralité active du décret !), perclus de bons sentiments et écœurés par une politique nécessairement corrompue. Des candidats enseignants qui sont pour la plupart de véritables analphabètes sociopolitiques. Et comment pourrait-il en être autrement puisqu’aucune formation ne leur a jamais été et ne leur est pas dispensée. C’est pourtant à eux qu’on va demander d’éduquer à la citoyenneté.

Et des ruptures, cela ne se produit pas par des cours transmissifs. Il faut des expériences sociales fortes, des actions menées ensemble, des projets collectifs cogérés, des engagements partagés et il faut un recul réflexif par rapport à ces vécus impliquants, des évaluations outillées, des réflexions nourries, des expertises fécondes pour permettre, par cette praxis, l’appropriation de savoirs pratiques et théoriques indispensables à toute citoyenneté active. Il faut permettre l’appropriation de savoirs solides en sociologie, en économie politique, psychologie sociale, philosophie, ethnologie… On ne devient pas acteur en écoutant, on ne devient pas critiques en se soumettant, on ne comprend pas le monde sans faire de sciences sociales et politiques au sens large. C’est d’ailleurs pour cela que, dans la formation des maitres, on demande d’écouter, de se soumettre et de ne pas faire de sciences sociales et politiques…

(1) Richard VIRENQUE, coureur cycliste, et auteur de cette merveilleuse expression d’une très haute valeur scientifique en sociologie.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Mouvement Freinet, GFEN, GBEN, CRAP, CEEPI, CGé, etc.