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Pigeon 3 : Tous à l’insu de leur plain gré ? (1)

Le moment de l’évaluation crée un axe de tension entre, d’une part, la nécessité de standardiser des outils, des méthodes, des contenus pour objectiver des résultats et, d’autre part, la nécessité de ne pas perdre la singularité du sujet, de son trajet, de ses écarts à la norme. Où l’inspection actuelle se situe-t-elle sur cet axe ?

page10-2.jpg Entre l’inspection bureaucratique et kafkaïenne d’antan, et l’inspection newlook du décret de 2007, il y avait une bonne raison d’espérer : le pilotage. Parce que celui-ci évoquait l’idée d’une dialectique entre les pouvoirs prescripteurs ou organisateurs d’une part et les acteurs de terrain d’autre part. Il y a d’abord ce qu’on se donne comme objectifs généreux, ce qu’on met en place comme cadre, mesures et moyens. Ensuite, on est confronté à leur mise en œuvre dans les différentes réalités de chaque établissement scolaire et à la manière dont chaque enseignant se les approprie ou non dans sa pratique quotidienne. On peut alors en tirer des leçons et en assurer le suivi. Cela peut amener à prendre des décisions à chacun des niveaux impliqués dans le processus (pour adapter les objectifs, les mesures, les moyens, les pratiques quotidiennes des enseignants, etc.).

Mais il n’en est rien. L’inspection newlook présente un curieux mélange des mauvaises habitudes bureaucratiques de l’inspection d’homologation d’antan et de pratiques managériales ou judiciaires mal maitrisées. Le résultat est terrifiant. Non seulement les enseignants ne correspondent pas au modèle prescrit mais, en plus, ils sont responsables de l’incapacité du système scolaire à assumer l’ensemble des objectifs généreux qui lui sont assignés. Les profs résistent, esquivent ou se protègent parce qu’ils sont le dernier maillon de la chaine, parce qu’ils ne peuvent pas continuer tous les jours avec une image d’eux-mêmes d’incapables et d’incompétents. C’est quand même plus valorisant d’être résistant.

L’état du pigeonnier

L’inspection débarque pour « mettre de l’ordre ». Elle a des rapports circonstanciés, des signalements que et des regrets de constater que. Elle prend des gants de velours au début, mais à chaque fois, on se retrouve comme un con à se dire qu’on n’y arrivera pas. Qu’on soit novice ou vieux routier, il n’y a que le mal de ventre qui s’atténue. Entre un programme standardisé légitimé par la Communauté française et la pratique quotidienne dans la classe ou dans l’établissement scolaire, il y aura toujours cette faille. Et pourtant, parce qu’il est légitime que les pouvoirs publics contrôlent la réalité de l’application de ses décisions, il doit bien y avoir un moyen d’habiter cette faille autrement qu’en comparant des listes de courses avec des contenus de caddies et en foudroyant d’un rapport stigmatisant l’enseignant qui a préféré les deux barils de poudre de marque inconnue.

Et puis, une relation d’égal à égal entre professionnels de l’enseignement ? Une relation hiérarchique ou dans un cadre de type judiciaire ? Le décret Inspection a tranché : ce sera hiérarchique et judiciaire. Mais, on maintiendra le flou jusqu’au bout en mélangeant et confondant sans cesse des pratiques d’évaluation et de contrôle.

En effet, le décret Inspection donne comme missions l’évaluation et le contrôle du niveau des études en référence à des socles de compétences et de savoirs, à des profils de formation et des programmes. C’est ce qui est annoncé aux enseignants. Mais les missions de l’inspection ne s’arrêtent pas là ! Dans la foulée, il s’agit de « contrôler dans l’établissement scolaire la conformité des pratiques » à l’ensemble de la législation, notamment les articles généraux (-reux) du décret Missions. L’évaluation (ou le contrôle ?) porte aussi sur « la cohérence des pratiques, en ce compris les pratiques d’évaluation », « l’adéquation du matériel didactique et de l’équipement scolaire aux nécessités pédagogiques », « la cohérence des choix posés en matière de formation en cours de carrière » et leur « adéquation aux nécessités pédagogiques » ainsi que « l’incidence de ces formations sur les pratiques pédagogiques ».

Pour tout cela, l’inspection se fonde sur des faits prélevés (sic !) notamment à travers « l’assistance aux cours et activités, l’examen des travaux et documents des élèves, les résultats obtenus aux évaluations externes non certificatives, l’interrogation des élèves, l’analyse des données quantitatives liées au taux d’échecs, de redoublements ou de réorientations vers d’autres établissements et l’examen des préparations ».

En principe, ce qui déclenche la mise en œuvre d’une descente d’inspection dans une école ou sur un professeur, c’est le hasard. Une espèce de tirage au sort assez mystérieux. Il est souvent difficile de comprendre pourquoi on est inspecté, et pourquoi certains plus souvent que d’autres. En outre, l’inspection peut, à la demande du chef d’établissement, être amenée à « apprécier les aptitudes pédagogiques des membres du personnel de son équipe éducative ». Il peut aussi être amené à mener de véritables enquêtes au sein d’établissements scolaires ou concernant des membres de leur personnel afin d’établir si des manquements ou des faits individuels peuvent conduire à un rapport transmis au gouvernement qui pourra « faire l’objet d’une décision » dont le décret ne dit rien quant au type de contenu. Les inspecteurs sont donc à la fois évaluateurs, conseillers, juges et enquêteurs ! Autant le savoir.

Mais, avec quelles formations et quelles compétences pour les inspecteurs ? Avec quels critères, quelles balises et quelles impossibles garanties ? Et, surtout qui leurs conclusions peuvent-elles remettre en cause et jusqu’à quel point ? Car si le contrat de travail est concerné, les enseignants feraient bien de systématiquement faire appel à une protection syndicale. Par exemple, comment contrôler si les taux d’échec (trop ou pas assez élevés ?) sont imputables à l’enseignant, à l’établissement scolaire, aux parcours des élèves ou aux mesures et moyens mis en œuvre par la Communauté française ?

À tous les coups, c’est l’enseignant qui se sent responsable. Il sait qu’il y a des failles dans le respect de son programme (comment pourrait-il en être autrement ?) et qu’il aurait pu en faire plus pour « remédier », « différencier », être plus dans les « compétences ». Il a lui-même fait les constats des inégalités entre ses élèves et pris des décisions impossibles entre « faire ceci » et « renoncer à cela ». Bref, il est conscient qu’il a toujours quelque chose à se reprocher vis-à-vis des normes « d’en haut ».

De plus, il n’est plus possible pour l’enseignant de savoir avec certitude qu’il fait bien ce qu’on attend de lui tant les prescrits sont flous et les critères de leur évaluation (ou contrôle ?) incertains. L’inspection bureaucratique de l’homologation avait au moins le mérite d’être plus claire : il s’agissait de couvrir des listes de savoirs. Et ça, c’était plus ou moins objectivable. Cela ne servait pas à grand-chose, mais au moins le contrat était clair. On se mettait en ordre formellement (par exemple, les photocopies pour compléter la liste des « courses ») sans faire évoluer ses pratiques et ça suffisait. Aujourd’hui, ça ne suffit plus. Il s’agit de faire évoluer ses pratiques. Mais, l’établissement reste sous la tutelle de l’inspection, et le chef d’établissement reste sur le dos de l’enseignant jusqu’à ce que l’inspecteur soit content.

Ainsi, les inspecteurs disposent ainsi d’un pouvoir discrétionnaire qui leur permet de traiter les enseignants comme de simples exécutants. Les inspecteurs sont dans la position de consultants mandatés par la hiérarchie. Et bien sûr, ils doivent donner à leurs mandants les réponses qu’ils attendent : celles qui font peser sur les exécutants la responsabilité des problèmes constatés. Avec ce type de méthodes, ce sont toujours les pratiques qui sont inadéquates, les travailleurs qui ne sont pas assez impliqués, flexibles, disponibles, compétents, etc.

Les attentes des convoyeurs

Les enseignants sont des professionnels et demandent à être traités comme tels. Ils construisent chaque jour, du maternel au secondaire, en situation réelle, seuls ou en équipes, les conditions d’existence de leur métier. Mais, quand les enseignants tentent de faire valoir les difficultés et les impasses dans lesquelles certaines mesures les mettent, on les traite en simples exécutants, et c’est avec mépris ou condescendance que les prescripteurs ou les chercheurs se penchent sur leur « résistance au changement », leur « incompréhension » ou « leur incompétence » crasse. Alors, le premier changement attendu serait un changement de posture : du respect qu’on accorde à un interlocuteur dont la parole est validée, dont les connaissances et les capacités d’analyse sont reconnues.

En effet, ce sont les enseignants qui (dé/re)construisent en permanence les processus d’apprentissage en fonction des normes « d’en haut ». Ils ont besoin d’interlocuteurs dans la sphère des prescripteurs et de la recherche scientifique qui les prennent au sérieux et dont l’objectif ne serait pas de « remettre de l’ordre », mais de créer ensemble de la cohérence entre la pratique, le discours sur la pratique et le cadre. Autrement dit, remettre aussi en question les mesures prises, les idées émises et les prescrits en fonction du terrain. Si l’inspection doit avoir un rôle, ce serait d’ouvrir le dialogue entre ces acteurs. Mais, pour en arriver là, il faudrait une rupture totale avec les pratiques actuelles, une espèce de révolution copernicienne impossible étant donné les intérêts particuliers des uns et des autres. Entre la pseudo-liberté pédagogique des uns, le pouvoir de prescrire des autres et le prestige de la science des derniers, il va falloir batailler dur !

Alors, en attendant, qu’on supprime l’inspection, qu’on mette en place des procédures d’évaluation externes non certificatives pour les élèves et que les informations qu’elles donnent aux uns et aux autres continuent à alimenter leurs affrontements plus ou moins stériles ! Au moins, on aura supprimé « la comédie d’un jour » : ce face à face ennuyeux et humiliant auquel l’enseignant est soumis par son inspecteur.

(1) Richard VIRENQUE, coureur cycliste et auteur de cette expression.