Pigeons 7(1): Marie-Do et ses 40 euros

Toujours à l’insu de notre plein gré (2)
« Indignez-vous », disait Stéphane HESSEL. Depuis, le pauvre, il se fait récupérer à toutes les sauces : les forums sont pleins d’indignations qui m’indignent. L’indignité des enseignants s’étale. Indignons-nous et résistons !

Quelques chiffres[1]Calculs du SEL-SETCA. : 80 € brut (c’est 40 net) en plus des 120 € de pécule du premier accord. 200 € brut pour tous, y compris pour moi, barème 501, fin de carrière, qui n’en ai pas besoin, c’est 14 millions pour la Communauté française qui a déjà un déficit annuel de 600 millions qu’il va falloir éponger. 13 millions auraient suffi pour revaloriser sérieusement les petits barèmes qui font le même boulot que moi. Qui l’a demandé ?

Derrière ces 40 deniers dont tout le monde s’indigne mais que chacun accepte, il y a d’autres choses drôlement plus importantes. Deux chantiers s’imposent dans les négociations, celui du nombre d’élèves par classe et celui des conditions de travail des enseignants. Dans ce cadre, la CSC[2]Eugène ERNST interviewé par Enseignons.be. remet en question le maintien de filières couteuses (jusqu’à quatre élèves par classe) alors que cette même filière est organisée dans une école proche dans un autre réseau. Si la CGSP suit (ou précède), c’est toute la logique couteuse des réseaux et des filières qui est remise en questions. D’ailleurs si Étienne MICHEL s’indigne lui aussi, c’est que les privilèges des nantis sont en jeu…

L’état du pigeonnier

Autre chiffre : 12 000 pigeons dans la rue ? C’est ce que répètent sur les forums la majorité des enseignants qui estiment avoir défilé pour 40 €. D’ailleurs, depuis 1990, les enseignants sont de drôles de pigeons qui bêlent et grognent plus qu’ils ne roucoulent. Les seuls vrais pigeons sont encore les gosses, toujours les mêmes, qui se font massacrer à l’école. Qui défile pour eux ?

Et qui a défilé pour quoi ? Les calicots parlaient surtout de la pénurie d’enseignants et de l’abandon de carrière des jeunes et des prépensionnés. Ces arguments de vente sont utilisés par tous ceux, de la droite à la gauche, qui revendiquent des changements dans l’école. Les consensus mous sur des évidences sociales partagées méritent toujours d’être un peu déconstruits.

Les changements de carrière, cela s’appelle aussi la mobilité professionnelle. Ah, les mots ! Appelée comme ça, la sortie de carrière des jeunes enseignants, c’est déjà beaucoup moins négatif. Surtout si on constate qu’après huit ans de carrière, le risque de sortie pour les enseignants est nul. Tous comptes faits, qu’est-ce qui est le plus inquiétant : la mobilité professionnelle des jeunes ou l’absence totale de mobilité professionnelle de profs vieux avant l’âge et aigris ? Quant à retenir ces mêmes vieux profs pour servir de tuteurs aux jeunes, les syndicats ont bien fait de prendre cet argent-là et de refuser la formule, même si on en aurait souhaité autre chose que ces 40 €.

Pour ce qu’on sait (mais on sait finalement peu de choses sur la question), le risque de sortie de la profession, à ancienneté égale, augmente depuis 20 ans. Le risque de sortie est le plus élevé la 1e année de fonction et ce risque décroit jusqu’à la 8e année où il devient nul. Ce risque est d’autant plus élevé également que l’enseignant est jeune. Mais on ne sait rien de qui abandonne : à quel niveau, dans quelles branches, après quelle formation, dans quels types d’enseignement… Au vu de ces statistiques, une chose au moins est certaine : le statut est déterminant. L’abandon dans les toutes premières années avec des statuts précaires (intérims, temps partiels, changements fréquents…) s’oppose nettement à une immobilité professionnelle totale une fois atteinte la sécurité de la nomination.

Cela signifie-t-il qu’il n’y a pas de malaise dans l’exercice lui-même de la profession ? Évidemment non. À entendre les lamentations en salles des profs, le bonheur n’est pas au rendez-vous. Il n’y a pas que les gosses qui s’emmerdent à l’école. Il y a à coup sûr un très gros malaise. Encore faudrait-il l’analyser, poser le problème correctement avant de proposer des solutions, et arrêter de croire que les syndicats pourraient négocier, et le pouvoir politique décréter, le bonheur des enseignants.

Les attentes des convoyeurs

Qu’est-ce qui pourrait bien faire le mal(bon)heur des enseignants ? La reconnaissance sociale et les conditions de travail.

Commençons par la reconnaissance sociale, la reconnaissance attribuée par les non-enseignants aux enseignants et l’appréciation de soi par les enseignants eux-mêmes. Qu’est-ce qui fait qu’elle augmente ou qu’elle diminue ? Il y a bien sûr des éléments objectifs : la durée des études, le salaire, le temps de travail, les conditions de travail, comparés à ceux des autres professions et donc aussi perçus subjectivement.

Objectivement, à qualification égale, le salaire et les conditions de travail objectifs ne sont certainement pas moins favorables qu’ailleurs. Le barème 501 (celui des enseignants diplômés universitaires) est très largement supérieur au salaire moyen. Sur ces éléments objectifs, on attend des syndicats qu’ils négocient prioritairement la revalorisation des petits barèmes. Et plus globalement, la réponse globale à ces éléments objectifs est déjà envisagée : l’allongement de la formation initiale (5 ans) et le barème 501 pour tous. On attend des syndicats qu’ils revendiquent pour tous les enseignants en fonction la possibilité d’obtenir ce barème 501 à travers une formation continuée équivalente à la mastérisation. Cet investissement (appelé cout par certains) est évidemment impayable dans les conditions actuelles.

Et à propos de cout, ou d’investissement, qui a calculé les formidables économies obtenues par un tronc commun unique sans aucune filière ni options et sans redoublement. Peut-être ces économies-là suffiraient-elles largement à payer la mastérisation de tous les enseignants actuels et à venir. Nous attendons aussi des syndicats qu’ils revendiquent ces économies-là et on se réjouit que le dernier accord en prenne timidement la direction.

Et subjectivement, comment obtenir plus de reconnaissance sociale ? Y a du boulot ! Pour que les enseignants soient de vrais professionnels socialement reconnus, qui d’autre qu’eux-mêmes peut agir ? Moins de lamentations et plus d’actions ?

Mais lamentations et actions dépendent également d’un contexte organisationnel et institutionnel, les fameuses conditions de travail, à renégocier. Dans ce qui paralyse les enseignants et les cantonnent à la plainte, il y a pour moi d’abord les injonctions paradoxales[3]Pour un développement de cette logique paradoxale paralysante, voir L’enfer scolaire pavé de bonnes intentions catholiques, dans Politique, hors série Une école sans classe, octobre 2010. à répétitions :
• professionnaliser les enseignants et les infantiliser par des prescriptions multiples,
• maintenir la double liberté (celle des Pouvoirs Organisateurs et celle des parents) et les contraindre par d’autres prescriptions multiples,
• obéir aux injonctions publiques dans le sens du bien commun et obéir aux parents clients dans le sens des intérêts privés des plus forts,
• faire réussir tous les enfants et sélectionner les meilleurs par l’échec des autres,
• promouvoir les compétences en lien avec les pédagogies actives et évaluer des savoirs factuels en lien avec des pédagogies conservatrices et rassurantes,
• ou pour le dire autrement, apprendre à (re)mettre en question dans une logique d’émancipation et apprendre à réciter des réponses dans une logique de transmission (douteuse pour certains contenus),
• pour les missions, faire des Bill GATES pour l’intégration socioéconomique et des José BOVE pour la citoyenneté et des Dalaï Lama ou des Paris HILTON pour l’épanouissement personnel selon la conception qu’on en a,
• préparer à la société et la réparer de tous ses maux (obésité, réchauffement de la planète, surendettement, mal développement, surenchère médiatique, extrême-droite…)
• … etc.

Comment négocier cela dans un accord sectoriel ?! Comment passer d’une culpabilisation paralysante à une responsabilisation mobilisante ?

L’envol du ptit rossè et du vî bleu

Les petits jeunes qui abandonnent et les dépépérisés ont bien raison de changer de métier s’ils ne peuvent pas changer le métier. Le problème, c’est que ceux qui restent n’en changent pas et ne le changent pas. Comment changer le métier et devenir professionnels ?

Aucun changement n’est possible sans que le « maitre » ne se « déplace » et il ne se déplacera que si l’organisation du temps et de l’espace scolaires est profondément transformée. Actuellement, cette organisation stéréotypée vieille de 100 ans est faite de 32 périodes de 50 minutes de dialogue frontal dans un local organisé pour et ne permettant rien d’autre, ni pour les élèves ni pour les enseignants en dehors de leur lieu relationnel non régulé respectif, la cour de récréation et la salle des profs.

Aucun espace-temps n’est prévu dans l’école pour d’autres formes de travail, pour des mises en projets individuels et collectifs, ni pour les élèves, ni pour les enseignants. Dès lors, l’école est devenue un lieu d’attroupement d’individus sans sujets ni projet, ni personnel, ni collectif, une institution morte où tout le monde est en stand-by. Aucune dignité professionnelle n’y est désormais possible sans changement institutionnel profond.

Le rapport matériel (nouvelles technologies) et symbolique (nouvelles (dé)valorisations) au savoir, à l’information et à la communication est totalement bouleversé, le monde, les enfants et les jeunes ont profondément changé[4]Voir Petite Poucette, Michel SERRES, Les nouveaux défis de l’éducation, mars 2001. et l’école n’en tient aucunement compte.

Si les enseignants doivent sortir de leur salle des profs, c’est moins pour descendre dans la rue que pour occuper d’autres locaux et investir d’autres temps, que pour imaginer et construire entre eux et avec les élèves leur nouveau métier. Un nouveau métier où d’autres temps de travail existent dans d’autres lieux : des temps de travail individuels avec le matériel qui le permet, des temps de travail en petits groupes et grands groupes avec d’autres organisations matérielles également, des temps de projets individuels et collectifs mobilisateurs, des temps de plaisir à travailler ensemble.
Les grèves avec écoles fermées et les manifestations pour revendiquer ne nous rendront aucune dignité professionnelle, aucun plaisir à exercer le métier. Pour rendre la profession attractive, faisons la grève des cours à dialogue frontal, occupons les classes et les écoles, prenons le pouvoir et regagnons l’autorité pédagogique contre les PO et contre les parents. Notre dignité professionnelle, c’est notre pouvoir sur notre métier.
_ (1) Pigeons 7 puisqu’il y en a eu six avant !

(2) Richard VIRENQUE, ancien coureur cycliste et sociologue éternel.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Calculs du SEL-SETCA.
2 Eugène ERNST interviewé par Enseignons.be.
3 Pour un développement de cette logique paradoxale paralysante, voir L’enfer scolaire pavé de bonnes intentions catholiques, dans Politique, hors série Une école sans classe, octobre 2010.
4 Voir Petite Poucette, Michel SERRES, Les nouveaux défis de l’éducation, mars 2001.