Pigmenter les mots

Épisode 4

Mes élèves de 1-2 différenciée et moi arrivons à l’atelier d’éducation artistique. Sebastian, le professeur, a placé les chaises comme au spectacle. Elles forment un arc de cercle face au tableau.

Je mène avec eux le Quoi de neuf?, petite institution du matin. Il se poursuit par une minute de silence. Ce petit rituel est fréquemment utilisé dans l’école, chacun se centre sur soi, sur l’activité à venir.

« Nous avons appris à faire des erreurs ! »

Sebastian fait le lien avec l’atelier techno où les élèves ont fabriqué des kamishibaïs, il leur explique l’étape suivante qui va être de produire les planches pour illustrer les histoires choisies dans l’album Demain entre tes mains de Cyril Dion et de Pierre Rahbi.

Sebastian et moi avons opéré une sélection de textes pas trop longs qui permettent une découpe visuelle. Il a choisi d’utiliser avec eux la technique du pastel sec.

Il prend le texte de la première histoire et le lit avec intonation. Le silence est palpable. Ensuite, il leur demande la morale de cette histoire. J’interviens pour rappeler le travail sur l’explicite et l’implicite que j’essaie de mener avec eux et leur demande où l’on se situe lorsqu’on doit trouver une morale. Facile, tout le monde suit, participe. Ayoub veut même synthétiser : «Dans l’histoire, on parle d’une mère et de son fils. Elle aime le vin et lui pas, mais pour lui faire plaisir, il lui dit qu’il veut bien en boire un peu et elle, elle boit tout le reste. Quand elle sort du resto, elle croise ses amies et elle dit qu’ils ont bu une bouteille à deux. Elle fait genre qu’ils ont fait moitié-moitié. L’auteur, il compare et il dit que c’est la même chose avec les richesses dans le monde. Il y en a qui prennent presque tout et les autres rien!»

On fait ensuite de même avec la deuxième histoire.

Représentations mentales

Sebastian a préalablement divisé les textes en 6 parties. Chacune d’elles fera l’objet d’une illustration. Il relit chaque morceau et demande aux élèves quelles sont les images mentales qui leur viennent en tête. Au fur et à mesure, il les note au tableau. De temps en temps, il leur demande de préciser des couleurs, il les écrit aussi.

Un élève :

Ça veut dire que pour cette partie-là, on doit dessiner un ventre barbouillé?

Non, on peut, mais on ne doit pas. Je ne suis pas le chef. On cherche ensemble des idées, mais je vous fais confiance pour les dessins.

Le tableau se complète et Sebastian divise le groupe en deux. Chaque sous-groupe s’organisera pour faire les planches de son histoire.

Il les regroupe tous autour d’une table et leur demande : «Qu’est-ce que vous avez appris en techno?»

Plusieurs répondent : «À faire attention, à être précis, méticuleux.»

Je suis surprise de ce dernier mot. J’imagine que Maxime l’a utilisé avec eux et qu’ils se le sont approprié.

Eh bien tout ça va vous servir aujourd’hui aussi pour faire les dessins! On va commencer par un croquis. Savez-vous ce que c’est?

Lina prend la parole : «On en a fait avec toi l’année passée, il fallait recopier un objet le plus vite possible.»

Aujourd’hui, la vitesse ne sera pas de mise, mais les élèves devront faire un croquis sur une feuille A4 avant de pouvoir le reproduire sur du papier Canson A3.

Il leur demande comment ils feraient pour dessiner un soleil. Les avis fusent : un rond, du jaune, de l’orange, des rayons… Il prend un pastel et leur montre : un trait en jaune, il saisit un mouchoir en papier et étale la couleur. Il rajoute de l’orange, procède de la même façon et le soleil se met à briller.

Représentations visuelles

Ça sert à quoi de faire un brouillon?, demande Giulia.

À ton avis?, rétorque Seb.

Ça permet de faire des erreurs?

Oui et plus on en fait, plus on apprend! C’est important de faire des erreurs.

Thérèse, je ne sais pas faire une table.

Ça ressemble à quoi un tatou?

Seb montre l’une ou l’autre image à partir de son GSM, mais ne les leur laisse pas longtemps sous les yeux.

Est-ce que c’est beau, Seb?

Le beau, je ne sais pas ce que c’est, mais intéressant, ça oui!

Au début du travail, Ayoub s’est pris la tête parce qu’il ne voulait pas être dans le même sous-groupe que Mouad. Ensuite, il a fallu tirer au sort, car, comme par hasard, ils voulaient tous les deux illustrer la même partie du texte. Maintenant, ils sont tous les deux au travail et l’oiseau qu’Ayoub fait sortir du néant est une pure merveille. Il ressemble plus à une colombe qu’à un colibri, mais les couleurs jaunes, vertes, orange se marient avec une délicatesse dont jamais je ne l’aurais cru capable. Il est concentré sur son travail, et le monde autour de lui n’existe plus.

Sankisha est dans les détails, elle veut reproduire des marques connues pour symboliser les richesses du monde, on devra attendre la séance suivante pour la mise en couleur.

Amine veut bien faire deux croquis, mais ne veut pas toucher à la couleur, le crissement du pastel sur le papier lui donne des frissons.

Giulia dessine les animaux de la forêt «atterrés par l’incendie». Ses personnages sont naïfs, mais se veulent assez réalistes quand soudain, elle met une trottinette sous son ours… Je lui demande pourquoi, elle me répond qu’il lui est apparu comme ça dans sa tête.

Moment méta

Au fur et à mesure, Sebastian ramasse les travaux finis et les laque avec une bombe pour fixer la couleur. On se rassemble autour de la table où tous les chefs-d’œuvre sont étalés.

Est-ce qu’on voit ce qu’il a voulu représenter?

Qu’est-ce qui est bien?

Qu’est-ce qu’on pourrait encore faire pour améliorer ce dessin?

Les élèves sont fiers de montrer leur travail et chaque planche est analysée. Je prends des notes rapides pour qu’elles nous servent de mémoire lorsqu’on viendra terminer les illustrations.

Sebastian leur demande ce qu’ils ont appris aujourd’hui.

À utiliser des pastels secs.

À faire des dessins à partir d’une histoire.

À rester concentré.

Le mot de la fin sera pour Amine : «À faire des erreurs!»