Plusieurs langues, un plus !

Un des domaines où le Foyer[1]L’asbl Foyer créée en 1969 est située à Molenbeek et est active au plan local, régional et international dans les domaines de la diversité, de l’interculturalité et de la cohésion … Continue reading a fait un travail de pionnier et le poursuit avec ardeur, c’est dans la façon de prendre en compte la réalité du multilinguisme des familles. Pourquoi ce choix ?

La langue est porteuse de culture, explique Hilde De Smedt[2]Cheville ouvrière de projets et recherches autour du plurilinguisme, logopède souvent consultée pour des enfants plurilingues en difficulté et formatrice dans ce domaine., si l’on veut reconnaitre une personne dans son intégrité, c’est primordial de reconnaitre aussi sa langue familiale. Il existe des écoles néerlandophones[3]Ce travail du Foyer se fait en lien avec l’enseignement néerlandophone, mais plusieurs volets de rencontre peuvent se faire aussi en français. où une ligne rouge est tracée sur le sol et au-delà de celle-ci, on ne peut parler que néerlandais. Je dis à ces enseignants que les enfants viennent avec un petit sac à dos où se trouve toute leur vie : leur situation sociale, peut- être des problèmes à la maison, des choses plaisantes et aussi leur langue. Si on demande à un enfant de laisser un morceau de lui à la porte de l’école, comment peut-il se développe de façon équilibrée ? Pour nous, les langues des familles sont porteuses de valeur en soi. La connaissance de toutes ces langues[4]Vingt-quatre langues officielles sont parlées en Europe, plus de soixante langues sont de régions et de populations minoritaires. est une plus-value pour le développement de chacun dans la société.

DES (NON) PRISES EN COMPTE

« Le plurilinguisme des enfants est cependant souvent considéré comme handicapant pour l’école, mais les avis évoluent. Les instituteurs, surtout en maternelles, perçoivent intuitivement qu’il ne convient pas d’ignorer ces langues. Ils ne trouvent pas qu’il faille les enseigner, mais ils se disent qu’il faut en faire quelque chose. Bien sûr, des enseignants continuent à penser ces langues en termes de handicap. Ils insistent beaucoup sur le fait qu’il faut apprendre le néerlandais (et chez les francophones, le français), ce qui résoudrait tous les problèmes : vous serez intégrés, acceptés. Mais quand des jeunes arrivent sur le marché de l’emploi, ils sont discriminés. Qu’ont-ils gagné et perdu ? Les responsables et la société n’éduquent pas dans le sens d’une ouverture à ces langues familiales, mais, de plus en plus, on me demande des formations quant à la façon de comprendre et de faire vivre l’importance du plurilinguisme. »

QUELQUES FACETTES DE FORMATION

Hilde évoque quelques thèmes et activités qu’elle met en avant dans les formations données dans des écoles ou au Foyer. Savoir que langues et émotions sont toujours liées. Prendre conscience des liens entre les attitudes qui accompagnent l’apprentissage d’une langue et le processus d’apprentissage. Souligner les différentes composantes affectives, cognitives et comportementales de ces attitudes, souvent mêlées : « Je sais qu’en connaissant le néerlandais mes enfants trouveront plus facilement un emploi, mais je suis mal parce que mon enfant a honte de sa langue, le swahili. Je ne m’adresse jamais à l’institutrice en néerlandais parce que je ne suis pas sure de moi et je crains qu’elle ne trouve ennuyeux d’avoir avec moi une conversation qui traine. » Souligner aussi la force de la motivation dans l’apprentissage d’une langue. Elle peut être instrumentale (utile pour l’emploi) et/ou intrinsèque (la langue pour la langue, par curiosité, par envie). Hilde donne l’exemple d’un enfant qui regarde Ketnet à la télé. Sa maman lui demande parfois de lui expliquer ce qui est dit, il est fier de pouvoir le faire. Pour lui le néerlandais, c’est cool ! Il veut apprendre encore plus de mots difficiles et les apprendre à sa maman. À l’école, l’enseignante voit chez lui une attitude très positive vis-à-vis de la langue d’enseignement. L’impact des parents est considéré comme très important et il est donc fortement conseillé de les impliquer dans cette parole et ces actes autour des langues utilisées.

Insister sur la langue d’enseignement n’est pas vain, mais que faire des autres langues ? Aucune recette n’est de mise, mais le Foyer propose des pistes donnant chair à ce qui est prôné dans les formations.

TALES AT HOME[5]Ou thuis talen, expression plus large et plus en lien avec la réalité que langue maternelle.

Pendant deux ans, des partenaires d’Angleterre, de Lituanie, d’Italie et de Belgique pour un projet Erasmus ont réfléchi aux façons de prendre en compte toutes ces langues parlées. Ils ont fabriqué un outil que des professionnels (enseignants, éducateurs, psychologues, logopèdes) peuvent utiliser avec des parents et des enfants, des familles vivant le plurilinguisme. Car c’est dans les familles que les enfants s’éveillent aux langues, aux sons, et que se font des choix de langues, avec les sentiments qui les accompagnent.

« Mettre des mots sur le vécu linguistique. »

Un des buts de cet outil[6]Sa présentation peut se trouver sur le site www.talesathome.eu en version française. est de mettre des mots sur le vécu linguistique dans la famille. Ce vécu peut être angoissé, secouant, douloureux, porteur de fierté ou de honte, dans la confiance ou la crainte de mal faire. Vécu tout à fait différent pour les enfants et pour les parents, et même d’un enfant à l’autre dans la même famille. L’outil peut être utilisé avec toute une famille ou seule- ment avec les parents ou les enfants, selon les questions qui se posent.

Il est visuel et sert de support à une discussion qui peut rendre chacun plus serein et efficace dans l’usage fait des langues. On y trouvera des portes d’entrée comme choisir une couleur par langue parlée, afin de dire les sentiments qui l’accompagnent, poser ces couleurs sur diverses parties du corps pour dire comment elle est portée : dans le cœur affectueusement ? Sur les épaules lourdement ? Situer chaque personne de la famille sur une échelle disant son niveau dans une langue et discuter de comment il/elle le vit, etc.

DES MOTS POUR EN PARLER

En lien avec ces activités, chacun apprend comment il vit avec les langues utilisées. Une petite fille ne veut plus parler arabe parce qu’elle craint que la maitresse ne l’aime pas si elle le parle. Un enfant roumain s’y retrouve mieux avec le néerlandais, mais sa maman trouve qu’à table il faut parler roumain. Il participe alors moins aux liens avec sa maman que sa sœur. Une maman dit qu’elle parle sa propre langue en style télégraphique avec l’enfant qui la connait mal, ce qui appauvrit la langue et la relation. Une autre maman a peur de remplir la tête de son enfant de sa propre langue et l’empêcher ainsi de progresser en néerlandais, donc elle évite de lui parler. Ces situations disent quelque chose à la fois d’un déchirement entre l’affectif et le cognitif, disent aussi quelque chose de stratégies peu porteuses.

La conversation portera alors sur la façon de tenter d’équilibrer au mieux l’usage des diverses langues et d’en faire des fiertés plutôt que des hontes. Les parents sont libres de participer ou de laisser participer leur enfant à ces ateliers. Nonante-cinq pour cent des parents sont très contents de pouvoir discuter de ces réalités et ils sont honorés que les professionnels s’intéressent à leurs langues liées à leur parcours, parfois entre plusieurs pays.

Quand des problèmes se présentent à l’école, si on part du respect de la langue familiale, le stress des parents s’en va et ils ne craignent pas qu’on leur dise encore : « Il faut parler néerlandais à la maison. »

Hilde De Smedt dit avoir perçu des changements chez les enseignants lorsqu’il y a eu contact personnalisé : « Lorsque je parle avec eux de tel et que je dis, par exemple, qu’il vaut mieux ne plus dire à la maman qu’elle doit parler néerlandais à la maison, mais qu’on l’aide en lui disant plutôt de parler turc avec l’enfant, l’enseignante fait des pas de côté. Plus souvent, grâce au contact qu’à des théories que j’apporte. »

INTRODUIRE PLUSIEURS LANGUES EN CLASSE

Pour que les enseignants aient accès à un outil qui valorise les différentes langues, le Foyer a créé un théâtre façon kamishibaï[7]Dépliant sur le site CGé., plus attirant qu’un simple livre. Il est accessible par voie numérique, avec écran tactile. Il comprend cent livres en diverses langues. À cinq ou dix enfants et même avec des parents, il est possible de regarder et d’écouter des histoires. Tous les enfants ne connaissent pas la langue choisie tel jour par tel enfant ou tel groupe, mais les images aident à comprendre. Les lecteurs des histoires sont porteurs de ladite langue. Des activités dans la langue choisie accompagnent aussi l’histoire : une chanson, du bricolage, expliqué dans cette langue, mais avec des illustrations. L’intérêt de cette activité est multiple : plonger tout le monde dans des sons connus des uns, méconnus des autres. Découverte pour les uns, ou même retrouvailles de certains petits mots entendus chez leurs camarades, fierté pour les autres et de toute façon respect. Huit théâtres de ce genre ont été fournis dans divers centres, quatre en Flandre et quatre à Bruxelles et il existe aussi une possibilité de location avec manuel en français[8]Au Foyer et au Centre de littérature de jeunesse de Bruxelles, ibby-belgium@gmail.com.

PIM

Comme partners in meertaligheid[9]pim@foyer.be, un lieu d’éducation et de soutien aux personnes au vécu plurilinguistique. Au-delà des autres activités évoquées, ça existe aussi au Foyer, auprès de logopèdes et d’analystes de la langue pour détecter si un enfant a des problèmes de langage ou des difficultés à apprendre le néerlandais. Il s’agit d’un centre d’avis. Pouvoir observer ce qui se passe par rapport à la langue familiale, permet de détecter s’il s’agit d’un réel problème de langage ou s’il s’agit d’autre chose.

Quel lien avec l’interculturalité ? Un lien à la fois pédagogique et politique : quand il existe une volonté de regarder de plus près ce qui se passe pour les enfants des migrations et leurs langues, on ne déclare pas vite que l’enfant a des troubles de langage ou qu’il doit aller dans l’enseignement spécialisé.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 L’asbl Foyer créée en 1969 est située à Molenbeek et est active au plan local, régional et international dans les domaines de la diversité, de l’interculturalité et de la cohésion sociale. www.Foyer.be
↑2 Cheville ouvrière de projets et recherches autour du plurilinguisme, logopède souvent consultée pour des enfants plurilingues en difficulté et formatrice dans ce domaine.
↑3 Ce travail du Foyer se fait en lien avec l’enseignement néerlandophone, mais plusieurs volets de rencontre peuvent se faire aussi en français.
↑4 Vingt-quatre langues officielles sont parlées en Europe, plus de soixante langues sont de régions et de populations minoritaires.
↑5 Ou thuis talen, expression plus large et plus en lien avec la réalité que langue maternelle.
↑6 Sa présentation peut se trouver sur le site www.talesathome.eu en version française.
↑7 Dépliant sur le site CGé.
↑8 Au Foyer et au Centre de littérature de jeunesse de Bruxelles, ibby-belgium@gmail.com
↑9 pim@foyer.be