Pour ne pas rester de marbre

Comment se servir des statues dans la ville pour créer un parcours en Étude du Milieu avec des élèves du premier degré différencié ? J’avais trouvé un livre qui me semblait intéressant : « Bruxelles, 200 sculptures se racontent »[1]G. Gribaumont, « Bruxelles 200 sculptures se racontent », éd. Aparté, 2008. pour aller à la rencontre de ces œuvres devant lesquelles on passe sans trop les regarder.

J’avais envie de pouvoir faire découvrir aux élèves ce patrimoine très diversifié, d’éveiller leur intérêt pour un art qu’ils croisent tous les jours, de les faire circuler dans la ville. Dans mes attributions, je suis principalement prof de français. Je dois me surveiller, car j’aurais tendance à me baser beaucoup sur des documents écrits, à rester en classe alors que ce cours d’EDM devrait plutôt m’inciter à sortir, à découvrir le terrain, l’observer, l’analyser.

Phase d’adoption

J’emmène mon petit monde au local informatique. J’ai le livre avec moi et ma première consigne est simple : « Choisissez une statue située à Bruxelles, qui vous plait et sur laquelle nous allons faire un travail. » Les écrans se couvrent de photos que l’on fait défiler. Certains sont touchés par le côté comique, d’autres davantage par l’esthétique. Trois élèves ont sélectionné la même statue, je rajoute une consigne : « Elles doivent toutes être différentes. » Je demande qu’on note sur un bout de papier le nom de la statue et celui de son auteur. Je passe entre les ordinateurs et je sauvegarde une photo de chaque œuvre sur ma clé USB. Certains vérifient dans le livre si elle y est, ce n’est pas toujours le cas. Ça me pose un premier problème : je pensais photocopier les pages concernant chaque statue et mettre les élèves au travail, pour compléter une fiche.
Au cours suivant, je donne à chaque élève une fiche avec la photo de la statue adoptée et je leur demande : une brève description, le matériau, la date de fabrication, l’évènement commémoré si c’est le cas, l’emplacement, comment s’y rendre en transports en commun. J’ai photocopié les pages du livre qui concernent les statues choisies et pour celles qui n’y étaient pas, j’ai fait un travail préalable afin que chaque élève puisse avoir deux sources pour la recherche (les documents papier et le support internet).

La rencontre

C’est là que je m’aperçois que j’aurais dû circonscrire une zone. Beaucoup de statues sont dans le centre de Bruxelles, mais certaines en sont fort éloignées. Je pensais consacrer une après-midi pour photographier chaque élève avec l’œuvre choisie, mais même en y consacrant un deuxième temps, nous n’avons pas pu les voir toutes « en vrai ».
J’arrive en classe avec des plans de la STIB, l’idée étant que chacun puisse préparer l’itinéraire pour mener le groupe vers le lieu où la statue trône. Pour ceux qui connaissaient déjà l’emplacement, c’est facile, ils peuvent reconstituer un trajet qui leur est quotidien ; pour les autres, malgré Google maps et les plans, le travail s’avère impossible. Ils savent dire la rue, éventuellement le métro le plus proche, mais le trajet jusqu’à la statue, dur dur !
L’année prochaine, j’inverserais bien le processus. Partir dans la ville, ouvrir grand les yeux et photographier les statues que l’on croise. J’y gagnerais en temps et peut-être que le regard des élèves s’affuterait davantage comme ce fut déjà un peu le cas lors de cette recherche.
On se met en route, mon groupe de 11 élèves, une éducatrice et moi. Il faut prendre le bus. Sur le trajet, j’en profite pour faire observer « en live » les voies de communication empruntées, les moyens de transport que nous croisons, les bornes pour Villo, Cambio. Et à l’arrêt, observation de l’horaire : à quelle heure passera notre bus ? Et si nous devions le prendre un samedi ? Quel est son terminus ? Combien d’arrêts y aura-t-il jusqu’à notre destination ?

Face à face

Étonnement, joie… C’est comme si mes élèves retrouvaient de vieux potes. Ils leur font des petites tapes, d’autres sont prêts à leur grimper dessus. La joie s’estompe vite quand je leur demande de compléter une grille visant à observer le quartier : type d’habitations, voirie, activités s’y déroulant, habitants… Même si je propose des catégories à définir (maisons unifamiliales ? Appartements ? Buildings…?), les élèves ont du mal à généraliser leurs observations, à les comparer avec d’autres quartiers qu’ils connaissent ou qu’on vient de visiter. J’aurais peut-être dû commencer par cette même fiche, collectivement avec le quartier où l’école est implantée.
Chaque élève est photographié avec sa statue puis de petits groupes se forment pour d’autres photos. Les deux filles refusent, elles ne veulent apparaitre sur aucun cliché. Dois-je insister ? L’idée était de faire un petit dossier et je trouvais intéressant que chacun puisse poser avec l’œuvre de son choix, mais devant ces refus, je laisse tomber. Par contre, j’insiste pour que l’on prenne une photo avec ce que la statue voit. Pour la suite du travail, je veux que les élèves puissent se rappeler et se représenter ce qui défile devant elle tous les jours.

Donner vie

Après l’observation et la recherche, place à l’imagination. Je demande à chacun d’écrire un texte rédigé en « je ». Dans le premier paragraphe, la statue doit se présenter. Quel est son nom ? Son âge ? Pourquoi son créateur l’a fait naitre ? Quels souvenirs elle garde de sa fabrication ? Dans le deuxième, quel est son quotidien ? Que voit-elle tous les jours ? À quoi pense-t-elle ? Reçoit-elle beaucoup de visites ? Et pour finir, quel souhait aimerait-elle voir s’accomplir ? Quel petit mot voudrait-elle adresser à l’élève qui l’a choisie ?
Malgré le canevas et les pistes proposées, je dois circuler beaucoup, faire des relances, prendre note moi-même lorsque l’écriture bloque la pensée…
« Il a surgi des égouts, m’a attrapé par la jambe et je suis tombé… J’ai aperçu le tueur en cagoule, il avait un pistolet… »
« Je m’appelle Mahmoud, on a fait une statue de moi, car quand je suis arrivé en Belgique, je n’avais pas de papiers, ils ne voulaient pas me les donner, mais un jour, la fille du roi était en danger… »
« Je travaillais comme cheminot pour la patrie, j’avais une famille à nourrir… Depuis ma place à la Gare Centrale, je vois des touristes venir prendre des photos avec moi, des passants en retard pour leur train, des SDF… »
« Je m’appelle Bill, je suis un chien. J’aime quand on me touche, je me sens heureux, aimé. Quand on me prend en photo, c’est comme si j’étais une star. »
« Lorsque mon créateur m’a inventé, il m’a remis l’oreille droite que j’avais perdue lors d’un combat. Je lui en suis reconnaissant. »

Petit bilan

Vu le temps imparti au cours d’EDM (2 h semaine), la logistique que cela suppose pour sortir de l’école avec un groupe, le contexte (nous étions en alerte 3 puis 4) et l’absence répétée de certains, il a été impossible de se rendre sur place pour chacune des œuvres.
Je ne m’attendais pas à avoir tout un volet historique. En choisissant la statue équestre du Roi Albert Ier, ou le bas-relief pour les cheminots morts pour la patrie ou encore la tête de Jean de Selys de Longchamps, les élèves ont tracé un boulevard pour quelques pages d’histoire que nous avons surtout racontée et qui a alimenté à la fin leur écrit.
Quelques semaines plus tard, nous revenions en tram d’une tout autre activité et Karim m’appelle avec insistance : on passait devant une nouvelle statue… Je pense que le regard sur ce qui nous entoure a changé. Personnellement, je fais plus attention et mon intérêt n’est plus du tout le même.
Les élèves étaient assez fiers de leur dossier avec photos, fiches de renseignements, production écrite. Certains des textes ont été choisis ainsi que des photos pour le journal de l’école.
Un petit parcours… qui m’a forcée à quitter la classe et à observer les statues, mais surtout Bruxelles, ses habitants, quartiers, moyens de transport… Tout un programme. 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 G. Gribaumont, « Bruxelles 200 sculptures se racontent », éd. Aparté, 2008.