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« Pour résister à l’école, refaisons de la classe un vrai collectif ! »

Enseignant à l’HELMo Sainte-Croix à Liège, dans la formation de futurs profs en sciences humaines, Jacques Cornet est aussi militant pédagogique à ChanGements pour l’égalité (CGé). Il partage sa vision de l’école comme acteur de changement social, fustigeant l’individualisme ambiant et les inégalités sociales.

Quel est le rôle de l’école dans la dynamique de changement social : préparer à la société ou réparer la société ?

Depuis toujours, l’école a cette double mission : transmettre et émanciper. Autrement dit : « préparer à entrer dans une société telle qu’elle est » et « réparer cette société en fonction de tous les maux qu’elle peut connaître ». Cette double mission est en tension. Aujourd’hui, la crise économique et sociale génère énormément d’angoisses chez les parents, qui développent un rapport instrumental à l’école : « Il faut absolument que mon gamin ait du boulot et un bon boulot ». De plus, une série de lobby patronaux pèse sur l’école pour qu’elle travaille en fonction de compétences professionnelles. Ces deux grands acteurs pèsent lourd dans l’évolution de l’école. Ca ne les intéresse pas que l’école soit un lieu de culture, par exemple. Ils ont un rapport strictement instrumental au savoir et à l’apprentissage. Dans une telle situation, on ne peut que préparer à une société telle qu’elle est. Si c’est une société de compétition, on ne sait rien faire d’autre que de préparer à toujours plus de compétition. On n’est donc pas du tout dans le changement social.
Certains enseignants tiennent à ce que l’école ne soit pas là uniquement pour apprendre un métier, mais bien pour faire entrer dans la culture, pour faire des citoyens… En somme, pour appliquer le Décret mission. Mais les programmes n’obéissent pas au Décret mission, car ils sont faits par les réseaux et influencés par les demandes des parents et par les lobby patronaux. L’école vit une crise de confiance telle que les enseignants n’ont plus la force d’affirmer leur discours.
Ca peut arriver que l’école soit agent de changement social, avec des militants pédagogiques et certains enseignants qui militent pour des valeurs écologiques ou sociales. Mais il s’agit d’initiatives extrêmement isolées et marginales. Ceci dit, il ne faut pas jeter les utopies à la poubelle. Pour ces enseignants et ces militants, c’est un fameux moteur de croire qu’ils vont contribuer au changement. C’est ce qui nous meut.

Tant pour les enseignants que pour les autres acteurs éducatifs, comment passer du changement individuel aux changements collectifs ?

Le changement social, ce n’est pas faire de l’éducation civique, ce n’est pas dire vers quoi il faut changer. Parce que, d’un point de vue pragmatique, ça ne marche pas. Et parce que, éthiquement, qui est-on pour détenir la vérité ? Par contre, je plaide pour l’éducation à la citoyenneté : oser mettre toutes les idées à plat, forcer à entendre les différents points de vue, à prendre en compte les différents aspects, ça c’est important. L’éducation à la citoyenneté est une éducation à la liberté de penser. C’est essentiel de donner les outils aux jeunes pour qu’ils puissent entrer dans des actions de changement social, pour qu’ils changent s’ils veulent changer. Ceci dit, l’école est une institution publique, ce n’est pas une association militante ! Par contre, mettre en contact avec des associations citoyennes, montrer que ça existe, certainement ! En pédagogie du projet, on va mener des actions, pour autant qu’on l’ait décidé tous ensemble. Je me méfie de projets qui embarqueraient les jeunes dans des trucs qu’ils n’ont pas vraiment décidés eux-mêmes et pour lesquels le prof en tant que citoyen injecte son militantisme en classe.

A ce propos, un enseignant est-il neutre ?

Juridiquement, si on est dans l’officiel, on est obligé de respecter le principe de « neutralité active », tel que le décret officiel sur la neutralité le définit. La « neutralité active » impose au moins de présenter les points de vue opposés et d’analyser les problèmes objectivement, mais elle interdit, et je le déplore personnellement, à l’enseignant de prendre lui-même position. Dans l’enseignement catholique, on est tenu d’être engagé dans le sens du document Missions de l’école chrétienne. Dans les deux cas, ça ne mange pas de pain.
Personnellement, je crois que l’enseignant ne peut pas être neutre. Et il faut absolument qu’il ne soit pas neutre. Entre autres, parce qu’à notre époque il est important que les jeunes aient des adultes de référence, qu’ils voient des adultes solides, qui ont des opinions, qui les défendent… Pour autant que les enseignants respectent la liberté des jeunes de ne pas aller dans le même sens. Il ne s’agit donc pas de se mettre à faire du prosélytisme dans sa classe, mais bien d’affirmer qui on est, ce qui est important pour nous. L’engagement déclaré de l’enseignant ne doit pas avoir de répercussions directes sur les choix de contenus et les orientations de ses cours. On peut affirmer sa position tout en présentant les positions contraires.
Ceux qui affirment l’absolue nécessité d’être neutre dans l’enseignement ne se rendent pas compte qu’eux-mêmes ne le sont pas du tout. Ils n’ont pas clarifié leurs propres rapports au pouvoir, aux valeurs, aux idéologies, etc. C’est le contraire d’apprendre à penser, c’est aculturer les jeunes sans réflexion, sans considérer les valeurs comme un objet de réflexion, c’est normaliser les valeurs. La classe est un espace politique et tous ceux qui prétendent à la neutralité sont des militants du conservatisme, sans le savoir évidemment.

Les jeunes ont-ils la possibilité d’être des acteurs de changements à l’école ?

Pour que les jeunes soient acteurs de changement dans l’école, il faudrait qu’il y ait des institutions qui le permettent. Il existe le conseil de participation imposé par le Décret mission, mais selon moi, il ne fonctionne pas. Pour le reste, c’est au gré des initiatives des profs et des élèves que parfois les choses changent. Cependant, il faut se rendre compte que la plupart des enseignants et des directeurs n’a ni expérience associative, ni vécu collectif. Par exemple, avoir une réunion avec un président et secrétaire de séance, faire un ordre du jour et un pv, pour un enseignant, c’est le monde à l’envers, c’est la révolution. Difficile donc d’entraîner leurs élèves dans un fonctionnement politique et collectif.
Si on veut bien faire son travail d’éducation citoyenne, il faut aussi apprendre aux jeunes à dire non, à analyser le problème, à faire des propositions, à soumettre des revendications, tout en continuant à se former. Les jeunes sont tellement conditionnés vis-à-vis de leurs profs… Or, le changement dans l’école, ce n’est pas avec les profs que les jeunes doivent l’obtenir, mais contre les profs. Dans la société, il existe des classes sociales et des classes institutionnelles. Dans une école, les élèves et les profs n’ont pas les mêmes intérêts. Parfois, les intérêts des étudiants s’opposent à ceux des profs. Evitons d’éduquer à la dépendance, à un fonctionnement où les jeunes ont toujours besoin d’un « papa » pour obtenir des changements, car c’est tout le contraire de l’émancipation.

Quels changements souhaiteriez-vous voir se concrétiser à l’école ?

Refaire des collectifs. L’école est devenue une juxtaposition d’individus. Cette individualisation prend des tournures particulières, dramatiques parfois, avec un certain nombre de gosses qui vont se faire cataloguer dyslexiques, dyscalculiques, hyperactifs, etc. et pour qui on va trouver des solutions individualisées, avec des interventions de spécialistes. Pourtant, l’école est bien placée pour faire face à ces processus d’individualisation qui se développent dans notre société, car elle reste un lieu où tout le monde est obligé de se coltiner à un collectif. Pour moi, la première façon de résister à l’école, c’est de refaire de la classe un vrai collectif, avec une vie collective, avec une culture propre. Les jeunes doivent pouvoir s’identifier à un groupe qui compte pour eux et à des adultes qui sont debout. Actuellement, jeunes et enseignants n’ont plus aucun projet, ni individuel, ni collectif. Il faut s’arrêter et se reposer la question de ce qu’on fait là ensemble. Redévelopper des projets, travailler à restaurer du collectif entre profs, du collectif entre élèves, des collectifs de classe. Et on n’y arrivera pas tant qu’on ne bouge pas le temps et l’espace, tant que l’école reste organisée de manière aussi saucissonnée, en heures, en disciplines, en locaux…
Il y a aussi la question des inégalités sociales. Toutes les études le montrent, actuellement, au lieu de corriger ces inégalités, l’école les renforce. Faire réussir plus ceux qui réussissent et faire échouer plus ceux qui ne réussissent pas. Il y a là beaucoup de changements à faire. Au niveau macro pour essayer de travailler sur la ghettoïsation, la relégation, etc. Et au niveau micro, pour que la pédagogie et la formation prennent en compte les cultures dominées. Car pour pouvoir lutter contre le renforcement des inégalités sociales, il faut d’abord être conscient qu’elles existent et être conscient des causes. On en est extrêmement loin. Je parle de « refoulement politique » de la part des acteurs éducatifs. Ils savent que ces dominations existent, mais ils les enfuient, car ça remet en question le rôle qu’ils occupent dans la société. Comment peut-on se regarder dans le miroir en se levant le matin, si on sait que la mission qu’on a c’est de faire échouer les pauvres et de faire réussir les riches, pour faire court et le dire très bêtement ? Et ça dans une société de la réussite, où les enseignants ont la très grosse pression de faire réussir tout le monde et en même temps, la très grosse pression de la part des parents de faire de la sélection, puisque c’est la rareté d’une réussite qui fait sa valeur. Les enseignants sont alors paralysés et ne veulent pas prendre conscience du rôle politique qu’ils ont.
Mais toute la responsabilité n’incombe pas qu’aux enseignants. Il n’y a par exemple pas d’outils statistiques récents en Communauté française qui permettent de montrer les inégalités scolaires ! Il y a là un réel manque de volonté politique.

Quelles sont les causes ces inégalités sociales à l’école ?

Les causes, je les distingue en deux grandes parties : d’une part les effets de domination, d’autre part la non prise en compte des rapports au savoir des enfants des milieux populaires. D’abord, les enseignants refusent d’accepter qu’il y a de la domination sociale, car profondément, idéologiquement, les enseignants veulent croire en l’égalité. Ils veulent tellement y croire qu’ils ne sont pas conscients qu’ils produisent des inégalités. La domination est productrice de honte. Les gosses qui viennent à l’école en sachant qu’ils habitent des quartiers pourris, que leurs parents sont chômeurs, qui sont dans des écoles poubelles… Ces enfants sont dans la honte. Mais on ne grandit pas dans la honte, on n’apprend pas dans la honte. Surtout si le lieu où on se trouve est le lieu qui juge négativement tout ce qu’on est, même sans le vouloir. Plein de gosses sont dominés culturellement, politiquement, religieusement, etc. L’école doit se rendre compte de ce qui se passe dans la classe. Les enseignants qui travaillent avec des jeunes issus de milieux populaires doivent fabriquer de la dignité pour que les enfants entrent dans l’apprentissage. Il faut, par exemple, réussir des choses. Certains enseignants diront que c’est en ratant des choses qu’on apprend. D’accord, si on est dans la dignité, si l’erreur ne nous met pas personnellement en cause. Mais si l’erreur nous renvoie de la honte supplémentaire, on ne peut pas apprendre. On ne peut grandir que si on est fier de ce qu’on est et fier de ce qu’on va devenir. Prendre conscience de la domination sociale est essentiel et pourtant le recrutement des enseignants n’en tient pas compte. C’est comme si les classes sociales n’existaient plus. Un discours que j’entends souvent, c’est « il y a de la souffrance partout, dans tous les milieux et on ne peut par mesurer la souffrance, donc on ne peut pas faire de différences ». Bien sûr qu’il y a de la souffrance partout, mais actuellement, statistiquement, l’échec où est-ce qu’il est et la réussite où est-ce qu’elle est ?
L’autre point, c’est la prise en compte des rapports au savoir différents des milieux populaires et là il y a un travail de recherche gigantesque à faire. Parce que si on sait comment on produit l’échec, on ne sait pas encore comment faire pour ne pas le produire. On sait que les gosses ne réussissent pas parce qu’ils n’arrivent pas à donner du sens à ce qu’ils sont en train de faire. Mais on ne sait pas encore entièrement comment faire autrement, même si on a bien des pistes. Les enseignants sont prêts à entrer dans ce travail de recherche pédagogique. Les rapports au savoir sont cependant peu travaillés dans la formation.

Propos recueillis par Céline Teret