Quand la FMTT met la classe en boites

Construire la maquette de la classe sans rester englué dans le faire, passer des savoir-faire intériorisés aux savoirs mis en discours. Présentation d’un dispositif visant à comprendre l’entrée dans les enjeux d’apprentissages des élèves et enseignant·e·s dans le domaine de la formation manuelle, technique et technologique.

Assis au coin rassemblement, les vingt-quatre enfants de la classe verticale de 1re et 2e primaire écoutent Frédérique leur annoncer un nouveau projet : « Nous allons construire la maquette de notre classe avec l’aide de Sabine. »

Planter le décor avant de planter
les clous

Projetés dans l’activité à la vitesse de leur imaginaire, les enfants s’apprêtent à bondir, Frédérique les arrête aussitôt. « On va d’abord définir ce qu’est une maquette. »

Mais cela ne suffit pas à se lancer dans l’aventure de sa construction. Encore faut-il identifier les meubles de la classe qui devront y figurer. Les élèves réfléchissent d’abord individuellement, via l’écrit ou le dessin. Ainsi, chacun a l’occasion de se mobiliser et pas uniquement les plus rapides. Puis, ils rassemblent leurs propositions en équipe et les communiquent à la classe. Cette étape qui rend les élèves attentifs à la présence du mobilier dans la classe et facilite l’entrée dans l’activité offre aussi l’occasion de travailler la compétence en formation géographique s’orienter/se situer en faisant référence au vocabulaire adéquat et aux repères.

« Ça y est, c’est bon maintenant ? On la con-struit la maquette ? »

Pas encore. Car après s’être accordé sur les meubles à faire figurer dans la maquette de la classe vient le moment de les apparier avec des objets les représentant. Boites collectées en amont par Frédérique et formes géométriques découpées dans des cartons par ses soins entrent alors en scène. Ces boites (souvent de médicaments) représentent armoires et étagères, quant aux formes géométriques découpées dans les cartons, elles font office de tables, de bureaux ou encore de tableaux.

Cette étape préparatoire n’est pas une mince affaire. Faire appel aux familles permet de se constituer rapidement un stock. Ensuite, l’enseignante doit sélectionner, dans tout le matériel récolté, les boites dont les dimensions sont, à l’échelle, les plus proches des meubles de la classe. Il faut également découper, en gardant approximativement la même échelle, des formes rectangulaires, carrées qui représentent les tables, les bureaux, etc. Tout ce travail suppose d’avoir au préalable mesuré les différents éléments du mobilier de la classe. On vous le disait, les tâches à réaliser en amont ne sont pas anecdotiques.

Revenons aux tâches dévolues aux élèves. En appariant le mobilier aux objets préparés par Frédérique, ils comparent les dimensions des objets entre eux, reportent cette comparaison aux éléments du mobilier de la classe et ainsi travaillent l’échelle. Ils tiennent alors des raisonnements de ce type « si ce meuble-ci correspond à cette boite-ci, alors ce meuble-là qui est deux fois plus grand que ce meuble-ci, doit correspondre à cette boite-là qui est deux fois plus grande que cette boite-ci ».

Même si la notion d’échelle n’est pas un attendu en P2 (elle n’est abordée dans le référentiel de mathématiques qu’en P5), il semble pertinent d’amorcer cet apprentissage auprès d’élèves plus jeunes. En effet, des recherches sur la résolution de problèmes d’agrandissement et d’échelle par des élèves âgés de 10 à 15 ans mettent en évidence leurs difficultés face à ce type de tâches. Il est dès lors conseillé d’exposer les enfants plus jeunes au concept d’échelle à partir de situations simplifiées et diversifiées (Levain, 1993) afin de les aider à conceptualiser le rapport entre le signifiant — la maquette de la salle de classe et de ses éléments fixes et mobiles — et son signifié — la salle de classe et les éléments fixes et mobiles qu’elle contient.

Et découvrir l’envers du décor…

Une fois les boites et figures géométriques appariées, les élèves peuvent enfin entrer dans le vif du sujet de la FMTT : découvrir les outils et matériaux nécessaires à la reproduction des objets représentant le mobilier de leur classe.

Différentes épaisseurs de papier et de carton sont alors mises à leur disposition. Elles constituent les matériaux sur lesquels les élèves effectueront des opérations, telles que mesurer, découper, assembler ou encore transformer la forme ou l’aspect. Parmi les outils mis à contribution pour effectuer ces opérations, citons les paires de ciseaux, agrafeuses, tubes de colle, papiers collants… réquisitionnés dans toute l’école.

… en se plantant

Mais, ici encore, Frédérique confronte ses élèves à la frustration de l’attente. Pas question de se lancer dans l’aventure de cette construction à corps perdu. Il faut d’abord apprendre à manipuler ces outils en toute sécurité. Frédérique en modélise l’utilisation sécurisée avec quelques élèves volontaires. Un observateur attentif noterait un changement dans le style pédagogique de Frédérique qui fait ici l’impasse sur le tâtonnement expérimental… Ce style, qualifié de prescriptif, est d’ailleurs conseillé lorsqu’il faut montrer la manipulation de l’outil, la rectifier ou la contrôler (Martinand, 1986, cité par Lasson, 2004, p. 129). Les questions liées à la sécurité du maniement de la paire de ciseaux sont ainsi discutées et institutionnalisées via la constitution d’un guide de sécurité et d’ergonomie dans lequel on retrouve aussi des conseils sur la bonne tenue de cet outil. Ce guide est appelé à être enrichi par des considérations liées à l’utilisation ergonomique des autres outils (tubes de colle, agrafeuses…) à la suite des constats effectués dans le cadre de la construction des boites et figures.

Vient ensuite le moment durant lequel les élèves doivent choisir, d’abord par écrit, les matériaux et outils leur paraissant les plus adaptés à la construction à réaliser et argumenter leur choix. Et si plantage il y a, ils en gardent la trace et effectuent un nouveau choix.

Au-delà du choix des matériaux et outils, la réalisation de l’objet nécessite de la vigilance à chaque étape du processus.

Ainsi, pour réaliser une boite représentant une armoire de la classe en s’aidant d’un gabarit, il faut :

  • découper sur les lignes représentant le contour du gabarit sans découper les languettes, utiliser une paire de ciseaux adaptée à la ténacité du matériau ;
  • lorsque le contour du gabarit présente des angles aigus, commencer par découper un des deux côtés de l’angle, puis déplacer la paire de ciseaux pour découper le deuxième côté, sans chercher à la faire tourner dans l’angle ;
  • plier les languettes en faisant correspondre les lignes dessinées sur le gabarit et le pli en exerçant une force adaptée à l’élasticité et la résilience du matériau ;
  • avant de coller les languettes de la boite, assembler la boite afin d’identifier les faces des languettes à enduire de colle. Éventuellement, s’aider de la boite ayant servi de modèle afin de repérer ces faces ;
  • lors du pliage, adapter la force exercée sur la boite à la résilience du matériau ;
  • choisir un outil d’assemblage adapté à l’élasticité et à la dureté du matériau ;
  • vérifier la précision du travail en superposant la boite construite et la boite modèle mettre les boites en position stable.

Quant à l’assemblage des murs de la maquette, il requiert un outil adapté à la ténacité, l’élasticité et la dureté des matériaux et à leur positionnement.

C’est ainsi que peu à peu, en prenant conscience des difficultés rencontrées, en mettant des mots sur ces expérimentations, le discours sur le faire se construit.

« C’est ainsi que peu à peu, le discours sur le faire se construit. »

Lorsqu’ils reproduisent les boites et figures géométriques représentant le mobilier de la classe, les élèves découvrent les caractéristiques techniques de ces matériaux : ténacité, résilience, dureté et élasticité. La ténacité du matériau exprime sa résistance à la rupture quand on le coupe, le plie, le tire ou le tord. Sa résilience correspond à sa résistance aux chocs. Sa dureté fait état de sa résistance à la pénétration par un autre matériau. Enfin, l’élasticité du matériau correspond à sa résistance à la déformation permanente ou sa possibilité de reprendre sa forme initiale après déformation.

Plusieurs allers-retours entre la pratique et la verbalisation de cette pratique sont nécessaires pour tisser la culture technologique que l’on cherche à faire construire par l’élève en FMTT.

Ici, poursuivant l’accompagnement de ses élèves dans cette démarche de verbalisation, Frédérique a proposé un canevas permettant à ses élèves de comparer les avantages et inconvénients des gabarits en papier et en carton utilisés pour construire les boites.

Ce qui a permis à cet élève de comparer la ténacité et la résilience du papier et du carton, sans pour autant utiliser ces deux termes : « Le patron en papier c’est bien parce que ça se découpe bien. Ce n’est pas bien parce que ça ne tient pas bien. Avec le carton, il se découpe bien et en plus se tient bien, mais il ne plie pas bien. »

Quand le décor déçoit

Construite sur un temps long, la maquette de la classe a le temps de nourrir l’imaginaire des enfants, et de leur famille… À l’aboutissement du projet, il est tentant d’organiser une exposition mettant les travaux des élèves en valeur. Or l’apprentissage réalisé ne peut être évalué à l’aune de l’esthétique des réalisations. Les mines déconfites des parents des exposants témoignent de l’éternel ascendant du produit sur le processus. C’est probablement particulièrement vrai pour ce nouveau domaine qu’est la FMTT. Ce qui doit nous encourager à lui donner la place qui lui revient dans nos classes.


C. Lasson, « Ruptures et continuités dans la familiarisation pratique en technologie de l’école préélémentaire au collège », 2004 https://theses.hal.science/tel-00133502

J.-P. Levain, Proportionnalité, agrandissement et échelle, Petit x, 1993.