À la fois incontournable et inappropriable, l’orthographe empoisonne la vie des professeurs comme des élèves. Mais alors que faire ?
La difficulté principale de l’orthographe française réside dans ce que l’on appelle la morphographie silencieuse. Un exemple permet aisément de comprendre ce phénomène. Dans la phrase : « Les linguistes farfelues analysent les phrases paradoxales », en dehors du déterminant les, il n’y a aucune marque grammaticale qui se prononce. C’est la raison pour laquelle les cours de grammaire ont une place si importante dans le monde francophone. On ne peut pas se reposer sur sa compétence orale pour savoir orthographier. Il faut s’approprier une grammaire en grande partie différente de celle du français parlé, ce qui n’est le cas d’aucune autre langue alphabétique au monde.
L’autre problème bien connu réside dans la prononciation identique de marques grammaticales distinctes (ce que l’on appelle l’homophonie). C’est le cas, par exemple, entre manger et mangé. Alors que vous n’entendrez aucun francophone dire : « Je vais vendu ma voiture » ou « J’ai vendre ma voiture », vous en verrez un certain nombre écrire : « J’ai manger ma soupe ». Les enfants francophones sont capables très tôt de produire l’infinitif et le participe passé quand ces derniers se réalisent de manière distincte. Mais des confusions apparaissent lorsque la prononciation est la même et la graphie distincte.
Les erreurs liées à la morphographie ne sont pas apparues récemment. Dans une lettre de 1745 trouvée dans une cale de bateau, on peut lire : « Ma cher femme, Jetescris Cest ligne, de mes nouvelle » Et dans une autre lettre datée de 1916 (échange entre un soldat et sa famille durant la Première Guerre mondiale), on trouve « cher bau père est belle mere, sais avec un grand plaisir ». En plus de la morphographie, la question des homophones n’est pas en reste : sais pour c’est, est pour et, Cest pour ces. Ce sont les mêmes difficultés et les mêmes erreurs que l’on rencontre encore aujourd’hui dans les copies d’élèves. Or, avec la réduction du volume horaire consacré à cet enseignement et l’ajout de matières, le temps vient à manquer. De plus, les idées reçues concernant les méthodes pédagogiques jugées incontournables (mais en réalité inefficaces) viennent complexifier l’équation.
Si la lecture peut représenter une aide précieuse pour mémoriser la forme des mots (l’orthographe lexicale), elle ne sera pas d’un grand secours pour maitriser l’orthographe grammaticale. En effet, comment apprendre l’accord du verbe ou de l’adjectif attribut avec le sujet en lisant seulement ? Il s’agit de règles qu’il faut maitriser en tenant compte des relations qui lient les mots les uns avec les autres. La mémorisation des mots aura, au contraire, pour conséquence d’engendrer des erreurs en fonction de la fréquence de la forme rencontrée. C’est ainsi que transfert peut se substituer à transfère sans que l’on s’en aperçoive.
Il faut se prémunir aussi de passer trop de temps à voir les cas particuliers et les exceptions. Comme le demandait déjà la circulaire du 27 avril 1891 de Léon Bourgeois, ministre français de l’Instruction public :
« Que d’heures absolument inutiles pour l’éducation de l’esprit ont été consacrées dans les écoles primaires elles-mêmes à approfondir les règles de tout et de même, de vingt et de cent, de nu et de demi, à disserter sur les exceptions et les sous-exceptions sans nombre de la prétendue orthographe des noms composés, qui n’est que l’histoire d’une variation perpétuelle ! »
Les différentes règles de l’orthographe sont en grand nombre et prennent du temps pour être comprises et mémorisées. Et l’application en situation de rédaction représente une habileté spécifique nécessitant l’alliance de nombreuses ressources cognitives. Or, les exceptions ne vont faire qu’embrouiller les élèves.
La dictée traditionnelle, quant à elle, ne semble guère en mesure de faire progresser les élèves de manière significative. Catherine Brissaud et Danièle Cogis1 rapportent une expérience éclairante menée en 1954 par un inspecteur dans le département de l’Eure : pendant un an, 23 classes témoins de CM2 ont pratiqué la dictée, tandis que 23 classes expérimentales ont pratiqué divers autres exercices de français. Résultats en fin d’année : les progrès sont identiques, et l’inspecteur d’écrire : « Il semble donc que la dictée, préparée ou non, n’a eu aucune influence sur les progrès en orthographe. » Et à notre connaissance, aucune recherche n’a permis de mettre en évidence une amélioration des compétences des élèves grâce à la dictée traditionnelle.
Les erreurs des élèves vont représenter autant d’indices précieux pour apprécier l’état d’avancement de leurs connaissances de l’orthographe. Elles illustrent souvent l’application de raisonnements partiels basés sur les explications fournies par le professeur. Si on prend l’exemple « Les grenouilles affolers », le er vient du statut verbal et le s est une marque d’accord avec le sujet du fait qu’il y a plusieurs grenouilles. Il y a donc un raisonnement basé sur ce que l’élève a retenu, mais qui ne s’applique pas tel quel dans ce contexte. D’où l’importance de travailler à partir des erreurs commises par les élèves et de leur faire verbaliser ce qui les a amenés à choisir cette forme-là. De cette manière, on peut connaitre la réflexion sous-jacente et l’étayer pour induire le bon raisonnement grammatical.
« Et si la véritable faute, c’était celle de ne pas vouloir corriger l’orthographe elle-même ? »
On le voit, il est important de revoir les idées reçues concernant les méthodes d’enseignement et la place de l’erreur dans le domaine de l’orthographe. Loin de ce que véhicule l’étiquette stigmatisante de faute et son cortège d’insécurité linguistique contreproductif pour l’apprentissage, il s’agit d’une étape intermédiaire sur le chemin de la connaissance. Par ailleurs, l’orthographe française comporte un grand nombre d’inconsistances qui opacifient inutilement les régularités. La morphographie silencieuse et les homophones représentent déjà des défis majeurs pour l’enseignement. Les anomalies de l’orthographe consistent juste à mettre des bâtons dans les roues. Et si la véritable faute, c’était celle de ne pas vouloir corriger l’orthographe elle-même ?