Depuis 2018, dans notre école secondaire, nous avons mis en place le « Quartier Livres », plus communément appelé le « Quart-d’heure lecture ». Récit.
Une équipe de profs a mis en place ce moment de lecture entre autres pour permettre aux élèves de lire au travers d’une activité moins scolaire, gratuite, pour le plaisir. Pour favoriser la découverte de la langue de l’école, de la langue écrite, d’une culture, d’une pensée, d’un imaginaire et pour que les élèves puissent développer leur capacité à se recentrer lors d’une activité silencieuse.
Si l’équipe était au clair avec l’aspect plaisir, elle a voulu réfléchir à la définition d’un cadre : y avait-il des lectures que l’on ne souhaitait pas cautionner ? Guidés entre autres par l’envie de développer chez les jeunes la capacité à mener une lecture dans le temps, pour sortir de l’immédiateté dans laquelle nous les sentons souvent pris, nous avons décidé de ne pas autoriser les magazines, sauf ceux fournis par l’école. Cela nous permettait d’éviter les magazines people, par exemple. Nous avons également choisi le support papier et décidé de favoriser la lecture dans la langue de l’école ou, dès le deuxième degré, dans une langue enseignée dans l’école (néerlandais, anglais, espagnol).
Pour anticiper les oublis de livres, nous avons constitué des Boites de secours. Chaque classe est dotée d’une boite en fonction des âges des élèves. Ces boites tournent de classe en classe, tous les mois, grâce à des élèves délégués qui sont également chargés du lien avec la bibliothèque.
« Je rencontrais pas mal de résistants et je les forçais à lire pour le plaisir… »
Pour pouvoir mettre en place ce quart d’heure avant la récréation, nous avons réduit de cinq minutes les trois premières heures de cours. Pas certains de la pertinence de ce moment, mais cela nous évitait de chambouler totalement nos horaires.
Nous souhaitions aussi que ce quart d’heure lecture soit partagé par l’ensemble des acteurs de l’école : élèves, profs, éducateurs, direction, personnel administratif, personnel ouvrier…
Certaines choses n’ont pas pu se mettre en place : le personnel administratif, les ouvriers, les éducateurs ne partagent pas ce moment de lecture. Leur temps de travail n’étant pas découpé comme celui des classes, s’arrêter pour lire ne s’est jamais réalisé.
En ce qui concerne les élèves, mes observations ne concernent que ceux du premier degré où je travaille. Et, évidemment, ils ne sont pas tous amateurs de lecture. Ce quart d’heure est donc un plaisir pour ceux qui en ont déjà le gout et qui apportent leur livre, mais il peut s’avérer pénible pour les autres. Ceux-ci prennent souvent un livre de la boite de secours pour respecter le cadre. Parfois, ils le déposent juste sur leur bureau, et lorsqu’on insiste un peu, ils l’ouvrent. Parfois à n’importe quelle page, pour faire semblant… Et, certains y glissent subtilement leur smartphone… Au départ, j’étais motivée par le rêve que les réticents finissent par découvrir le plaisir de la lecture. Mais, j’avais malgré moi développé une posture de surveillante : je rencontrais pas mal de résistants et je les forçais à lire pour le plaisir… Finalement, je ne lisais pas : mon livre était ouvert, mais mes yeux se levaient vers mes élèves. Mon cerveau n’était ni détendu ni apte à lire pour le plaisir. Ce moment était donc peu agréable, tant pour eux que pour moi.
Peu à peu, j’ai choisi de profiter du moment pour me poser, lire et ne plus contrôler. L’exemple peut peut-être valoir davantage. Je réagis juste quand des élèves font du bruit gênant ma lecture ou celle d’autrui. Ils peuvent donc me voir lire, sourire, rire, prendre un stylo pour souligner, ne pas fermer mon livre dès qu’il sonne, mais choisir de terminer ma page, reprendre le même livre le lendemain… Certains de mes collègues lisent parfois une histoire aux plus jeunes. J’ai aussi fait écouter des histoires : La chèvre de M. Seguin raconté par Fernandel, Le petit Nicolas par Benoît Poelvoorde. Ça varie. Ça plait, ou pas. Après le covid, l’émergence des mangas a pas mal changé les choses au 1er degré. Voilà un livre que les élèves échangent et qui les emmène dans leur univers…
M’imposer un moment limité et un lieu, assise à mon bureau ne me donne pas toujours envie de lire un roman. J’ai souvent un livre plus informatif. J’ai partagé cela avec mes élèves pour qu’ils sachent que le choix de ce qu’ils vont lire est important. Je crois que le défi est surtout là : comment aider les élèves qui n’aiment pas lire à identifier ce qui leur plairait ? Comment éduquer au choix de lecture : qu’existe-t-il comme formats, genres, sujets ? Où trouver ces livres ? Comment prendre le temps de choisir ? Où trouver les informations sur ce qui existe ? Pour cela, une collaboration plus étroite avec la bibliothèque de l’école et les bibliothèques communales serait idéale. Là, nous retombons dans une difficulté structurelle de l’école à savoir le saucissonnage des apprentissages en heures de cours et en disciplines. Qui se chargerait d’un tel travail qui doit être répété pour être efficace ? Qui lâcherait ses heures de cours ? Cela redeviendrait-il un truc de prof de français alors que nous avions trouvé un moyen de faire de la lecture un projet d’école ?
Une récente évaluation montre que, contrairement à ce que l’on aurait pu penser, la majorité des élèves souhaitent garder ce quart d’heure. Ils souhaiteraient aussi davantage de livres plus modernes dans les boites, l’autorisation de supports numériques et peut-être déplacer ce moment dans la journée.
L’expérience provoque encore beaucoup de remises en question, parfois de tensions. Mais, je continue d’y croire et d’avoir envie de partager un moment de pause lecture forcée, mais gratuite et néanmoins plaisir dans la journée avec mes élèves.