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« Qu’est-ce qu’elle me veut celle-là ! »

Et les familles dans tout ça ? L’école est-elle plus explicite à leur égard, dans ce qu’elle dit, met en place et attend d’elles ? Récits de parents coalisés, une coalition de parents de milieux populaires.

Peut-être le savez-vous, CGé n’est pas seulement un mouvement enseignant. Depuis quatre ans, l’ASBL compagnonne avec une quarantaine d’autres associations au développement d’une Coalition des parents et des organisations de milieux populaires qui les soutiennent pour changer l’école. Sous cette bannière se réunissent régulièrement des parents (environ 500, actuellement) et animateurs associatifs, en vue d’aborder toute une série d’enjeux et de difficultés liés à l’école.
Ces groupes de parole visent, d’abord, à ce que les parents de milieux populaires puissent déposer leurs vécus souvent douloureux vis-à-vis de la scolarité de leurs enfants et trouver des solutions adéquates. Le partage de constats permet fréquemment de sortir de la honte et de la culpabilité — « c’est ma faute », « celle de mon enfant » — en faisant voir que le problème est rarement individuel, mais collectif. La responsabilité est partagée, et l’école a aussi à rendre des comptes sur ce qu’elle met en place pour faire apprendre.

« Aménager des espaces de dialogue dans les écoles. »

Ce sont, en deuxième lieu, des espaces de construction d’une parole collective sur l’école, faite d’expériences multiples et d’analyses du fonctionnement du système scolaire. « Ah, ça c’est normal ! », « Et ça, c’est illégal ? ». La coalition est finalement un lieu où nous essayons, comme animateurs et parents, de soutenir cette parole collective, sans l’instrumentaliser, à un échelon sociétal et politique, en constituant une force de pression. « Ensemble pour être plus populaire. » Je vous fais part, ici, de certains des constats déposés par ces parents qui révèlent, ici, encore, beaucoup d’implicites.

Position démissionnaire ?

Les parents de milieux populaires… des parents « qu’on ne voit jamais », « qu’on n’entend jamais », peu investis dans la scolarité de leurs enfants ? Ce qui frappe, après plusieurs années de pratiques de cette coalition, c’est l’évidence inverse. Leur retrait apparent cache, dans l’immense majorité des cas, un souci pour la réussite scolaire de leurs enfants, et une attente réelle envers l’école et ses enseignants. Nombre d’entre eux mettent, par exemple, leurs enfants à l’école de devoirs, parce qu’ils se disent incapables de les aider, et beaucoup aussi se disent prêts à payer plus cher, malgré leur situation financière modeste, pour trouver une bonne école. Les problèmes qu’ils rencontrent le plus, et qui expliquent sur le plan scolaire cette distance, touchent au fait qu’ils ignorent fondamentalement ce que l’école attend d’eux ou qu’ils se sentent peu reconnus par elle. « Je ne comprends pas l’école qui se plaint que les parents sont absents et lorsque nous sommes là pour nos enfants, elle nous renvoie que nous sommes de mauvaises mères. » Ce n’est pas anodin, d’ailleurs, que parmi toutes les difficultés évoquées dans la coalition (gratuité, devoirs, orientations…), ce sont celles qui concernent la communication qui ont été choisies comme l’axe de travail et d’action prioritaire du mouvement pour les années à venir.

Communication difficile

Les constats récoltés sur ce sujet auprès des parents de la coalition sont nombreux. À la question « qu’est-ce qu’il se passe dans la communication famille-école et qui ne va pas ? », ils pointent avant tout la difficulté à accéder et à comprendre les informations diffusées par l’école. Beaucoup des informations communiquées aux parents le sont en effet tardivement, sans toujours d’explication sur leur sens, et elles sont parfois contradictoires. « Maintenant on paie par mois et plus par trimestre. L’école n’offre plus la soupe à midi, mais le cout de la garderie à midi reste le même… Cette info, je l’ai apprise parce que j’étais interprète pour un papa qui pensait que l’école proposait un repas de midi ! », « À la rentrée, nous avons dû payer une facture d’une cinquantaine d’euros par enfant. Peu après son paiement, je reçois un rappel pour une facture non payée. Heureusement que j’avais gardé la preuve du paiement », « L’année passée, l’école m’a conseillé d’aller voir une logopède pour ma famille. Peu après, on m’a dit que je devrais aller voir un psychologue… Puis, on m’a dit que ma fille n’avait pas besoin d’un psychologue, mais d’un psychomotricien pour apprendre à se situer dans l’espace… », « La Fédération Wallonie-Bruxelles menace un parent d’une amende de 200 euros ainsi que d’un mois d’emprisonnement, si les absences non justifiées de son enfant se reproduisaient. Or, les absences ont été justifiées via certificat médical. »
Les parents parlent aussi de leur difficulté à comprendre ce que l’école leur veut, faute de pouvoir utiliser facilement internet ou de lire de manière fluide le français. Ce n’est d’ailleurs pas seulement la langue qui est un frein : les parents sont face à une institution qu’ils ne connaissent pas, ils ne comprennent pas les codes de l’école. Le statut symbolique ou légal de certains documents à remplir est rarement expliqué (simplement). Sans parler du langage technique que les documents mobilisent, par exemple dans les questionnaires miroirs qu’ils sont parfois invités à remplir dans le cadre de l’élaboration des plans de pilotage.
À qui faut-il s’adresser plus généralement en cas de problème ? Et à quel moment ? Pas simple, surtout quand rien n’est mentionné à ce propos et que la direction est fuyante. « Le contact est souvent difficile. »
« Que font-ils à l’école avec nos enfants ? », revient souvent. « Ils jouent souvent plutôt que travailler », « Aujourd’hui, ils ont passé la journée à faire un gâteau ! » Faute de communiquer auprès des parents sur les objectifs d’apprentissage, ceux-ci retiennent ce que leurs enfants disent qu’ils « font » à l’école, sans en percevoir les finalités pédagogiques visées. « Des choses sont faites avec nos enfants sans explication », nous rapportent aussi les parents. Par exemple : l’inscription d’un enfant à des activités pour travailler la langue française le mercredi après-midi sans en parler aux parents. « Comme je ne suis pas au courant, je garde mon enfant à la maison, et il se retrouve alors noté absent sur la liste de l’activité à l’école. » Il n’est pas question pour les parents de la coalition de se mêler du pédagogique, mais seulement de comprendre ce qui est fait à l’école pour soutenir les apprentissages du côté des familles ; mais aussi d’attendre un minimum de respect à leur égard et celui de leurs enfants, afin de ne pas être catalogués.
À ce sujet, beaucoup d’enjeux de reconnaissance apparaissent finalement dans les paroles de parents. Il y a d’abord le sentiment d’être regardé autrement qui complique l’échange avec l’école. « Les parents qui ne parlent bien le français sont regardés autrement. Nous sommes juste des étrangers… », « Je me sens bloquée… la vie est chère, j’ai beaucoup de difficultés financières. J’ai besoin d’un enseignement gratuit. Je ne me sens pas comme les autres, j’ai une étiquette, ce n’est pas juste », « L’école ne nous voit pas comme des partenaires qui collaborent pour la réussite de nos enfants », « Nous sommes déjà jugés et étiquetés avant de commencer. »
Mais, c’est aussi la critique parfois implicite de leur éducation parentale qui est en jeu. « Nous sommes vus comme de mauvais parents », « À l’école, les enfants mangent des fruits au gouter. Mon fils ne peut pas manger beaucoup de fruits, je lui donne une tartine, mais c’est mal vu. »

Sortir du cercle vicieux

Quand le sentiment d’être méprisé se répète, difficile de ne pas s’enfermer dans la honte ou la colère, de ne pas renforcer le malaise, la distance ou le différend. Comment sortir de ce cercle vicieux sans rejouer la scène des parents contre les enseignants et des enseignants contre les parents ? La question nous appartient collectivement.
Les témoignages des parents de cette coalition disent, à tout le moins, la nécessité d’échanges, le besoin d’un minimum de respect, d’écoute, d’encouragement et de remarques positives, et enfin, d’obtenir des explications claires pour avoir une bonne compréhension de ce qui est fait et demandé à l’école.
Il y aurait une utilité évidente d’aménager des espaces de dialogue dans les écoles, pour permettre notamment de déposer cette souffrance, et de faire la part des choses entre des revendications légitimes de justice qui appellent un changement, des fonctionnements scolaires ou familiaux à expliquer pour relativiser les choses, et peut-être des attentes de reconnaissance trop élevées ou impossibles à satisfaire. Les parents sont demandeurs de ces lieux dans les écoles ou en périphérie (secteur associatif) pour « se rencontrer, se parler, se reconnaitre », en complément des structures de participation plus formelles, parfois inexistantes et souvent méconnues des parents par ailleurs.
Il nous paraît également important, en termes de communication, de soigner l’accueil et de dire le plus souvent possible, et simplement, ce qui est fait avec les élèves en termes d’apprentissage. La communication scolaire privilégiée est trop souvent écrite, formelle et rationnelle, et paraît souvent  froide et apathique. Comme le note Iris Young, ce type de communication rationnel ne prend pas assez la mesure des structures sociales inégalitaires, et de l’existence de discriminations ; ou de participants qui utilisent d’autres formes de discours comme le témoignage ou le récit. Il y aurait finalement un gain à varier les modes de discours et à vérifier systématiquement si tout le monde a compris l’information.
[1]Pour les curieux : https://bit.ly/3dr0xFD

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Pour les curieux : https://bit.ly/3dr0xFD