La sexualité est un des domaines privilégiés de la concurrence que se livrent les structures organisant le contrôle social de la jeunesse. Quelles sont ici les forces à l’œuvre ? Quelles représentations de la jeunesse promeuvent-elles ? Nous tâchons de mieux le comprendre dans cet entretien avec le sociologue Arnaud Alessandrin.
Pourquoi cette insistance contemporaine sur le « genre » ?
Depuis 2011 et l’inclusion d’un chapitre sur le genre dans les manuels de SVT au lycée, le mythe de « la théorie du genre » revient régulièrement du côté des conservateurs. J’en suis moins surpris qu’inquiet, car ce propos s’inscrit dans une vague conservatrice mondiale qui met en péril les droits des minorités de genre, de sexualité et bien entendu ceux des femmes.
Le narratif de la « théorie du genre » pose deux problèmes majeurs : d’une part, il fait croire que le genre n’est qu’une théorie, donc que ce n’est pas réel. D’autre part, en parlant de « la » théorie du genre, il accrédite l’idée qu’il existerait un discours unique, caché, prêt à manipuler les masses (un lobby LGBT ou féministe en quelque sorte). Rappelons que la science établit non seulement des théories, mais également des faits, et qu’il est un fait maintes moins vérifié : le genre existe. Tout le monde a un genre. Dire ceci ce n’est ni oblitérer le sexe ni oblitérer les multiples différences qu’il peut y avoir entre les genres.
L’hostilité à la généralisation de l’Evras apparait largement le fait de factieux et d’intégristes. Mais pas seulement. Elle semble aussi présente chez des personnes ordinaires. Comment le comprendre ? Quelle représentation de l’enfance, d’après vous, se trouve à l’œuvre dans ces résistances ?
À parler de « la théorie du genre », on tente d’administrer la preuve d’un grand remplacement du genre.
La proposition idéologique formulée par l’expression « la théorie du genre » créée donc des peurs, des paniques morales, des épouvantails. Les femmes ne seraient plus des femmes, les hommes plus des hommes et les personnes trans ou non binaires sont « fabriquées » (je reprends le terme d’opposant·e·s aux droits des personnes trans) par l’école notamment.
Les personnes trans en font aujourd’hui les frais, alors que tout le monde a une identité de genre. C’est-à-dire que tout le monde a une façon personnelle, intime, de s’équilibrer dans le masculin et le féminin, dans les catégories d’hommes et de femmes. Jadis, « la théorie du genre » existait sur l’autel de l’homophobie, notamment durant les débats sur le mariage pour tous. Aujourd’hui, c’est la transphobie qui l’anime.
L’idée est la suivante : l’école produit des mineurs trans en répondant à toutes les exigences d’un lobby LGBT ou d’un lobby trans. Poursuivons : les jeunes seraient donc influencés. Les jeunes seraient trop jeunes pour savoir. La question de l’identité de genre est une question d’adultes (nous avions les mêmes débats en 2012 sur l’homosexualité). Ils finiront donc par regretter massivement leurs changements de genre (thèse qu’aucun chiffre ne vient accréditer). On assisterait au total à une épidémie, selon les mots de penseurs conservateurs.
À l’inverse, ce que disent les chiffres, c’est que ces jeunes sont peu nombreux, mais victimes de propos, de menaces, de faits discriminatoires à des taux élevés. Ce que disent les chiffres également, c’est que la santé mentale de ces jeunes (comme de tous les jeunes) s’améliore lorsqu’on leur offre des conditions sociales d’inclusion et d’épanouissement.
Derrière, on retrouve des arguments maintes fois utilisés lors des débats sur le mariage pour tous (mais que l’on retrouvait aussi lors de l’instauration du droit au divorce) à savoir : la protection de l’enfant. L’instrumentalisation d’une figure présentée comme « pure » et « neutre » (en comparaison avec une théorie du genre présentée comme une pollution du développement psychosexuel « normal » de l’individu) met en lumière que l’enfant n’est pas pensé comme tel (un être psychique, doté de droits, en devenir), mais comme une abstraction. La science est bien plus armée de ce côté-là : on sait que les enfants et les adolescents qui sont empêchés de dire quelque chose de leurs sentiments de genre ou de sexualité minoritaires développent des angoisses et du stress. Dès lors, délivrer des outils adaptés devient une nécessité.
Les slogans des groupuscules mobilisés contre l’éducation sexuelle frappent par leur caractère délirant.
Vous avez tout à fait raison d’utiliser ce terme de délire. Il ne faut pas entendre ceci au sens psychiatrique, mais au sens étymologique : ce qui ne le lit pas ou plus, ce qui n’appartient pas au sillon de la raison scientifique. Personne ne parle de fellation en primaire. Mais alors… « qui a peur du genre ? ». C’est la question que se pose la philosophe américaine Judith Butler dans un essai paru en 2024 et qui se propose de répondre à la question suivante : de quel fantasme le genre est devenu le nom ? Autrement dit, quelles haines provoque-t-il et pourquoi suscite-t-il toujours autant de craintes ? Pour qu’une haine ou un discrédit s’impose, il faut créer une figure repoussoir. Jadis les femmes étaient décrites comme irrationnelles et aujourd’hui les mineur·es trans seraient influencés par le lobby LGBT. Hier les homosexuel·le·s étaient malades et contagieux et aujourd’hui les féministes s’en prendraient aux hommes. Ces créations réactionnaires finissent néanmoins par prendre racine dans le débat public (à droite et à l’extrême droite particulièrement) et infusent un conservatisme d’ambiance. Pour le dire autrement : que les choses soient fausses ou non prouvées comme vraies n’empêche pas qu’elles existent dans les représentations. Il suffit juste qu’elles soient bien construites.
Comment les jeunes s’éduquent-ils théoriquement à la sexualité ?
Dans un récent livre Teen Series : sexe, genre et séries pour ados nous insistons avec Melanie Bourdaa notamment sur l’importance des socialisations à ces questions via les groupes de pairs et les séries. Des interviewées nous tiennent alors des propos comme : « je n’apprends rien dans les cours d’éducation à la sexualité » ou bien encore « j’en apprends plus avec HeartStopper ou Sex Éducation ». La concurrence éducative est à ce point forte que Sex Éducation avait même sorti un fascicule à destination des lycéen·ne·s pour sensibiliser aux questions de sexualité. On l’aura compris, les pratiques et les représentations juvéniles évoluent plus vite que l’institution scolaire.
« Les pratiques et les représentations juvéniles évoluent plus vite que l’institution scolaire. »
La sociologie de la sexualité (je pense aux travaux de Mathieu Trachman ou de Nathalie Bajos) a bien démontré que la sexualité n’est jamais d’un seul tenant. Par exemple, il semblerait que plus les espaces sont construits dans une masculinité forte (on pourra dire hégémonique ou traditionnelle aussi), plus les comportements sexistes et LGBTQIA+phobes perdurent. On sait également que, du côté des différences filles-garçons, les imaginaires sexuels varient fortement. On sait enfin que les personnes LGBTQIA+ s’informent plus dans des groupes de pairs et que les jeunes LGBTQIA+ ruraux vivent plus massivement des situations d’isolement relationnel autour de ces questions. On considère souvent à tort que « sexualité » et « jeunesse » sont des blocs cohérents.
L’école n’aurait donc pas de véritable rôle à jouer ?
Les LGBTQIA+ phobies et le sexisme (y compris les agressions sexuelles) sont aujourd’hui documentées par les sciences et le rôle de l’école y est démontré comme primordial (avec les groupes de pairs et la famille). Les mouvements LGBTQIA+ et le #metoo ont beaucoup fait pour cela, de même que la médiatisation de « cas » de discriminations, d’injures et de violences sur les réseaux sociaux. Plus encore, les questions sexuelles et affectives sont au cœur des préoccupations à plusieurs titres : en ce qui concerne la santé sexuelle bien évidemment, mais aussi la santé psychique des jeunes, dont on sait qu’elle s’est détériorée depuis les crises covid. L’école devient donc l’institution centrale pour accompagner ces messages de prévention, de sensibilisation et d’accompagnement !
Quels dispositifs vous apparaissent intéressants ?
Comme il n’y a pas d’oppression sans résistance, il convient de souligner des initiatives locales, académiques ou associatives qui se structurent progressivement afin d’accompagner des pédagogies innovantes. Mais attention : bien souvent, les intentions se cognent à l’absence de moyens… c’est le cas des observatoires des LGBTQIA+ phobies dans de nombreuses académies en France ! Censés mesurer, accompagner et former les professionnel·l·s en s’inspirant des pratiques du terrain, ces observatoires sont bien souvent des coquilles vides, activées seulement le 17 mai, journée mondiale de lutte contre les LGBTQIA+ phobies. Le modèle canadien de groupes de pairs LGBTQIA+ au sein des établissements semble quant à lui bien plus prometteur. Il est au plus proche des jeunes, il permet une communauté de soutien… mais son importation en France ou en Belgique semble compromise étant donné notre frilosité à considérer l’importance desdites communautés !