Quoi ? Tu cherches la bagarre ?

Dans une émission radio « Bagarre dans la discothèque », Jérôme Colin tient le rôle du prof et ses deux « élèves » doivent répondre à des questions. Et ça valse. Ce n’est un professeur ni très empathique ni constructif. Il a la répartie facilement humiliante. Ça existe ?

Il crie : « Arrêtez » et dit des phrases de profs : « On essaie de lui apprendre, mais ça ne fait que sept ans, un moment je pense qu’il aura le déclic » « Je ne sais plus ce qu’il faut faire… » « On est à côté de la question et c’est décevant » C’est tellement bon de jouer au salaud. C’est assez drôle. Il paraît — c’est une personne bien formée en communication non violente qui me l’a dit qu’il fallait parler en je… — donc je trouve ça drôle… Mais, au fond, est-ce que c’est drôle ? Y a-t-il de la jouissance à assister à ce spectacle ?

Digression

Je passe du coq à l’âne, de l’émission radio à une réunion de parents de rentrée où j’étais comme maman. C’est la rentrée en troisième de ma dernière, les deux grands ont été aussi dans cette école secondaire. La préfète de discipline passe en classe pour rappeler certaines règles, dont celles des absences, du nombre de demi-jour (gare aux alloc) des justificatifs, etc. Je sais que dans la formation des enseignants, c’est le néant, cette tâche qui pourtant est incontournable pour les profs. Mais, c’est vraiment pénible de se retrouver en fin de journée, avec quelques parents, un paquet de feuilles en main et le prof, souvent mal à l’aise qui lit, interrompu plusieurs fois par l’un ou l’autre qui vient aussi se présenter. Ici, donc la préfète. Bref, comme on en était au règlement de l’école — je lève la main pour demander si ce serait possible, où et quand, de modifier ce règlement, notamment concernant les règles vestimentaires. Pour les garçons : pas de pantalon au-dessus du genou. C’est écrit dans le règlement — ça s’appelle un short, en fait. Car les poils sur les jambes excitent les filles. Ça c’est un argument donné oralement aux élèves pour justifier la règle…, mes oreilles n’en croyaient pas leurs yeux quand ma fille m’a rapporté ça. Inutile de m’étendre sur la liste des interdictions concernant la tenue des filles ni des arguments avancés. Je trouve que ce règlement est culpabilisant et réactionnaire. Une des jeunes de la classe avait écrit un texte sur cette thématique pour interpeler les adultes de l’école. Un texte qui aurait pu être à l’origine d’un travail avec les jeunes sur les vêtements qui ont comme première fonction de protéger notre peau et qui soulève des questions qui pourraient être fouillées dans différents cours. Car il y a du travail à faire autour des fictions qu’on se raconte sur les vêtements. Et ce que le règlement contient de manière implicite en voulant contenir les jeunes dans des vêtements évalués au centimètre ou au style… Ou la jupe est trop courte, ou elle est trop longue et ressemble en fonction de celle qui la porte à un vêtement religieux.

« Non, me dit-elle. Vous avez signé ce règlement et si ça ne vous plait pas vous n’avez qu’à changer votre fille d’école. » Ça a toujours été ces règles-là, elle ne voyait pas pourquoi on changerait. Je lui réponds un peu énervée : « Avec un tel raisonnement, on en serait encore à la loi du talion. » Les femmes n’auraient pas le droit de voter ni celui d’avorter. Ça, je l’ai gardé pour moi, je sentais que c’était cuit. Pas d’espace pour parler ? La préfète ne me répond pas, se retourne et écrit « CNV » au tableau noir. Et dit très doucement : « Communication non violente ». Mes yeux n’en croyaient pas leurs oreilles. Elle était en train de me faire la leçon. Tout doucement.

C’est pour rire

Force-t-il le trait en jouant le prof autoritaire et cassant ? Peut-être pas tant que cela. Ce rôle du prof sort de quelque part. De son expérience, de l’image qu’il a des profs ? Je ne sais pas. Et de toute façon est-ce si simple de faire la part des choses ?

Justement, lors d’une des émissions, il s’arrête pour répondre à un mail d’une auditrice qui ne partage pas cette manière de faire de la radio ni son humour apparemment. Il lit le mail. « J’aimerais partager avec monsieur Colin le fait que je suis relativement choquée de la nature des relations qu’il entretient dans son jeu. Je le trouve très stigmatisant envers eux. Et j’ai parfois le sentiment très désagréable d’être le témoin caché d’un rapport prof-élève d’une autre époque, si pas révolue du moins que l’on aimerait qu’elle le soit. »

Jérôme tient à lui répondre : « Il faut savoir que ce que nous faisons ici, c’est un jeu. Et l’attitude que j’ai envers Corentin et Joëlle, c’est évidemment pour dénoncer ce rapport prof-élève. C’est quelque chose que nous faisons entre nous. Parce que ce rapport prof-élève tel que nous le faisons ici et qui vous choque, il existe dans pratiquement toutes les écoles. Et c’est bien pour cela que nous le faisons, pour montrer combien cela est absolument dégueulasse. »

L’une de ses élèves demande : « Et le bulletin qu’on reçoit en fin d’émission, là, il ne compte pas vraiment ? »

Colin : « Vous le ferez signer demain. Si vous avez un père violent, c’est pas mon problème. » Il ajoute : « Voilà ce qui se passe. Et ça c’est la réalité. »

C’est un ami qui m’a envoyé cet extrait. Parce qu’il trouvait la réponse de Colin courte et efficace. Ici, c’est un jeu. Pour me consoler, d’un problème qui venait de se passer lors d’une formation sur les dominations, les violences que l’école produit, avec tout ce qu’elle rate avec la majorité de son public : de l’apprentissage de la lecture à la non-émancipation des élèves, à leur relégation et exclusion quand ils ne se conforment pas à ce que la majorité des enseignants attendent de manière plus ou moins consciente, ça évidemment, c’est notre lot à tous. Bref, je ne déplie pas tout, mais une phrase dite pour rire a été perçue comme violente. Et malgré la reprise et nos excuses, le mal était fait. Et cette phrase de Desproges qu’on nous serine de plus en plus : « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. »

Est-ce que le stéréotype du prof autoritaire ne bouche pas la vue des auditeurs sur le métier… ? Ou comme le chroniqueur l’explique à la dame, ce sont des semblants pour parler des rapports de force qui sont au cœur des relations prof-élève, dans de nombreuses classes, encore aujourd’hui. C’est une intention qui n’est peut-être pas si facile à percevoir.

Peut-être que la vie devient tellement pas drôle qu’on ne peut plus rire de grand-chose et plus seulement de tout avec n’importe qui. Il faut penser à ménager la chèvre, mon chou. Et mettre des gants en cuir ou en latex, jusqu’au coude, et même jusqu’au cou. Nos stéréotypes nous collent à la peau. Notre peau nous met à une place. Et c’est la lutte des places qui transpire même avant qu’on ne pose un premier mot, alors les blagues… : il faut sacrément bien se connaitre. C’est toujours délicat, comme dit François Damien…

« Ça me plaisait cette idée que l’école s’invite à la radio. »

Ça me plaisait cette idée que l’école s’invite à la radio sans un dossier spécial fui par le plus grand nombre. C’est quand même rare quand on en parle. Et d’autant plus des relations prof-élèves. Mais jouer à l’école, est-ce parler de l’école ? Les petits enfants qui le font, comme je l’ai fait, prennent plus souvent la grosse voix que celle plus puissante qui encourage et rassure. Parce que jouer et plaisanter ça aide à dédramatiser. Le plus violent, ce n’est pas cela, c’est la réalité.