Comment dépasser une pédagogie bienveillante qui, en étant aveugle aux couleurs, ne fait que reproduire les stéréotypes.
En étudiant les bases génétiques des comportements, et en creusant dans l’histoire des sciences, on observe une forme de réductionnisme biologique. Cela consiste à expliquer des différences entre les groupes humains en les renvoyant à des raisons génétiques. Les sciences racialistes consistaient à décrire et expliquer les caractéristiques des individus et à hiérarchiser les humains en différentes races, différents groupes, sur la base de différences physiques (couleurs de peau, formes du crâne…) qui seraient associées à une forme de sensibilité au monde, à des capacités morales et intellectuelles.
Le racisme n’est pas né de la science, ces sciences racialistes sont venues légitimer un ordre social qui hiérarchisait déjà les humains. En se basant sur quelque chose qui n’a pas de fondement, car si les différences entre les groupes humains existaient et existent toujours, on les explique beaucoup mieux par des raisons sociales, économiques, culturelles, historiques, etc.
Ce réductionnisme biologique existe encore, notamment dans notre compréhension des compétences, des trajectoires humaines. On va expliquer les différences de compétences comme la différence entre les couleurs des yeux, considérer que les compétences intellectuelles sont aussi liées aux gènes, en invisibilisant tous les déterminismes sociaux qui peuvent l’expliquer beaucoup mieux. Des généticiens disent encore que le niveau d’enseignement dans une école a moins d’influence sur la réussite scolaire que les gènes de l’enfant. Certains scientifiques s’acharnent toujours à trouver des différences intellectuelles entre hommes et femmes. Tout cela est infirmé par les recherches et lorsque des politiques égalitaires sont mises en place, que ce soit en ce qui concerne le genre ou l’origine ethnoraciale, ces différences s’effacent. Quand on rétablit une forme d’égalité environnementale, on observe que du point de vue des capacités intellectuelles, les différences intragroupes (différences entre les individus, car les prédispositions génétiques malgré tout existent) sont supérieures aux différences intergroupes.
Le cerveau humain est un organe extrêmement sculptable par l’expérience, par l’environnement, par les conditions environnementales, parentales, scolaires, sociales. Le bain socioéconomique dans lequel on nait va conditionner le niveau d’attention qu’on va porter sur certains sujets, mais aussi ce qu’on appelle les théories implicites que l’on peut avoir sur soi. Si on est regardé comme étant capable, ou si autour de nous des personnes qui nous ressemblent accèdent à certains savoirs, cela va façonner notre motivation qui va permettre l’apprentissage.
Il existe un phénomène qu’on appelle la menace du stéréotype ou la menace de discrimination. C’est l’effet très immédiat que les jugements peuvent avoir sur les performances. Une expérience illustre cela : si l’on demande à des enfants de dessiner, on n’observe pas de différence entre filles et garçons. Si on l’appelle ce dessin « exercice de géométrie », les filles, sous la charge du stéréotype, vont avoir des performances moindres.
La même chose s’observe dans un contexte racial. Quand on fait lire à des enfants un texte expliquant que les Noirs seraient moins bons que les Blancs dans les matières scientifiques, et qu’on leur fait suivre ensuite un test de performance logicomathématique, on va observer une moindre performance des enfants noirs. Si on leur fait lire un texte pour leur dire qu’il n’y a pas de différence biologique entre les deux, cette charge n’existe pas et les différences ne s’observent pas.
Il faut savoir que le cerveau est une machine efficiente, ce qui veut dire qu’on ne va pas dépenser d’énergie dans un domaine où l’on ne se pense pas légitime. Cette légitimité n’est pas que le produit d’un dialogue interne (on dit souvent que c’est une question de confiance en soi), mais elle est, de manière écrasante, déterminée par le regard des autres sur les performances. Or, pour apprendre, il faut apporter de l’attention, et l’attention est couteuse. Ce que montrent les neurosciences, c’est que ce niveau d’attention, on le fournira si on a une certaine certitude que ça vaut le coup. Cela peut venir du fait d’avoir des modèles qui nous ressemblent, qui fournissent cet investissement et qui y arrivent, mais aussi grâce à un langage qui décrit notre processus d’apprentissage d’une manière positive, c’est-à-dire qu’on n’est pas rangé dans une catégorie « incapable ».
La question des modèles a été analysée dans de nombreux domaines. Dans le sport, si une championne de tennis sud-coréenne émerge, dans les vingt ans qui vont suivre, vous aurez plein de champion·nes en Corée du Sud, parce que les enfants vont voir que c’est possible et vont se consacrer à ce sport. Il y a un piège dans lequel on tombe souvent : quand on pense aux modèles, on pense à des modèles exceptionnels. Si on veut montrer aux femmes qu’elles peuvent être scientifiques, on leur parle de Marie Curie. En fait, un modèle, c’est quelqu’un que je peux être. Ce n’est pas une personne qui a juste une caractéristique partagée avec moi et qui y arrive. Il faut aussi que ce soit dans la norme. Les modèles ne doivent pas être des personnes exceptionnelles qui viennent raconter leurs trajectoires — d’ailleurs, souvent, ce sont des trajectoires qui ne donnent pas envie ! Les personnes issues des classes populaires ou racisées peuvent se dire « Mais pourquoi autant galérer ? »
Les deux facteurs prédictifs de la réussite scolaire sont le milieu familial et l’environnement social de l’enfant. Ce deuxième facteur, c’est « l’entre-soi », les personnes que l’enfant fréquente. C’est pour cela que toutes les politiques qui créent une diversité sociale au sein d’un même établissement sont des politiques qui tendent vers une égalité des chances. Être entouré par des amis qui sont des semblables me pousse en avant (ou en arrière, d’ailleurs). C’est dans la sphère de l’intime qu’on trouve des modèles. Dans la sphère amicale, dans la sphère familiale, ces modèles m’informent de la légitimité d’une certaine existence, de certains choix. J’aime bien citer la philosophe Chantal Jaquet : « Quand on peut, on veut. » Et pas l’inverse.
Comment pratiquer une pédagogie antiraciste ? C’est peut-être contrintuitif, mais je dirais qu’il ne faut pas infantiliser les enfants. Nous devons considérer que les enfants voient le monde tel qu’il est : ils observent des différences dans les performances de leurs semblables, et tant qu’ils ne trouvent pas d’explications claires, ils projettent leur propre explication. Dans un monde raciste, dans lequel il y a encore des différences entre les capacités de réussite de certains groupes par rapport à d’autres, si on n’a pas une pédagogie qui clarifie l’histoire et qui explique pourquoi on en est là, les enfants finissent par catégoriser et créer leur propre explication de ces différences-là. Ce qui a été montré, c’est que ne pas aborder la question du racisme ne permet pas de l’évacuer, ne permet pas de changer la perception que portent les personnes racisées sur leurs propres compétences, et ne permet pas non plus aux personnes privilégiées de comprendre pourquoi elles sont privilégiées. À l’école on s’est habitué à une pédagogie « aveugle aux couleurs ». On n’ose pas aborder le racisme comme un système de domination objective d’un groupe sur un autre. On préfère traiter le racisme comme une discrimination comme une autre et on arrête notre enseignement à rappeler que « Tous les hommes naissent libres et égaux, quelle que soit leur couleur de peau ou leur origine ». Or, si on pratique une pédagogie de la bienveillance, dans laquelle on aborde l’égalité de manière abstraite, sans décrire le réel, sans mettre en lumière les relations de pouvoir entre personnes racisées et non racisées, on ne parvient pas à déconstruire les stéréotypes — que ce soient les stéréotypes construits par les groupes dominants ou ceux que les groupes dominés se construisent sur eux-mêmes.
Au sujet des compétences, mais aussi au sujet de l’empathie entre les groupes, ce qui a été montré, c’est que c’est l’introduction d’une explication de ce que c’est le racisme, de pourquoi il a été là, qui peut faire la différence. Et cette pédagogie peut commencer dès trois ans, car les enfants peuvent commencer à être racistes à cet âge-là. Ils commencent très tôt à développer des perceptions de supériorité intellectuelle, physique, de certains groupes par rapport à d’autres, parce qu’ils observent le réel tel qu’il est.
Le refus d’aborder ces questions avec les enfants est souvent justifié par la peur que les personnes dominées ressentent de la honte, et que les personnes appartenant à des classes dominantes ressentent de la culpabilité. Les enfants sont en mesure de comprendre cette histoire et d’éventuellement traverser ces sentiments.
« Une pédagogie qui parle du réel et de ses déterminations sociales, historiques, plutôt que de parler des symptômes. »
Une pédagogie antiraciste c’est donc, selon moi, une pédagogie claire qui parle du réel et de ses déterminations sociales, historiques, plutôt que de parler des symptômes et d’apporter des solutions symptomatiques, comme celle de la bienveillance, de la charité. Comme contrexemple, on peut citer l’expérience pédagogique d’une formation des enfants à l’empathie, réalisée en Irlande, qui a montré que les enfants irlandais avaient un comportement jugé positif envers des réfugiés du Surinam, mais que ce comportement était en réalité basé sur un sentiment de supériorité, comme une forme de sauveur blanc qui vient aider par charité les réfugiés, mais sans considération d’égalité. Pour dépasser cela, il faut aborder les problèmes, qu’on puisse être au clair avec l’histoire, notamment celle des sciences racialistes évoquées plus haut, et comment elles ont irrigué le système scolaire.