Rapports sociaux et luttes sociales

Il n’existe aucun domaine de la vie sociale qui ne soit pas structuré par des rapports sociaux que, seules, les actions collectives et les luttes sociales peuvent faire évoluer. L’école peut-elle y préparer ?

Les rapports sociaux se différencient donc des relations humaines[1]Voir l’article « Relations humaines et rapports sociaux ». et les englobent. On peut s’arranger pour améliorer les relations humaines, mais elles restent déterminées par les rapports sociaux que des arrangements personnels ne feront jamais évoluer.

LUTTES SOCIALES, ÇA IRA…
UN PEU, BEAUCOUP, PAS DU TOUT…

« Ah ! ça ira, ça ira, ça ira ! Du législateur tout s’accomplira. (…) Ah ! ça ira, ça ira, ça ira, L’égalité partout régnera[2]Ladré, chanteur de rue (1re version), 1790.. » « Ah ça ira, ça ira, ça ira, ça fait deux cents ans qu’on attend ça[3]Collectif de rappeurs, (dernière version), 1997. ! » Les changements dans les rapports sociaux passent par la Loi, décision collective qui exige une action collective pour obtenir le changement de la loi précédente, comme l’évolution de la dépénalisation de l’avortement. Le changement suppose (l’émergence d’) un sujet collectif producteur de sens et acteur de son histoire.

Et depuis 1790, contre les petits arrangements, les luttes sociales ont obtenu des victoires importantes[4]Une telle liste est nécessairement arbitraire et incomplète. : abolition de l’esclavage (1794), interdiction du travail des enfants de moins de 12 ans (1889), suffrage universel masculin (1919), obligation scolaire de 6 à 14 ans (1919), droit de grève et d’association (1921), suffrage universel mixte (1948), abandon de la notion de chef de famille (1970), dépénalisation partielle de l’avortement (1990), fin de l’apartheid en Afrique du Sud (1991), pénalisation du viol entre époux (1997 !), loi anti-discriminations (2007)…

Et donc, ça ne va pas si mal, les luttes sociales ont obtenu des améliorations importantes, mais il semble que le cœur de la machine sociale résiste. Car, contrairement à ce que les bien-pensants voudraient nous faire croire, l’histoire n’a pas de sens ni de bon sens. Elle peut aussi faire marche arrière.

Et, c’est bien ce qu’elle est en train de faire : malgré les discours, les inégalités sociales se renforcent et l’environnement se dégrade toujours plus. Le plancher social et le plafond environnemental[5]Modèle du « donut » voir par ex. https://miniurl. be/r-4riq sont tous deux toujours plus enfoncés. En même temps, l’illibéralisme, c’est-à-dire l’utilisation de la démocratie et du marché pour renforcer les dominants (de Poutine à Macron, en passant par Erdogan, Trump, Netanyahou, Bolsonaro…) s’étend à la planète entière. Et, c’est encore au nom de la démocratie et du marché que les moyens d’actions collectives sont de plus en plus réduits : judiciarisation des rapports sociaux (astreintes, loi anti-casseurs…), moyens de répression (technique de la nasse, reconnaissance faciale, logiciels espions…), militarisation des outils anti-émeutes (balles en caoutchouc, gaz lacrymogène, fumigènes, colorants, véhicules blindés…).

Il y a quelques années, la situation était grave, mais pas désespérée. Aujourd’hui, elle est désespérée, mais ce n’est pas grave, on peut faire une pause (Macron, De Croo, parlement européen). Bref, on est dans la merde et les jeunes le savent très bien. Aidons-les à comprendre et à agir.

DU SENS ET DES ACTIONS

Pour obtenir le changement d’une Loi et, d’autant plus, de plusieurs lois qui rafistolent et renforcent le plancher social et le plafond environnemental, qui modifient les rapports sociaux, qui interdisent la domination, l’exploitation et l’oppression d’une catégorie sociale par une autre, il n’y a pas 36 moyens, il n’y en a que deux articulés : la persuasion (le sens, les représentations) et la contrainte (les actions, les luttes).

Pour toutes les victoires sociales, il y a eu des prises de conscience grâce au travail d’analyse et d’argumentation d’acteurs et actrices engagés avec en parallèle des actions collectives : manifestations, grèves, blocages… L’école devrait consacrer du temps à faire comprendre comment le changement social s’est opéré et s’opère et comment la reproduction sociale y a résisté et l’empêche actuellement, à faire comprendre aussi ce qui produit la misère du monde et sa destruction progressive, à donner du sens à ce qui se passe aujourd’hui dans les luttes sociales et écologiques. Et, enfin aussi, entrainer les compétences d’actions collectives. Voilà le programme.

FAIM DU MOIS ET FAIM DU MONDE

Ce n’est pas un hasard si la pensée systémique et l’écologie sont apparues et développées en même temps. On a redécouvert ce que les peuples premiers savaient déjà, à savoir que le monde n’est qu’interactions complexes. Et l’école les découpe en rondelles de saucisson (les attendus des référentiels) pour mieux évaluer chaque rondelle sans rien comprendre au saucisson.

Parmi toutes les interactions, pointons-en une, particulièrement complexe et politiquement déterminante entre deux urgences, la misère sociale et la dégradation environnementale. Il est impossible de renforcer le plafond environnemental sans renforcer le plancher social. Sans changement complet de notre système socioéconomique, la misère exigera toujours une croissance de la production qui renforce à la fois les inégalités sociales et la dégradation de l’environnement. Le problème est systémique, les luttes sociales doivent être globales. Ce n’est pas en faisant la morale écologique aux pauvres que l’école contribuera à changer le monde.

La redéfinition des contenus d’enseignement par le Pacte et les référentiels aurait dû, et c’est l’exact contraire qui s’est fait, partir de cette interaction entre le social et l’environnemental pour structurer le temps scolaire et aider les jeunes à comprendre le monde, à répondre aux questions qu’ils se posent au lieu de répondre à des questions qu’ils ne se posent pas. C’est à nous, enseignants, d’y pourvoir. C’est notre devoir citoyen de nous engager face aux urgences sociales et environnementales et de participer aux luttes sociales par notre enseignement.

OBÉISSANCE CITOYENNE
ET DÉSOBÉISSANCE CIVIQUE

Tous les documents officiels définissant les missions de l’école et tous les référentiels commencent par l’annonce de finalités généreuses et ambitieuses en matière de citoyenneté pour poursuivre par des prescriptions concrètes qui en rendent la poursuite impossible. Obéissons aux finalités et désobéissons aux prescriptions concrètes (attendus des référentiels, découpage du temps…).

Organisons des temps d’apprentissages citoyens, au moins deux après-midis par semaine. Ces temps devraient respecter un certain nombre de principes dont le premier est que ces principes devraient être décidés en collaboration, entre enseignants en équipe au moins, avec les élèves au mieux. Ils devraient mobiliser différentes disciplines (français, maths, sciences, sciences humaines, langue étrangère), pas nécessairement toutes selon les cas, les mobiliser sur un problème concret en lien avec cette articulation social-environnemental et les rapports sociaux qui la déterminent. En partant du concret, du réel observable et en terminant, si c’est possible, par une production socialisable et/ou une action collective.

Dans chaque problème travaillé durant ces temps d’apprentissage, un ou des rapports sociaux y sont nécessairement à l’œuvre exigeant coopérations et conflits entre différents acteurs. Repérer ces interactions entre acteurs devrait permettre de mieux connaitre ce que les référentiels ont voulu cacher, les acteurs sociaux déterminant dans la vie sociale (syndicats et FEB, par exemples) et les concepts permettant de mieux comprendre leurs actions (compétitivité et externalités, par exemples).

RAPPORTS SOCIAUX ET CONSCIENCE DE CLASSE

Parallèlement, la vie de la classe et de l’école devrait être organisée afin que la pratique de rapports sociaux développe chez les élèves des compétences d’actions collectives comprenant coopérations, conflits et dialogue social entre acteurs scolaires. Pour cela, il faut que des collectifs soient construits et qu’une appartenance et une conscience collective soient développées : élèves et enseignants, filles et garçons, petits et grands… Tous ayant des intérêts communs les poussant à coopérer et des intérêts divergents les poussant à contester et revendiquer.

Prenons l’éternel exemple de la cour de récréation et des activités incompatibles avec le foot ! C’est l’occasion d’organiser différents collectifs (les petits, les grands, les filles, les garçons), d’y apprendre à construire une parole collective contre celle des autres et d’apprendre à négocier cette parole avec celle des autres. Certains points du règlement d’école devraient être l’occasion, non pas comme souvent d’imposer sans débat ou d’essayer d’obtenir une adhésion morale, mais de constituer un vrai rapport social avec une position des élèves qui doit se construire contre celle d’adultes qui ne jouent pas aux gentils qui aident.

De manière structurelle, des collectifs devraient être construits. D’abord un collectif d’élèves contre le collectif enseignants, un contre débouchant sur un avec, mais un contre d’abord construit, avec des assemblées (une par trimestre, par exemple) avec un animateur indépendant de l’école et devant déboucher sur des débats et des négociations constructives.

Par classe, un Conseil de classe (au sens de la pédagogie institutionnelle), mais ce conseil de classe pourrait une fois par trimestre être organisé en un conseil des filles et un conseil des garçons séparés, avec une parole collective construite séparément à débattre par la suite[6]Si un lecteur veut tenter l’expérience des conseils partagés, je veux bien accompagner. jacquescornet10*@*gmail.com. Et pourquoi pas, dans le secondaire supérieur, organiser un collectif LGBTQIA+ face à un collectif hétéro ? Dans les écoles socialement mixtes, organiser un collectif des racisés face à un collectif BBB ? Dans les écoles socialement homogènes, organiser entre écoles des collectifs, ISE faible face ISE fort ?

Les modalités d’organisation de ces collectifs sont à penser et à expérimenter, l’important est de reconnaitre que le changement de paradigme s’impose, qu’il ne s’opérera pas sans conflits sociaux et sans actions collectives et que ces actions collectives nécessitent des apprentissages en termes de compréhension du monde et de capacités de coopération, de contestation et d’action. Préparons les jeunes à participer aux luttes sociales qui s’annoncent.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Voir l’article « Relations humaines et rapports sociaux ».
2 Ladré, chanteur de rue (1re version), 1790.
3 Collectif de rappeurs, (dernière version), 1997.
4 Une telle liste est nécessairement arbitraire et incomplète.
5 Modèle du « donut » voir par ex. https://miniurl. be/r-4riq
6 Si un lecteur veut tenter l’expérience des conseils partagés, je veux bien accompagner. jacquescornet10*@*gmail.com