Rien de grave ?

Ce matin-là, dans la salle des profs de cette école où j’étais arrivée un an auparavant, un incident m’a fortement impressionnée, au point de me laisser dans un désarroi que je ne comprends toujours pas bien aujourd’hui. Je vous raconte…

C’était un jour de grève et les transports étaient très perturbés. L’école était quasi déserte à l’heure où d’habitude elle se remplit d’élèves, tout comme la salle de profs… Un sentiment de légère absurdité, celui de n’être là pour rien, relâchait les esprits et l’ambiance était à la rigolade. De fil en aiguille, parce que nous étions trop peu nombreux pour nous répartir autour des tables disposées en ilots, nous les avons déplacées afin de pouvoir tous nous rassembler autour de la même. Parce que les circonstances brisaient nos routines professionnelles, nous avons mis de côté nos routines relationnelles, un peu comme cela arrive lors de certaines fêtes, où les groupes d’affinités disparaissent au profit d’une bonne déconnade générale. Je me souviens notamment que nous avons joyeusement invité à nous rejoindre une jeune intérimaire timide qui habituellement s’asseyait à l’écart, et je me suis dit que quand même, c’était chouette. C’était une école de taille assez modeste, mais avec un important turn-over de profs, ce qui rendait l’ouverture aux inconnus plus facile que dans les grosses institutions figées dans leur stabilité.

Durant cette demi-heure matinale, avant la sonnerie, on a beaucoup ri. On était bien. Je m’en souviens comme d’un moment suspendu qui m’évoquait tout ce que je peux aimer dans une salle des profs, une équipe. Je me souviens m’être dit « Je suis bien ici, j’espère que je pourrai rester dans cette école », ce qui n’avait rien d’évident, car mon parcours professionnel a fait de moi quelqu’un d’exigeant, assez prompte à repartir en vadrouille si je ne m’épanouis pas au travail.

La sonnerie a retenti et il a bien fallu nous disperser pour prendre nos quelques élèves en charge. Nous avons laissé les tables en l’état, sans vraiment y penser, ou en pensant que ça pouvait bien rester comme ça pour cette journée particulière, que puisqu’on était bien comme ça, c’était bien. Dans ma peau d’observatrice, j’avais bien perçu un petit parfum de transgression, mais je l’attribuais plutôt à notre chahut rigolard, à la rupture de routine, qu’au déplacement des tables proprement dit.

Flagrant délit

« La directrice s’est mise dans une colère impressionnante. »

Et pourtant… Un peu plus tard dans la journée, la directrice a découvert la nouvelle disposition, et s’est mise dans une colère impressionnante, à laquelle j’ai partiellement assisté et qui m’a complètement surprise. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait, je ne comprenais pas pourquoi ce désordre était tout à coup si grave. J’ai ressenti comme un désarroi d’enfant, quand, en jouant, on fait des bêtises en toute bonne foi et que la colère parentale survient comme la foudre en plein été. La directrice a remis elle-même toutes les tables à leur place d’origine, et à la récréation du matin, tout était comme avant… dans une ambiance plombée de presque catastrophe. Certains étaient secoués parce qu’ils avaient été pris pour cible au moment de la colère directoriale, d’autres étaient penauds ou mal à l’aise, et la plupart sont vite passés à autre chose, la parenthèse étant refermée, comme s’il s’était agi d’un véritable moment de folie honteuse. On ne parlait pourtant que d’avoir déplacé quelques tables, il n’y avait pas de dégâts, ni même de vrai désordre, juste une autre disposition, en grandes tablées plutôt qu’en ilots.

Le soir, nous avons reçu un mail où la directrice, tout en reconnaissant que sa réaction avait pu surprendre et que la salle des profs était bien le local des professeurs, invoquait le bienêtre des collègues et notamment l’accueil des jeunes enseignants. J’ai encore moins compris, tant j’avais vécu ce moment comme, justement, accueillant et convivial, une grosse bouffée d’air frais ou de chaleur humaine.

Rien à dire

On en a très peu reparlé en salle des profs, après. C’est devenu immédiatement comme une sorte de sujet tabou, quelque chose « dont on ne peut prononcer le nom ». Une faute collective à oublier. L’un ou l’autre collègue que j’ai questionné m’a parlé de précédents, d’incidents dans le passé où des profs se seraient plaints d’un malêtre lié à l’organisation de la salle des profs, de tensions relationnelles. Je ne peux pas me prononcer sur des évènements dont je n’ai pas été témoin, et qu’on m’a relatés de façon forcément subjective. Est-ce que ces anciens incidents permettent vraiment de comprendre et de justifier ce qui se passe aujourd’hui, ou ne posent-ils pas eux-mêmes d’autres questions ? Peut-on vraiment se satisfaire des « Oui, mais, tu comprends, ici, c’est différent » qui me paraissent, de salle des profs en salle des profs et sur toutes sortes de questions, toujours servir à éviter de questionner l’ordre établi ?

Cette histoire n’est qu’une anecdote, un micro-incident de quelques heures qui n’a eu comme conséquence qu’un retour quasi immédiat à la situation antérieure. Rien de grave. Mais n’est-ce pas avant tout cela, la salle des profs ? Les problèmes sérieux, ils sortent de la salle des profs pour être traités ailleurs. Ce qu’on y laisse et sur quoi on ne s’arrête pas, c’est comme une mosaïque de toutes petites choses, qui, peut-être, avec un peu de recul, dessinent quelque chose d’également signifiant.