Rigueur politique vs rigueur juridique ?

La rigueur est en grand danger de rigidité par manque de va-et-vient entre le juridique et le politique. À force de regarder la règle, on en vient à croire qu’elle pourrait être bonne en soi, en dehors de tout projet politique. Mais à qui profite cette illusion d’optique ?

J’aime déborder, pervertir, retourner le cadre, la consigne, j’aime déstabiliser, jouer avec les mots, leur faire dire ce qu’ils ne veulent pas dire, toujours interroger la norme, l’évidence, la certitude, parce que ce qui est évident est totalitaire, écrasant, et oblige, culpabilise celui qui pense à côté, réprime des pensées honteuses, divergentes, celles qui permettent de créer, de découvrir, d’ouvrir, parce que les consignes, les normes, les évidences enferment dans des places, des rôles, ou même simplement parce que c’est plus amusant de pervertir que d’être conforme.

Et je cherche à faire en sorte que tout le monde se sente autorisé à le faire, que ça ne soit pas le privilège de quelques-uns, les dominants, les experts, et ça me demande d’autant plus de rigueur parce que les risques de dérapages, d’abus, de violences sont d’autant plus grands, parce que pour oser penser par soi-même, il faut avoir la sécurité de pouvoir se tromper avec l’assentiment des autres, avoir la complicité des autres qui acceptent de jouer le jeu, acceptent d’être bousculés. Et pour cela, il faut l’assurance que ça n’ira pas trop loin : le cadre qui protège l’intégrité de la personne, sa dignité, sa fierté, avoir la bienveillance des autres, ce n’est possible que si quelque chose ou quelqu’un en est le garant, contre moi-même aussi, que j’aie l’assurance du rappel à l’ordre si je me perds, si je vais au-delà… au-delà de ce que chacun peut assumer.

Et quand le jeu est possible, il reste un jeu et il donne du jeu, et le cadre n’est pas menacé, et le cadre n’est menacé que s’il bloque alors que le jeu peut déboucher sur un autre cadre plus stimulant.
Et c’est fatigant et décourageant aussi parfois. Et il faut savoir se reposer, se reposer sur un cadre qui porte, réconforte, berce, valorise et s’assure que tout le monde est encore là, recadre, reforme la cohésion, assure la force centripète, retisse les liens distendus. Et savoir ramener un cadre rassurant après la tempête créatrice, structurer, solidifier les catégories, les repères, jusqu’à ce que l’évidence s’impose à nouveau, comme une certitude, fasse norme, unanimité et mérite à nouveau un bon coup de distorsion, un détournement qui aide à se rappeler qu’on peut aussi penser, être, à côté, autrement, et pervertir la norme.

Dérives ?

Mais être dans la norme, c’est avoir la possibilité d’être normal, d’être reconnu, d’exister. Tous ceux qui en sont exclus ne le savent que trop bien. Trop d’enfants et de jeunes savent qu’être comme tout le monde est le prix à payer pour être reconnu comme « valant ».

Dans un positionnement collectif, la règle crée le repère pour tous, la matérialisation du collectif, de ce qui peut être commun à tous et on peut même s’y coltiner, c’est ce qui donne du sens à ce qui fait rigueur pour soi au niveau politique. Dès que la règle existe, on peut se positionner dedans, autour, en relation avec elle. Tant qu’elle n’est pas nommée, elle fonctionne comme un rapport de force : c’est le dominant qui la tient et qui en fait l’usage qui lui convient, à lui et à ceux qui lui ressemblent. Et on ne peut que la transgresser pour sortir de la domination ou se soumettre par crainte ou nécessité. Donc, faire exister la règle d’abord, garantir le cadre.
Dans un rapport démocratique, la règle sert à changer la règle, par le simple fait d’exister et parce que le pouvoir l’autorise (procédures pour faire évoluer la règle).

La règle (le juridique) doit donc contraindre le pouvoir (le politique) à permettre le changement, l’évolution de la règle. Sinon, on ne peut que la transgresser. La stabilité de la règle est le signe que la majorité s’en accommode. Elle est aussi le signe qu’elle est en mesure d’assurer ce pour quoi elle existe. Mais la majorité n’a pas raison et la règle est mise à l’épreuve de la réalité. Et peu à peu ou assez rapidement, elle est confrontée au fait que certains cherchent à l’utiliser à d’autres fins ou à leur propre profit, cherchent à s’en libérer, cherchent à montrer qu’on peut voir les choses autrement…

Alors, tenir sur la règle, qu’est-ce que ça signifie ? Tenir sur ce pour quoi elle existe ou tenir sur ce qu’elle dit ? Ce n’est pas si simple. Tenir sur ce qu’elle dit (appliquer le règlement à la lettre ?) est nécessaire à la crédibilité de la règle. Si on peut tout interpréter en fonction des circonstances, on donne le sentiment qu’il est possible d’échapper à la règle, elle n’existe plus vraiment pour tous et met en danger ou en difficulté tous les autres. Par contre, appliquer le règlement à la lettre peut aussi être source de rigidité, au sens où on perd la signification de la règle et on en arrive à l’appliquer à l’encontre de ce pour quoi elle existe.

L’école en trompe-l’œil

Dans l’École, ce qui est énervant (mais aussi intéressant ?), c’est que la tension entre le juridique et le politique y est maximum.

Au nom de l’égalité, l’émancipation sociale, la mixité sociale et culturelle, la formation de citoyens, on organise la discrimination, la reproduction sociale, la ségrégation sociale et culturelle, le formatage de consommateurs serviles.

Sa rigueur n’est pas celle que vous croyez ! Et dès qu’il n’y a plus de garant de l’intérêt collectif, les libertés individuelles renforcent les inégalités. Si l’École était portée par un discours politique libéral, elle serait parfaite : on peut y réussir au mérite et on y garantit la reproduction de l’élite au sein des notables.

Mais l’écart entre le discours (rigueur politique – tenir sur les valeurs) et la réalité (rigueur juridique – tenir sur la règle) est tel que l’une et/ou l’autre en sont discrédités.

Par exemple, le décret inscription à une rigueur politique, celle de chercher à faire de l’égalité avec de la mixité sociale. Dans la réalité, si tout le monde se réclame de l’égalité, personne ne veut la mixité sociale pour lui, personne ne pense que la mixité sociale peut faire de l’égalité et personne ne veut vraiment l’égalité. Au nom d’une rigueur politique inavouée et inavouable (ma liberté est plus importante que l’égalité), la seule façon de s’en sortir est de tout faire pour montrer que ça ne marche pas (discréditer le décret). Si on tenait sur la rigueur politique, il faudrait soit tenir sur la règle et la travailler jusqu’à ce qu’elle crée vraiment de la mixité sociale et qu’elle produise de l’égalité, soit questionner la rigueur politique (chercher à créer de l’égalité scolaire) et la faire évoluer : la mixité sociale est-elle possible, la mixité sociale est-elle en mesure de créer de l’ég0alité scolaire ?

Toute la différence

Bousculer le cadre, la rigueur juridique, c’est retrouver de la liberté dans ce qui fait le commun à tous (égalité). Ça ne sera pas la même chose si ça se fait au nom d’une rigueur politique de gauche (comment favoriser l’intérêt collectif, au nom de l’égalité) ou au nom d’une rigueur politique de droite (comment maximiser mon profit individuel, au nom de la liberté). Et c’est la même chose pour l’acceptation du cadre : parce qu’il fait de l’égalité pour tous ou parce qu’il me donne des privilèges ?

La règle n’est pas juste en soi, elle sert un projet, et en fonction de ce projet, elle peut être juste ou pas. Le cadre juridique est nécessairement conflictuel et les dominants, parce qu’ils sont aux commandes, cherchent à le faire oublier. Tenir sur la règle ou vouloir la changer, c’est donc aussi un positionnement politique. Et ce positionnement est permanent, parce que la règle produit des effets dans la réalité, en s’appliquant, qui nous obligent à une lecture politique. Ce va-et-vient du politique au juridique et du juridique au politique est ce qui fait toute la différence entre la rigueur et la rigidité… et entre la démocratie et le totalitarisme.