« Quoi ? De l’éducation à la sexualité pour nos enfants ? Vous voulez leur apprendre à se masturber ? Leur montrer des films pornographiques ? Mais, ça risque de leur donner des idées, non ? »
Tout un programme… Des craintes formulées par de nombreux adultes à l’évocation de séances d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (qu’on appellera Evras) destinées à tout enfant scolarisé. Seulement voilà : il s’agit de fantasmes, de fausses informations qui produisent une panique collective, des pétitions contre l’Evras, des invitations à manifestations ou encore à la déscolarisation des enfants.
Être un adulte et craindre que l’on fasse du mal à un enfant, voilà une peur bien légitime. Or l’Evras a justement pour objectif de donner des informations pertinentes, scientifiques, utiles aux enfants face aux risques et aux questionnements rencontrés tout au long de la vie relationnelle, affective et sexuelle. Ces interventions nécessitent un cadre positif, constructif et déculpabilisant, pour aborder les relations humaines le plus sereinement possible.
Poussons donc la porte d’une intervention, et allons écouter de plus près les échanges entre un·e intervenant·e sur le sujet et des enfants d’une classe de 5 à 6 ans…
« Bonjour, je suis Nilo du Planning familial. On va faire connaissance et après je vous propose de parler du corps, de la façon dont il fonctionne, et surtout de distinguer ce qui est agréable, désagréable… Ce qui fait que le corps fait oui ou non à l’intérieur… »
Les idées des enfants ne se font pas attendre : « Ah oui moi je sais ! Quand je caresse mon chien, c’est doux, ça fait du bien ! », « Moi, c’est mon chat, et en plus il ronronne, c’est drôle et je crois qu’il est content ! », « J’ai pas d’animal, mais mon doudou écureuil, il me console quand je suis triste et il me raconte des blagues et après ça va mieux ! », « J’aime pas quand je dois me doucher à la piscine devant tout le monde, beurk, j’aime pas qu’on me voit ! », « J’aime pas quand on doit se donner la main deux par deux pour aller en sport, j’aime pas qu’on touche mes mains », « J’aime pas quand on doit dire bonjour à des adultes, faut faire des bisous et on peut pas dire non. »
Il existe un vocabulaire adapté à la compréhension de chacun·e pour parler des sensations (celles qui sont agréables et celles qu’on aime moins) et des émotions (on aime bien ? On a peur, on est dégouté ou triste ou en colère ?). Mais aussi pour manifester son envie, ou sa volonté que quelque chose s’arrête, ou n’ait tout simplement pas lieu. Les plaisirs et déplaisirs s’apprennent, tout comme la façon de les manifester. Et cela doit démarrer dès le plus jeune âge.
On peut aussi leur proposer de faire des collages à partir d’images sélectionnées au préalable, pour les faire s’exprimer sur l’amour, l’amitié, le conflit. On insiste durant ces moments d’échanges sur la libre expression. Car, on cherche davantage à les faire parler de leurs conceptions et leur expérience des relations humaines plutôt qu’à leur inculquer des normes. La seule limite formulée concerne alors les limites et le respect de soi et des autres.
Pour cela les enfants répondent à des quizz (sur leurs droits, leurs limites), apprennent des chansons (« Mon corps, c’est mon corps ! »), jouent à des jeux de plateau, fabriquent des corps en pâte à modeler, etc.
Ces temps sont l’occasion de s’entrainer à identifier des signes : « Qu’est-ce qui montre dans mon corps que j’aime bien ou que je n’aime pas ce que je suis en train de faire avec quelqu’un d’autre (une caresse, un bisou, un jeu, se tenir la main…) ? », « Qu’est-ce qui montre chez l’autre (sur son visage, dans son comportement) que ce qu’on est en train de faire ensemble, ça lui plait ou qu’iel a envie d’arrêter ? »
C’est un espace au sein duquel les enfants peuvent apprendre à reconnaitre leurs propres limites, les exprimer et identifier qu’iels sont peut-être en train de dépasser celles des autres.
Tous ces exemples amènent à préciser que malgré tout l’amour qu’on peut porter à quelqu’un, malgré tout le temps qu’une personne passe à nous fabriquer un costume de Spiderman ou de La Reine des Neiges, bien qu’elle nous autorise à regarder la télé plus longtemps que prévu… personne n’a le droit de demander une caresse, un bisou ou un câlin en échange. Personne n’a le droit de toucher le corps d’un enfant si l’enfant ne le souhaite pas et si, en plus, ce n’est pas nécessaire (la douche, s’habiller, essuyer aux toilettes…).
« Oui, mais Papa va être triste si je ne lui fais pas de bisou pour dire bonne nuit, il m’a dit ça la dernière fois. » Mais, Papa est un adulte et même s’il est déçu, ce n’est pas grave. Cela s’appelle la frustration et on peut apprendre à la gérer. Il ne doit y avoir aucune conséquence négative pour l’enfant à la suite d’un refus d’un bisou ou d’un câlin. Et, si jamais le geste est forcé, on appelle ça une agression et quoiqu’on en dise, ce ne sera jamais de la faute de l’enfant.
Pour mieux parler de ses limites quand on ne veut pas être touché·e on enrichit le vocabulaire enfantin. « Zézette », « kiki » ou « cul-cul » peuvent aussi être appelés « vulve », « vagin », « pénis » et « fesses ». Car, si à 5 ans la plupart des enfants savent nommer et situer leurs bras, jambes, nez, ou ventre, il est intéressant de constater qu’au même âge, la vulve, le pénis, les testicules ou le clitoris sont des mots souvent inconnus, alors que le corps en est doté dès la naissance, et que ce sont des parties visibles et accessibles par eux-mêmes.
Pour aborder cela, on peut proposer aux enfants de dessiner des silhouettes en coloriant, par exemple, les parties du corps qui changent quand on grandit (apparition des poils, de la poitrine, etc.), à quoi ressemblent les parties génitales, ce qu’il est important de bien laver pour éviter que ça pique ou que ça gratte, ce qui peut (ou pas) être montré en public, à quoi ressemble le visage quand une personne est triste, en colère, joyeuse, effrayée…
À travers cet apprentissage, on démystifie certaines questions : « Des fois, ça me chatouille dans ma culotte, ça me donne envie de rigoler, mais je sais pas ce que c’est ! », « Pourquoi parfois mon pénis devient dur quand je touche ? J’aime bien ! Mais on m’a dit que c’était sale d’y toucher… »
Cette remarque est fréquente et néanmoins culpabilisante pour un enfant surpris en train de toucher ses parties intimes. Et culpabiliser les enfants peut provoquer des tabous et des complexes autour de leur corps. Cela peut aller jusqu’à se censurer après un fait d’agression sexuelle par exemple. Alors que le fait d’apprendre du vocabulaire précis sur le corps, les droits et interdictions à ce propos semble plutôt réduire les risques d’agressions par des adultes[1]Voir à ce sujet l’étude « Teach correct terms »..
Les enfants ont besoin de comprendre que leurs sensations font partie du fonctionnement habituel du corps. Ce n’est pas sale de se toucher, c’est juste quelque chose d’intime, qu’on doit apprendre à faire dans un lieu où on peut être seul·e et tranquille sans l’imposer à d’autres, avant d’avoir la maturité pour pouvoir partager ces plaisirs avec des personnes choisies, plus tard. Mais, ce droit à l’intimité doit être respecté, comme pour toute personne. On leur dit alors que si un autre enfant ou un adulte les a « caressé·es » et que ça les a mis·es mal à l’aise, c’est interdit, grave, et on doit les protéger contre ces agressions. Oui oui, même si c’est parce qu’on jouait au « docteur » ou au « papa et à la maman ».
Le message principal à cette occasion c’est avant tout : « Ton corps, c’est le tien, il mérite d’être respecté par toi et par les autres. Tu as le droit de te faire plaisir avec ton corps comme tu l’entends, mais personne n’a le droit de décider de se faire plaisir avec ton corps.[2]miniurl.be/r-5zt4 (le dossier) et miniurl.be/r-5zt6 (la vidéo). »
En fait, dès tout petit les programmes proposés en Evras sont des outils pour une meilleure connaissance de soi et des autres, des émotions, des envies, des besoins. Cela vise aussi à mieux recevoir les refus et gérer les frustrations qu’ils peuvent produire.
Ces temps d’échanges organisés de façon ludique sont aussi l’occasion d’évoquer la question des sentiments. Ce qu’on peut ressentir pour un·e ami·e, pour un·e amoureux·se, ou toute autre personne qu’on aime. Comment on réussit pour soi-même à distinguer ces différents sentiments, et comment on accepte qu’ils ne soient pas partagés par les autres camarades.
On y apprend encore que pourvu de respecter et se sentir respecté, on a le droit d’aimer qui on veut, que ce soit une fille, un garçon, une personne qui n’a pas envie de se situer entre fille et garçon… Cet apprentissage peut se faire à travers la découverte de contes, « débats mouvants » (on se situe dans l’espace en fonction de ses opinions et on en discute), jeux de collages, visionnage de courts-métrages à partir desquels on discute, etc.
Pendant ces temps collectifs, il est recommandé qu’une personne adulte de l’établissement qui accueille la séance soit présente en même temps que la personne qui vient animer. Une balise supplémentaire pour pouvoir « recycler » les sujets vus pendant les séances, durant les autres temps scolaires si besoin.
« Oser imaginer une vie affective, relationnelle et sexuelle épanouie grâce à la transmission de connaissances. »
L’Evras est ainsi une occasion pour s’entrainer à formuler des idées évoquant le plaisir et déconstruire les normes. Pourquoi suscite-t-elle cette hostilité ? Parce que celle-ci présente la sexualité comme liberté, comme création : il m’appartient de savoir ce qui me plait, il n’y a pas qu’une seule façon de ressentir du plaisir. Je ne vais pas apprendre tout ça du prof, de mon patron ou du prêtre, c’est à moi de l’expérimenter librement. Généraliser l’Evras est par suite un acte politique : c’est oser imaginer une vie affective, relationnelle et sexuelle épanouie grâce à la transmission de connaissances pour se mettre en sécurité soi, mais aussi pour respecter les autres.
Notes de bas de page
| ↑1 | Voir à ce sujet l’étude « Teach correct terms ». |
|---|---|
| ↑2 | miniurl.be/r-5zt4 (le dossier) et miniurl.be/r-5zt6 (la vidéo). |